‹ Œuvres de VoltaireChapitre 98 sur 125 · SUR VANINI · texte numérisé non relu

SUR VANINI

MONSEIGIŒUR,

Vous me demandez des Mémoires sur Vanini; je ne puis mieux faire ' que de vous renvoyer à la sec-

> Dans la première éditioa on Usait : « Je ne ptû» mieux faire que de tian- « scrire ià ce qui est rapporté daoa la siiième édition d*nn petit oumse

tion troisième de Tarticle Athéisme du Dictionnaire philosophique : j'ajouterai aux sages réflexions que vous y trouverez, qu'on imprima une Fie de Faniniy à Londres, en 1717 '• SHe est dédiée à milord North and Grey. C'est un Français réfugié , son chapelain , qui en est l'auteur. C'est assez de dire, pour faire connaître le personnage, qu'il s'appuie dans son histoire sur le témoignage du jésuite Garasse, le plus absurde et le plus insolent calomniateur, et en même temps le plus ridicule écrivain qui ait jamais été chez les jésuites. Voici les paroles de Garasse, citées par le chapelain, et qui se trouvent en effet dans la Doctrine curieuse de ce jésuite, page i44 •

« Pour LucileVanin, il était Napolitain, homme de a néant, qui avait rôdé toute l'Italie en chercheur de ce repues franches, et une bonne partie de la France «en qualité de pédant. Ce méchant bélître, étant «venu en Gascogne en 1617, fesait état d'y semer a avantageusement son ivraie, et faire riche moisson «d'impiétés, cuidant avoir trouvé des esprits susa ceptibles de ses propositions. Il se glissait dans les (c noblesses effrontément pour y piquer l'escabelle

« composé par une société de gens de lettres, attribué très mal à propos à « un homme célèbre. »

Et Ton reproduisait en effet ce que Voltaire avait dit de Yanini dans l'artide Atbks, Atheismi du Dictionnaire pkUosophique. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, la section xii du mot Atbkismi, etc. Le morceau commence par ces mots : « Franchissons tout l'espace , etc. » jusqu*i ceux-ci: «Presque personne ne lit ces apologies. » Après quoi Tauteur reprenait: «J'ajouterai à ces sages réflexions, qu'on imprima une Vie de Va- «nini,etc>» B.

* David Durand a composé , a Londres , La vie et les sentiments de LuàUo F'anini, ouvrage qui a été imprimé à Rotterdam, 1717, in-xa. B.

SDR VANIWl. 485

« aussi franchement que s'il eût été domestique , et a apprivoisé de tout temps à Fhumeur du pays; mais « il rencontra des esprits plus forts et résolus à la « défense de la vérité, qu'il ne s'était imaginé.»

Que pouvez-vous penser, monseigneur, d'une Vie écrite sur de pareils mémoires? Ce qui vous surprendra davantage, c'est que lorsque ce malheureux Yanini fut condamné, on ne lui représenta aucun de ses livres, dans lesquels on a imaginé qu'était contenu le prétendu athéisme pour lequel il fut condamné. Tous les livres de ce pauvre Napolitain étaient des livres de théologie et de philosophie, imprimés avec privilège, et approuvés par des docteurs de la faculté de Paris. Ses Dialogues même qu'on lui reproche aujourd'hui, et qu'on ne peut guère condamner que comme un ouvrage très ennuyeux, furent honorés des plus grands éloges en français , en latin , et même en grec. On voit surtout parmi ces éloges ces vers d'un fameux docteur de Paris':

« VaninDs, vir mente potens, sophisque magîster « Maximusy Italise decus, et nova gloria gentis. »

Ces deux vers furent imités depuis en français :

Honneur de ritalie, émule de la Grèce, Vanini fait connaître et chérir la sagesse.

Mais tous ces éloges ont été oubliés, et on se souvient seulement qu'il a été brûlé vif. Il faut avouer qu'on brûle quelquefois les gens un peu légèrement ;

> Gr. Certain , doetem^roédecin de la faculté de Paris. Ces Ters foDt partie d'une assez longue pièce de vers qui se lit en tète de Tédition des Diaiogue$ de Vamni, B.

486 LISTTRE SUR VAITINI.

témoin Jean Hus, Jérôme de Prague, le conseiller Anne Dubourg, Servet, Antoine, Urbain Grandier, la maréchale d*Ancre , Morin , et Jean Calas; témoin enfin cette foule innombrable d'infortunés que presque toutes les sectes chrétiennes ont fait périr tourà-tour dans les flammes ; horreur inconnue aux Persans , aux Turcs , aux Tartares , aux Indiens , aux Chinois,, à la république romaine, et à tous les peuples de l'antiquité; horreur à peine abolie parmi nous, et qui fera rougir nos enfants d'être sortis d'aïeux si abominables.

Monseigneur ,

Votre altesse demande qui sont ceux qui ont eu l'audace de s'élever, non seulement contre l'Église romaine, mais contre l'Église chrétienne; le nombre en est prodigieux, surtout en Angleterre. Un des premiers est le lord Herbert de Cherbury, mort en 1 648, connu par ses Traités de la religion des laïques, et de celle des gentils.

Hobbes ne reconnut d'autre religion que celle à qui le gouvernement donnait sa sanction. Il ne voulait point deux maîtres. Le vrai pontife est le magistrat; cette doctrine souleva tout le clergé. On cria au scandale, à la nouveauté. Pour du scandale, c'est-à-dire de ce qui fait tomber, il y en avait; mais de la nou*

veautë, non; car, en Angleterre, le roi était dès longtemps le chef de l'Église. L'impératrice de Russie en est le chef dans un pays plus vaste que l'empire ro^ main. Le sénat, dans la république, était le chef de la religion, et tout empei*eur romain était souverain pontife-

Le lord Shaftesbury surpassa de bien loin Herbert et Hobbes pour l'audace et pour le style. Son mépris pour la religion chrétienne éclate trop ouvertement.

La Religion naturelle ' de WoUaston est écrite avec bien plus de ménagement; mais n'ayant pas les agréments de milord Shaftesbury, ce livre n'a été guère lu que des philosophes.

Om TOX.AJID.

Toland a porté des coups beaucoup plus violents. C'était une ame fière et indépendante; né dans la pauvreté, il pouvait s'élever à la fortune, s'il avait été plus modéré. La persécution l'irrita; il écrivit contre la religion chrétienne par haine et par vengeance.

Dans son premier livre, intitulé La Religion chré' tienne sans mystères y il avait écrit lui-même un peu •mystérieusement, et sa hardiesse était couverte d'un voile. On le condamna; on le poursuivit en Irlande: le voile fut bientôt déchiré. Ses Origines judaïques^ son Nazaréen j son Pantheisticon , furent autant de

* L*ouTrage a paru en 1673, et est intitulé Religion of nature de/ineateét, La traduction française, par Garnie, a pour titre: Èhaucke de la religion naturelle, traduite de Canglais, avec un supplément et autres additions considérables, 1756, deui volumes in- 1 a. B.

combats qu'il livra ouvertement au christianisme. Ce qui est étrange, c'est qu'ayant été opprimé en Irlande pour le plus circonspect de ses ouvrages, il ne fut 'jamais troublé en Angleterre pour les livres les plus audacieux.

On l'accusa d'avoir fini son Pantheisticon par cette prière blasphématoire qui se trouve en effet dans quelques éditions : <c Omnipotens et sempiteme Bacce che, qui hominum corda donis tuis recréas, con- «cede propitius ut qui hesternis poculis aegroti facti «sunt, hodiernis curentur, per pocula poculorum. a Amen ! »

Mais comme cette profanation était une parodie d'une prière de l'Eglise romaine, les Anglais n'en furent point choqués. Au reste, il est démontré que cette prière profane n'est point de Toland ; elle avait été faite deux cents ans auparavant en France par une société de buveurs : on la trouve dans le Carême allégorisé, imprimé en 1 563. Ce fou de jésuite Garasse en parle dans sa Doctrine curieuse, livre iiy page 201.

Toland mourut avec un grand courage en 172? '. Ses dernières paroles furent : Je vais dormir. Il y a encore quelques pièces de vers en l'honneur de sa mémoire; ils ne sont pas faits par des prêtres de l'Église anglicane.

DE LOCKB.

C'est à tort qu'on a compté le grand philosophe Locke parmi les ennemis de la religion chrétienne. Il est vrai que son livre du Christianisme raisonnable^

I Né le 3o novembre 1670, Toland est mort le ix mai 1722. B.

* La traduction française par P. Cosle est intitulée : Que la religion chrc-

s^écarte assez de la foi ordinaire; mais la religion des primitifs appelés trembleurs, qui fait une si grande figure en Pensylvanie, est encore plus éloignée du christianisme ordinaire; et cependant ils sont réputés chrétiens.

On lui a imputé de ne point croire l'immortalité de l'ame, parccqu'il était persuadé que Dieu, le maître absolu de tout, pouvait donner (s'il voulait) le sentiment et la pensée à la matière. M. de Voltaire l'a bien vengé de ce reproche '. Il a prouvé que Dieu peut conserver éternellement l'atome, la monade, qu'il aura daigné favoriser du don de la pensée. C'était le sentiment du célèbre et saint prêtre Gassendi , pieux défenseur de ce que la doctrine d'Épicure peut avoir de bon. Voyez sa fameuse lettre à Descartes.

«D'où vous vient cette notion? Si elle procède du « corps, il faut que vous ne soyez pas sans extension. «Apprenez-nous comment il se peut faire que l'estf pèce ou l'idée du corps, qui est étendu, puisse être «reçue dans vous, c'est-à-dire dans une substance « non étendue.... Il est vrai que vous connaissez que « vous pensez, mais vous ignorez quelle espèce de « substance vous êtes , vous qui pensez , quoique « l'opération de la pensée vous soit connue. Le prinacipal de votre essence vous est caché; et vous ne « savez point quelle est la nature de cette substance , « dont l'une des opérations est de penser, etc. »

tiefuie est très raisonnoAle telle quelle nous est représentée dtuis V Écriture sainte, 1696 , et 1703, deux ▼olumes in-8". Il y a des réimpressions sous le titre de Christianisme raisonnable. B.

I Voyez toOM XXXYII, pag^ 179 et suiv. B.

Locke mourut en paix, disant à madame Masham et à ses amis qui Tentouraient : La vie est une pure vanité.

Ou a mis peut-être avec autant d'injustice Taylor, ëvêque de Connor, parmi les mécréants , à cause de son livre du Guide des doiiteurs.

Mais pour le docteur Tindal , auteur du Christian nisme aussi ancien que le monde, il a été constamment le plus intrépide soutien de la religion naturelle, ainsi que de la maison royale de Hanovre. C'était un des plus savants hommes d'Angleterre dans l'histoire. Il fut honoré jusqu'à sa mort d'une pension de deux cents livres sterling. Comme il ne goûtait pas les livres de Pope; qu'il le trouvait absolument sans génie et sans imagination , et ne lui accordait que le talent de versifier et de mettre en œuvre l'esprit des autres , Pope fut son implacable ennemi. Tindal de plus était un whig ardent, et Pope un jacobite. 11 n'est pas étonnant que Pope l'ait déchiré dans sa Dunciade, ouvrage imité de Dryden , et trop rempli de bassesses et d'images dégoûtantes.

DB GOLLIX8.

Un des plus terribles ennemis de la religion chrétienne a été Antoine Collins , grand trésorier de la comté d'Essex, bon métaphysicien, et d'une grande érudition. Il est triste qu'il n'ait fait usage de sa pro< fonde dialectique que contre le christianisme. Le docteur Clarke, célèbre socinien, auteur d'un très

SUR LES AUTEURS ANGLAIS. ^Çfl

bon livre où il démontre Texistence de Dieu, n'a jamais pu répondre aux livres de CoUins d'une manière satisfesante , et a été réduit aux injures.

Ses* Recherches philosophiques sur la liberté de l'homme, sur les fondements de la religion chrétienne, sur les prophéties littérales, sur la liberté de penser, sont malheureusement demeurées des ouvrages victorieux.

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