‹ Œuvres de VoltaireChapitre 97 sur 125 · LETTRE PREMIERE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIERE

Monseigneur,

Puisque votre altesse veut çpanaître à fond Rabe* lais, je commence par vous dire que sa vie, impri* mée au-devant de Gargantua , est aussi fausse et aussi absurde que \ Histoire de Gargantua même. Ou y trouve que le cardinal de Belley l'ayant mené à Rome , et ce cardinal ayant baisé le pied droit du pape, et ensuite la bouche, Rabelais dit qu'il lui vou-

' Ces Lettres ont dû paraître en novembre 1767. Les Mémoires secrets ea parlent au 19 de ce mois. Le prince à qui elles sont adressées est Charles- GuiUaume-Ferdinand de Brunswick- Lunebourg, né le 9 octobre 17 35, cité avec éloge dans le Précis du Siècle de Louis Xy(^ voyez t. XXI, p. 307), commandant Tannée prussienne contre la France en X799> mort à Alteoa le xo novembre z8o6 , des suites d'une blessure qu*il avait reçue le 14 octobre précédent. B.

LETTRE SUR FRAIIÇOIS RARELAIS. 4^7

lait baiser le derrière , et qu'il fallait qne le saint père commençât par le laver. Il y a des choses que le res» pect du lieu, de la bienséance, et de la personne, rend impossibles. Cette historiette ne peut avoir été imaginée que par des gens de la lie du peuple, dans un cabaret.

Sa prétendue requête au pape est du même genre : on suppose qu'il pria le pape de l'excommunier , afin qu'il ne fût pas brûlé; parceque, dPsait-il , son hôtesse ayant voulu faire brûler un fagot , et n'en pouvant venir à bout, avait dit que ce fagot était excommunié de la gueule du pape.

L'aventure qu'on lui suppose , à Lyon , est aussi fausse et aussi peu vraisemblable: on prétend que, n'ayant ni de quoi payer son auberge, ni de quoi faire le voyage de Paris, il fit écrire par le fils de l'hôtesse ces étiquettes sur des petits sachets : « Poia son pour faire mourir le roi , poison pour faire moutf rir la reine, etc. » Il usa, dit-on, de ce stratagème pour être conduit et nourri jusqu'à Paris, sans qu'il lui en coûtât rien , et pour faire rire le roi. On ajoute que c'était en 1 536 , dans le temps même que le roi et toute la France pleuraient le dauphin François qu'on avait cru empoisonné , et lorsqu'on venait d'é* carteler Montecuculli , soupçonné de cet empoisonnement. Les auteurs de cette plate historiette n'ont pas fait réflexion que, sur un indice aussi terrible, on aurait jeté Rabelais dans un cachot, qu'il* aurait été chargé de fers , qu'il aurait subi probablement la question ordinaire et extraordinaire, et que, dans des circonstances aussi funestes, et dans une accusation

aussi grave, une mauvaise plaisanterie n'aurait pas servi à sa justification. Presque toutes les Vies des hommes célèbres ont été défigurées par des contes qui ne méritent pas plus de croyance.

Son livre, à la vérité , est un ramas des plus imper* tinentes et des plus grossières ordures ' qu'un moine ivre puisse vomir; mais aussi il faut avouer que c'est une satire sanglante du pape, de rÉglise, et de tous les événements de son temps. Il voulut se mettre à couvert sous le masque de la folie; il le fait assez entendre lui-même dans son prologue : a Posé le cas , <r dit-il, qu'au sens literal vous trouvez matières assez «joyeuses, et bien correspondantes au nom; toutes- « foys pas demourer là ne fault, comme au chant des « syrèiies : ains à plus hault sens interpréter ce que

a par adventure cuidiez dit en guayeté de cueur

« Veistes-vous oncques chien rencontrant quelque os « médullaire ? C'est, comme dict Platon, lib, iide Rep.^ tt la beste du monde plus philosophe. Si veu l'avez, «c vous avez peu noter de quelle dévotion il le guette, « de quel soing il le garde, de quelle ferveui* il le a tient, de quelle prudence il l'entamme, de quelle ff affection il le brise, et de quelle diligence il le sugce. « Qui l'induict à ce faire? quel est l'espoir de son «estude? quel bien prétend-il ? rien plus qu'ung peu ce de moûelle. »

Mais qu'arriva-t-il? très peu de lecteurs ressemblèrent au chien qui suce la moelle. On ne s'attacha qu'aux os, c'est-à-dire aux bouffonneries absurdes, aux obscénités affreuses, dont le livre est plein. Si

■ Voyei BU note, tome XXXVII , pige siSS. B.

malheureusement pour Rabelais on avait trop pénétré le sens du livre, si on l'avait jugé sérieusement, il est à croire qu'il lui en aurait coûté la vie, comme à tous ceux qui, dans ce temps-là, écrivaient contre rÉglise romaine.

Il est clair que Gargantua est François I*', Louis XII est Grand-Gousier, quoiqu'il ne fût pas le père de François, et Henri II est Pantagruel. L'éducation de Gargantua et le chapitre des torche-culs sont une satire de l'éducation qu'on donnait alors aux princes : les couleurs blanc et bleu désignent évidemment la livrée des rois de France.

La guerre pour une charrette de fouaces est la guerre entre Charles-Quint et François I*', qui commença pour une querelle très légère entre la maison de Bouillon-ia-Marck et celle de Chimai; et cela est si vrai , que Rabelais appelle Marckuet le conducteur des fouaces par qui commença la noise.

Les moines de ce temps-là sont peints très naïvement sous le nom de frère Jean des Entomeures. Il n'est pas possible de méconnaître Charles-Quint dans le portrait de Picrochole.

A l'égard de l'Église, il ne l'épargne pas. Dès le premier livre, au chap. xxxix, voici comme il s'exprime : «Que Dieu est bon qui nous donne ce bon « piot! j'advoue Dieu , si j'eusse esté au temps de Jé- « sus-Christ, j'eusse bien engardé que les Juifs ne « l'eussent prins au jardin d'Olivet. Ensemble le dia- «cble me faille, si j'eusse fiiilly de coupper les jarrets a à messieurs les apostres, qui fuirent tant laschement tf après qu'ils eurent bien souppé, et laissarent leur

a bon maistre «u besoiog. Je hay plus que poisoa ung (X homme qui fuit qu^nd il fault jouer des oousteaulx. «Hon,que je ne suis roy de France pour quatre- « vingts ou cent ans! par Dieu, je vous mettroys en a chien courtault les fuyards de Pavie. >»

On ne peut se méprendre à la généalogie de Gargantua ' ; c'est une parodie très scandaleuse de la généalogie la plus respectable. « De ceulx-là, dit-il, sont « venus les géants, et par eulx Pantagruel, et le prec mier feut Chalbroth, qui engendra Sarabroth,

«Qui engendra Faribroth,

« Qui engendra Hurtaly , qui feut beau mangeur de « souppe , et régna au temps du déluge ;

a Qui engendra Happe-Mousche , qui premier in- « venta de fumer les langues de bœuf;

«Qui engendra Fout asnon,

ce Qui engendra Yit-de-Graiu,

«Qui engendra Grand-Gousier,

« Qui engendra Gargantua,

(c Qui engendra le noble Pantagruel mon maistre. »

On ne s'est jamais tant moqué de tous nos livres de théologie que dans le catalogue des livres que trouva Pantagruel dans la bibliothèque de Saint-Victor * ; c'est a Bigua (biga) salutis , Bragueta juris , Pance tofla decretorum»; la Couille-barrine des preux, le Décret de l'Université de Paris sur la gorge des filles,

> Dans le chapitre i*' de Gargantua , Rabelais remet à la chronique pantapuéline pour la généalogie de Gargantua; et dans le chapitre i^' de Païf tagruel il donne cette généalogie depuis Chalbroth jusqu'à Pantagruel , fils de Gargantua. B.

' * Pantagruel, livre II , chap. vit. B.

SDR FRAHÇOIS RABELAIS. ^'J l

l'Apparition de Gertrude à une nonnain eu mal d'enfant, le Moutardier de pénitence: Tartaretus de mo^ do cacandi; Tlnvention Sainte-Croix par les clercs de finesse , le Couillage des promoteurs , la Cornemuse des prélats, la ProfiteroUe des indulgences : « Utrum « chimaera in vacuo bombinans possit comedere se- « cundas intentiones : quaestio debatuta per decem «hebdomadas in concilio Constantiensi »; les Brim* borions des célestins, la Ratouere des théologiens; chuultcoiuUonis de magùtro, les Aises de vie monacale, la Patenostre du singe, les Grézillons de dévotion, le Vietdazouer des abbés, etc.

Lorsque Panurge demande conseil à frère Jean des Entomeures pour savoir s*il se mariera et s'il sera cocu, frère Jean récite ses litanies '. Ce ne sont pas les litanies de la Vierge ; ce sont les litanies du c. mignon, c. moignon, c. patte, c. laite, etc. Cette plate profanation n'eût pas été pardonnable à un laïque; mais dans un prêtre !

Après cela, Panurge va consulter le théologal Hippothadée, qui lui dit qu'il sera cocu , s'il plaît à Dieu. Pantagruel va dans l'île des Lanternois ; ces Lanternois sont les ergoteurs théologiques qui commencèrent, sous le règne de Henri II, ces horribles disputes dont naquirent tant de guerres civiles.

L'île de Tohu et Bohu, c'est-à-dire de la confusion, est l'Angleterre qui changea quatre fois de religion depuis Henri VIII.

On voit assez que l'île de Papefiguière désigne les hérétiques. On connaît les papimanes; ils donnent le

I Pantagruel, livre lU, cliap. xxti. B.

47 a LETTRE

nom de Dieu au pape. On demande à Panurge s'il est assez heureux pour avoir vu le saint* père; Panurge répond qu'il en a vu trois, et qu'il n'y a guère profite. JjSl loi de Moïse est comparée à celle de Cybèle, de Diane, de Numa; les décrétales sont appelées décrotoires, Panurge assure que, s'étant torché le cul avec un feuillet des décrétales appelées clémentines^ il en eut des hémorroïdes longues d'un demi-pied.

On se moque des basses messes qu'on appelle mes-^ ses sèches^ et Panurge dit qu'il en voudrait une mouillée, pourvu que ce fût de bon vin. La confession y est tournée en ridicule. Pantagruel va consulter l'oracle de la Dive Bouteille pour savoir s'il faut communier sous les deux espèces, et boire de bon vin après avoir mangé le pain sacré. Épistémon s'écrie en chemin : Vwaty fifcU^ pipaty hihat; 6 secret Apocalyptique] Frère Jean des Entomeures demande une charretée de filles pour se réconforter en cas qu'on lui refuse la communion sous les deux'espèces. On rencontre des gastrolacs ' , c'est-à-dire des possédés. Gaster invente le moyen de n*être pas blessé par le canon : c'est une raillerie contre tous les miracles. Avant de trouver l'île où est l'oracle de la Dive Bouteille, ils abordent à l'île Sonnante, où sont cagots, clergaux, monagaux, prestregaux, abbegaux, évesgaux, cardingaux, et enfin le papegaut qui est unique dans son espèce. Les cagots avaient conchié toute nie Sonnante. Les capucingaux étaient les ani-

I Rabelais, livre IV, chap. lyhi , dit : Gastrolàtres (adorateurs du ventre). Gastrolacs est un mot défiguré et qui ne signifie ^aa possèdes. RabeLais applique aux moines le nom de Gtutroldtres, B.

maux les plus puants et les plus maniaques de toute l'île.

La fable de l'Ane et du Cheval, la défense faite aux ânes de baudouiner dans l'écurie, et la liberté que se donnent les ânes de baudouiner pendant le temps de la foire, sont des emblèmes assez intelligibles du célibat des prêtres, et des débauches qu'on leur imputait alors.

Les voyageurs sont admis devant le papegauL Panurge veut jeter une pierre à un éi^esgaut qui ronflait à la grand'messe; maître Éditue, c'est-à-dire maître sacristain, l'en empêche en lui disant: «Homme de « bien , frappe, féris, tue et meurtris touts roys, prin- « ces du monde en trahison, par venin ou aultrement, ce quand tu vouldras; déniche des cieulx les anges, de « tout auras pardon du papegaut, à ces sacrés oiseaux « ne touche. »

De l'île Sonnante on va au royaume de Quintessence ou Entéléchie; or Entéléchie c'est l'ame. Ce personnage inconnu , et dont on parle depuis qu'il y a des hommes, n'y est pas moins tourné en ridicule que le pape; mais les doutes sur l'existence de l'ame sont beaucoup plus enveloppés que les railleries sur la cour de Rome:

Les ordres mendiants habitent l'île des frères Fredons. Ils paraissent d'abord en procession. L'un d'eux ne répond qu'en monosyllabes à toutes les questions

que Panurge fait sur leurs g « Combien sont-elles?

a vingt. Combien en voudriez«vous? cent,

« Le remuement des fesses, quel est-il? dru.

« Que disent-elles en culetant? mot.

tt Vos instruments, quels sont-ils?.... grands.

ce Quantes fois par jour? six. Et de nuit? dix, »

Enfin l'on arrive à l'oracle de la Dive Bouteille. La coutume alors, dans l'Église, était de présenter de l'eau aux communiants laïques, pour faire passer l'hostie ; et c'est encore l'usage en Allemagne. I^s ré* formateurs voulaient absolument du vin pour figurer le sang de Jésus-Christ. L'Église romaine soutenait que le sang était dans le pain aussi bien que les os et la chair. Cependant les prêtres catholiques bu* vaient du vin, et ne voulaient pas que les séculiers en bussent. Il y avait dans l'île de Toracle de la Dive Bouteille une belle fontaine d'eau claire. Le grandpontife ' Bacbuc en donna à boire aux pèlerins en leur disant ces mots : « Jadis ung capitaine juif, docte «et che valeureux, conduisant son peuple par les dé- « serts en extresme famine, impétra des cieulx la «manne, laquelle leur estoit de goust tel pat* ima* a gination , que parravant réalement leur estoient les «viandes. Ici de mesme, beuvant de ceste liqueur a mirificque, sentirez goust de tel vin comme l'aurez « imaginé. Or imaginez et beui/ez : ce que nous fey* « mes; puis s'escria Panurge, disant : Par-Dieu, c'est a ici vin de Beaulne, meilleur que oncques jamais je « beu , ou je me donne à nouante et seize diables. »

Le fameux doyen d'Irlande, Swift, a copié ce trait dans son Conte du Tonneau ^, ainsi que plusieurs autres. Milord Pierre donne à Martin et à Jean, ses frères, un morceau de pain sec pour leur dîner, et veut

> C'est la grande^ntife, B.

> Toyez ci-dessus , pige 5S. B.

SUR FRAHÇOIS RABELAIS. 4?^

leur faire accroire que ce pain contient de bon bœuf, des perdrix, des chapons, avec d'excellent vin de Bourgogne.

Vous remarquerez que Rabelais dédia la partie de son livre qui contient cette sanglante satire de l'Église romaine au cardinal Odet de Châtillon ', qui n'avait pas encore levé le masque, et ne s'était pas déclaré pour la religion protestante. Son livre fut imprimé avec privilège; et le privilège pour cette satire de la religion catholique fut accordé en faveur des ordures dont on fesait en ce temps-là beaucoup plus de cas que des papegaux et des cardingaux. Jamais ce livre n'a été défendu en France, parce que tout y est entassé sous un tas d'extravagances qui n'ont jamais laissé le loisir de démêler le véritable but de l'auteur.

On a peine à croire que le bouffon qui riait si hautement de X Ancien et du Nous^eau Testament était curé. Comment mourut-il? en disant: Je vais chercher un grand peut-être.

L'illustre M. Le Duchat a chargé de notes pédantesques cet étrange ouvrage, dont il s'est fait quarante éditions. Observez que Rabelais vécut et mourut chéri, fêté, honoré, et qu'on fit mourir dans les plus affreux supplices ceux qui prêchaient la morale la plus pure.

1 Voyez tome XVUI, p«ge 67 ; et XXn , ii5. B.

476 LBTTAE

Sur les prédéoesseurs de Rabelais en Allema^e et en Italie y et d'abord du livre intitulé BpUtolœ obtcurorum virorum ■•

MoNSEIGIfEDR ,

Votre altesse me demande si , avant Rabelais, on avait écrit avec autant de licence. Nous repondons que probablement son modèle a été le Recueil des Lettres des gens obscurs, qui parut en Allemagne au commencement du seizième siècle. Ce Recueil est en latin ; mais il est écrit avec autant de naïveté et de hardiesse que Rabelais. Voici une ancienne traduction d*un passage de la vingt-huitième lettre.

« Il y a concordance entre les sacrés cahiers et les flc fables poétiques, comme le pourrez noter du sera pent Pithon, occis par Apollon, comme le dit le « Psalmiste ' : Ce dragon qu*avez formé pour vous en « gausser. Saturne, vieux père des dieux, qui mange ses enfants, est en Ëzéchiel, lequel dit^: Vos pères « mangeront leurs enfants. Diane se pourmenant avec a force vierges , est la bienheureuse vierge Marie , a selon le Psalmiste, lequel dit ^ : Vierges viendront ce après elle. Calisto déflorée par Jupiter , et retouroc nant au ciel, est en Matthieu^ chap. xii^: Je re^

^Les Epistolœ obscwrorum virorum, dont la première édition est de z5i6 , in-4^ sont de Ulric de Hatten, né en 1488, mort en i5a3. H paraît que c'est i tort qu'on a cru que Reuchlin y avait coopéré. C*est cependant ce que dit Voltaire dans son article sur Tristram Shandjr, le premier des jérth eles extraits du Jpurmai de politique et de littérature qui font partie da tome L. B.

> io3, 96. B. — 3 V, xo. B. — 4 zLiv, 14. B. — & Verset 44. B.

SUR FRAUÇOIS RABELAIS. 477

a tiendrai dans la maison dont je suis sortie, Aglaure « transmuée en pierre se trouve en Job^ chap. xlii ' : oc Son cœur s* endurcira comme pierre. Europe en- « grossée par Jupiter, est en Salomon^ : Écoute ^ fille, oc vois, et incline ion oreille, car le roi t*a conçu» apùcée, Ézéchiel a prophétisé d'Actéon qui vit la nu- « dite de Diane ^ : Tu étais nue; /ai passé par là et nje t'ai vue. Les poètes ont écrit que Bacchus est né ft deux fois , ce qui signifie le Christ , né ayant les ce siècles et dans le siècle ^. Sémélé, qui nourrit Bac* a chus, est le prototype de la biienheureuse Vierge; « car il est dit en Exode ^ : Prends cet enfant, nourris^- « le-moi, et tu auras salaire. »

Ces impiétés sont encore moins voilées que celles de Rabelais.

C'est beaucoup que dans ce temps-là on commençât en Allemagne à se moquer de la magie. On trouve dans la lettre de maître Achatius Lampirius une raillerie assez forte sur la conjuration qu'on employait pour se faire aimer des filles. Le secret consistait à prendre un cheveu de la fille ; on le plaçait d'abord dans sou haut-de-chausse ; on fesait une confession générale; et l'on fesait dire trois messes pendant lesquelles on mettait le cheveu autour de son cou ; on allumait un cierge bénit au dernier Évangile, et on prononçait cette formule : ce O cierge ! je te conjure « par la vertu du Dieu tout puissant, par les neuf '< chœurs des anges, par la vertu gosdrienne, amène-

> Yerset i5. B.— > zuv, lo. B. — ^xti, 7, S. B.— 4 EodétÎABtMiaey ixtT, 14. B. — ^iu,9. B.

« moi icelle fille en ehaîr et en os, «fin que je la saa boule à mon plaisir, etc.»

Le latin macaronique dans lequel ces lettres sont écrites, porte avec lui un ridicule qu'il est impossible de rendre en français ; il y a surtout une lettre de Pierre de La Charité, messager de grammaire à Ortnin, dont on ne peut traduire en français les équivoques latines : il s'agit de savoir si le pape peut rendre physiquement légitime un enfant bâtard. I) y eu a une autre de Jean de Schwinfordt, maitre-ès-arts , où l'on soutient que Jésus-Christ a été moine, saint Pierre prieur du couvent , Judas Iscariote maître^l'hôtel , et l'apôtre Philippe portier.

Jean Schluntzig raconte dans la lettre qui est sous son nom, qu'il avait trouvé à Florence Jacques de Hochstraten (* Grande rue), ci-devant inquisiteur. Je lui fis la révérence, dit-il, en lui ôtant mon chapeau, et je lui dis : Père, êtes- vous révérend , ou n'êtes-vous pas révérend? Il me répondit : Je suis celui qui suis. Je lui dis alors : Vous êtes maître Jacques Grande rue; sacré char d'Élie, dis-je, comment diable êtes-vous à pied ? c'est un scandale ; ce qui est ne doit pas se promener avec ses pieds en fange et en merde. Il me répondit: lis sont Tfenus en chariots et sur clievaux y mais nous venons au nom du Seigneur. Je lui dis : Par le Seigneur il est grande pluie et grand froid. Il leva les mains au ciel en disant : Rosée du ciel y tombez den haut , et que les nuées du ciel pleurent le juste.

Il faut avouer que voilà précisément le style de Rabelais ; et je ne doute pas qu'il n'ait eu sous les yeux

ces Lettres des gens obscurs , lorsqu'il écrivit son Gargantua et son Pantagruel,

Le conte de la femme qui ayant oui dire que tous les bâtards étaient de grands hommes, alla vite sonner à la porte des cordeliérs, pour se faire faire un bâtard , est absolument dans le goût de notre maître François.

Les mêmes obscénités et les mêmes scandales fourmillent dans ces deux singuliers livres.

DU AVCISMBa FACéTIBS ITAXIBMM QUI PaioiDiABST &ABSI.AI*.

L'Italie, dès le quatorzième siècle, avait produit plus d'un exemple de cette licence. Voyez seulement dans Boccace' la confession de Ser CiappeUetto à l'article de la mort. Son confesseur l'interroge ; il lui demande s'il n'est jajnais tombé dans le péché d'orgueil. Ah ! mon père, dit le coquin, j'ai bien peur de m'étre damné par un petit mouvement de complaisance en moi-même, en réfléchissant que j'ai gardé ma virginité toute ma vie. — Avez-vous été gourmand? — Hélas! oui , mon père; car outre les autres jours de jeûne ordonnés, j'ai toujours jeûné au pain et à l'eau trois fois par semaine ; mais j'ai mangé mon pain quelquefois avec tant d'appétit et de délice, que ma gourmandise a sans doute déplu à Dieu. — Et Ta varice, mon fils? — Hélas! mon père, je suis coupable du péché d'avarice, pour avoir fait quelquefois le commerce, afin*de donner tout mon gain aux pauvres. — Vous êtes-vous mis quelquefois en colère?

> Première noinrelle de la première jouroée. B.

48o LETTRE

— Oh tant ! quand je voyais le service divin si négligé, et les pécheurs ne pas observer les commandements de Dieu , comme je me mettais en colère !

Ensuite Ser Ciappelletto s'accuse d'avoir fait balayer sa chambre un jour de dimanche : le confesseur le rassure, et lui dit que Dieu lui pardonnera ; le pénitent fond en larmes , et lui dit que Dieu ne lui pardonnera jamais ; qu'il se souvient qu'à l'âge de deux ans il s'était dépité contre sa mère, que c'était un crime irrémissible; ma pauvre mère, dit-il, qui m'a porté neuf mois dans son ventre le jour et la nuit, et qui me portait dans ses bras quand j'étais petit : Non, Dieu ne me pardonnera jamais d'avoir été un si méchant enfant.

Enfin , cette confession étant devenue publique, on fait un saint de Ciappelletto, qui avait été le plus grand fripon de son temps.

Le chanoine Luigi Puici ' est beaucoup plus licencieux dans son poème du Morgante, 11 commence ce poème par oser tourner en ridicule les premiers versets de VÉifangile de saint Jean,

« In principio era il Verbo appresso a Dio »

« £d era Iddio il Verbo , e'I Verbo lui $

« Questo era nel principio, al parer mio, etc. »

J'ignore , après tout, si c'est par naïveté ou par impiété que le Pulci ayant mis l'Évangile à la tête de son poème, le finit par le Saline, Regina; mais soit puérilité, soit audace, cette liberté ne serait pas

> Voyez aussi ce qui est dit de Puld» tome XI , dans b Préfaeededam JpuUûu Biioruu. B.

soufferte aujourd'hui. On coudamnerait plus encore la réponse de Morgante à Margutte ; ce Margutte demande à Morgante s'il est chrétien ou musulman.

« E s*6gll crede in Cristo o in Maometto. ■ Rispose allor Margutte : Per dirtel' tosto, « lo non credo più al nero che ail' azurro ; « Ma nel cappone o lesso o voglia arrosto.

« Ma Bopra tutto nel buon vino ho fede. ■.•••.•••.••.••••••••■••••••.•••..

« Or queste son' tre virtù cardinali ; « La gola, il dado, e'I culo, corne io t'ho detto. »

Une chose bien étrange , c'est que presque tous les écrivains italiens des quatorzième, quinzième, et seizième siècles , ont très peu respecté cette même religion dont leur patrie était le centre; plus ils voyaient de près les augustes cérémonies de ce culte, et les premiers pontifes, plus ils s'abandonnaient à une licence que la cour de Rome semblait alors autoriser par son exemple. On pouvait leur appliquer ces vers du Pastor fido :

m II lungo conversar gênera noia, « £ la noia disprezzo, e odio al fine. »

Les libertés qu'ont prises Machiavel, l'Arioste, l'Arétin, l'archevêque de Bénévent La Casa, le cardinal Bembo, Pomponace, Cardan, et tant d'autres sa* vants, sont assez connues. Les papes n'y fesaient nulle attention; et pourvu qu'on achetât des indulgences, et qu'on ne se mêlât point du gouvernement, il était permis de tout dire. Les Italiens alors ressemblaient aux anciens Romains qui se moquaient impunément de leurs dieux, mais qui ne troublèrent jamais

Mii.AjroM. Vn. 3i

48a LETTRE

le culte reçu *. Il n'y eut que Giordano Bruno qui , ayant brarë Tinquisiteur à Venise , et s'étant fait un ennemi irréconciliable d'un homme si puissant et si dangereux, fut recherché pour son livre délia Bestla trion/ante; on le fît périr par le supplice du feu, supplice inventé parmi les chrétiens contre les hérétiques. Ce livre très rare est pis qu'hérétique; Fauteur n'admet que la loi des patriarches, la loi naturelle; il fut composé et imprimé à Londres chez le lord Philippe Sidney, l'un des plus grands hommes d'Angleterre, favori de la reine Elisabeth.

Parmi les incrédules on range communément tous les princes et les politiques d'Italie des quatorzième, quinzième, et seizième siècles. On prétend que si le pape Sixte IV avait eu de la religion, il n'aurait pas trempé dans la conjuration des Pazzi , pour laquelle on pendit l'archevêque de Florence en habits pontificaux aux fenêtres de l'Hôtel-de-ville. Les assassins des Médicis, qui exécutèrent leur parricide dans la cathédrale, au moment que le prêtre montrait l'eucharistie au peuple, ne pouvaient, dit-on, croire à l'eucharistie. Il paraît impossible qu'il y eût le moindre instinct de religion dans le cœur d'un ÂlexandreVI, qui fesait périr par le stylet, par la corde, ou par le poison , tous les petits princes dont il ravissait les états ^ et qui leur accordait des indulgeuces in earticulo mortis, dans le temps qu'ils rendaient les der^ niera soupirs.

On ne tarit point sur ces affreux exemples. Hélas!

* Nous citons tous ces scandales en les détestant, et nous espérons faire passer dans TespHt du lecteur judicieux les sentiments qui nous animent.

monseigneur, que prouvent -ils? que le frein d'une religion pure, dégagée de toutes les superstitions qui la déshonorent, et qui peuvent la rendre incroyable, était absolument nécessaire à ces grands criminels. Si la religion avait été épurée, il y aurait eu moins d'incrédulité et moins de forfaits. Quiconque croit fermement un Dieu rémunérateur de la vertu, et vengeur du crime, tremblera sur le point d'assassiner un homme innocent , et le poignard lui tombera des mains : mais les Italiens alors, ne connaissant le christianisme que par des légendes ridicules, par les sottises et les fourberies des moines, s'imaginaient qu'il n'est aucune religion, parceque leur religion ainsi déshonorée leur paraissait absurde. De ce que S'àvonarole avait été un faux prophète, ils concluaient qu'il n'y a point de Dieu;. ce qui est un fort mauvais argument. L'abominable politique de ces temps affreux leur fit commettre mille crimes; leur philosophie non moins affreuse étouffa leurs remords; ils voulurent anéantir le Dieu qui pouvait les punir.

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