‹ Œuvres de Walter ScottChapitre 10 sur 31 · XXXI V · texte numérisé non relu

XXXI V

Je sais très bien que dans leurs lois plusieurs ménestrels chantent et disent qu'un semblable combat dut avoir lieu à cheval , sur un coursier écumant lancé dans la carrière , avec l'épée au côté pour y avoir recours lorsque la lance viendrait à voler en éclats dans le choc des deux champions-, mais le jovial harpiste^22) m*a appris, lorsque je n'étais encore qu'un enfant , la manière dont il se passa, qui est celle que je vous raconte aujourd'hui II connaissait toutes les clauses et les statuts de lord Archibald-le-

Noir sur la loi des combats, décrétée du temps des anciens Douglas. Il ne souffrait point, lui , qu'un railleur insolent blâmât les accords de sa harpe, ou taxât ses chants de fausseté. Pour un motif semblable il tua le barde de Reull, qui avait blessé son orgueil par ses sarcasmes, en vidant la coupe avec lui. Ils se battirent en duel sur les bords du Téviot, et des mains sous lesquelles s'animaient les tons mélodieux de la harpe furent teintes de sang au lieu où, en souvenir de cet événement , les branches de l'aubépine s'agitent encore sur la tombe de son rival.

Pourquoi redirais-je la sentence rigoureuse qui précipita mon maître dans le tombeau ? Comment les jeunes filles d'Ousenam s'arrachèrent les cheveux, pleurèrent jusqu'à ce qu'elles eussent éteint l'éclat de leurs beaux yeux, et se tordirent les mains pour l'amour de celui qui mourut à Jedwood-Air? Il mourut I... Ses élèves sont descendus l'un après l'autre dans la tombe froide et silencieuse -, et moi, hélas I seul je survis pour rêver aux rivalités de ma jeunesse, et regretter de ne pouvoir plus entendre les accords que j'écoutais alors avec envie, car ma jalousie s'est éteinte avec mes frères d'harmonie.

Il cessa de chanter. Les dames qui l'écoutaient applaudirent les accents du vieux ménestrel. La duchesse lui adressant des paroles obligeantes, en partie sincères, en partie commandées par la pitié, se montra étonnée qu'il racontât avec tant d'art, dans ses chants, sa légende sur d'anciens faits si long-temps oubliés ; sur des dissenssions dont on avait perdu le souvenir; sur des forêts aujourd'hui dévastées et détruites; sur des tours situées au lieu dont le lièvre fait aujourd'hui son gîte ; sur des mœurs changées et disparues depuis long-temps-, sur des chefs qui reposaient de-

CHANT IV. fô

puis si long-temps sous la pierre grisâtre qui recouvrait leurs restes; que l'inconstante renommée avait effacé leurs noms de son livre , ceignant la tête de quelque nouveau favori de cette couronne triomphale qu'ils avaient arrosée de leur sang, et qui se fanait sur la leur. Il était en vérité étrange que les récits de ce vieillard pussent ainsi les tirer de la poussière du cercueil.

Le ménestrel enchanté sourit , car la flatterie ne manque jamais son effet sur l'oreille des poètes, race simple et mal conseillée. Ils consument leur temps et leurs peines à obtenir le \s\n tribut d'un sourire ; môme, lorsque dans la vieillesse leur flamme expirante les abandonne, ce souffle de sa séduisante haleine peut ranimer les feux qui l'alimentent. Leur imagination languissante se réveille aux séductions de la louange , et s'évertue à en prolonger l'éclat éphémère. Sur le visage du vieillard brilla donc un sourire de satisfaction, et il continua ainsi son récit.

CHANT CINQUIÈME

]>fon ; ce n'est point un vain rêve : ils ne se trompent point ceux qui disent qu'à la mort du poèl-ela nature muette prend le deuil et célèbre les obsèques de celui qui la chanta ; qui prétendent que les flancs gigantesques des rochers escarpés et les cavernes solitaires poussent des gémissements plaintifs; que les ruisseaux de cristal qui s'échappent des montagnes , que la rosée embaumée qui distille des fleurs sont autant de larmes versées sur le barde qu'elles ont perdu ; que la brise exhale ses soupirs dans les bosquets qu'il aimait ; que les chênes y répondent par de sourds gémissements, et que les rivières, en roulant leurs flots, leur enseignent à murmurer des chants funèbres autour de son tombeau.

Non pas qu'en réalité ces êtres inanimés puissent pleurer sur la tombe d'un mortel -, mais les ruisseaux , les bois et les vents redisent les tristes lamenlations de ceux qui , arrachés à un long oubli, ont vécu dans les vers fidèles du poète, et dont la mémoire semble trouver une seconde mort dans le dernier soupir de celui qui les célébra. L'ombre pâle de la jeune fille qui va déplorant son destin de ce que l'amour, un amour vrai, soit condamné à l'oubli agitant les branches de la rose et de l'aubépine, en fait tomber les larmes de la rosée sur le brancard du tendre ménestrel. Le spectre du preux chevalier vient gémir sur sa gloire oubliée, dans la plaine qu'il couvrit de morts; monté sur le dos des vents, il parcourt l'arène comme uq trait, et fait retentir le champ de bataille

de ses cris perçants. Le baron, dont l'antique couronne fleurit longtemps dans les vers de la féodalité , du haut du trône de brouillards qui couvre le sommet de la montagne, voit, dans la baronnie où il régnait autrefois.ses cendres que personne ne remarque, le lieu qu'il occupa , sa puissance, sa mémoire, disparaître et périr. Ses gémissements remplissent les cavernes solitaires-, les pleurs qu'il verse de rage grossissent le ruisseau : tous voient avec douleur la harpe du ménestrel désaccordée , leur nom inconnu , leur gloire privée d'un chantre qui la célèbre.

A peine l'assaut avait-il été suspendu et les conditions de la trêve arrêtées , que du haut des tours de Branksome on put reconnaître l'approche de nombreuses bandes de guerriers. D'épais nuages de poussière s'élevaient dans le lointain , et l'on entendait le bruit des pas des chevaux , affaibli par la distance ^ les lances biillaient par intervalles , aux rayons du soleil, au-dessus des colonnes serrées; et les bannières féodales désignaient les troupes qui s'avançaient au secours de Branksome.

Il est inutile de nommer tous les clans belliqueux qu'on vit arriver des frontières centrales : le cœur sanglant brillait à l'avantgarde , annonçant Douglas (1), nom redouté. Il serait superflu de liire quels coursiers bondirent dans la plaine où les sept lances de Wedderburn (2) rangèrent leurs hommes en bataille ; et que Swinton y fit briller la lance qui humilia jadis le cimier superbe de Clarence de Plantagenet (3). Je ne vousdirai pas quelles bandes arrivèrent encore du riche Merse de Lammermoor et des bords riants de la Tweed, descendant, sous les bannières réunies du vieux Dunbar et d'Hepburn , du sommet escarpé de la montagne , et criant : " A Home ! à Home (4) I »

Des chevaliers et des écuyers envoyés de Branksome vinrent s'acquitter de leurs courtois messages; ils adressèrent à chaque chef et à chaque lord les remercîments convenables pour les secours prompts et puissants qu'ils leur amenaient, et leurapprirent comment une trêve avait été conclue, un jour de combat fixé entre Musgrave et le brave Deloraine , et comment la dame de Buccleuch les priait en grâce de rester tous pour être témoins du combat et de daigner, par amour des dames et courtoisie , goûter la chère de Branksome ; et tandis qu'ils invitaient à sa table tous les Ecossais, les nobles lords d'Angleterre ne furent point oubliés. Le vénérable sénéchal s'avança lui-môme pour engager, en termes convenables, ces valeureux ennemis à se rendre au château de Branksome. Howard accepta -, jamais chevalier n'avait été, armé , plus hardi sur le champ de bataille ou plus renommé jiour sa noble courtoisie, lorsqu'il avait quitté le casque et la lance ; mais Dacre , furieux , préféra se reposer dans sa tente,

Maintenant, noble dame, peut-être me demanderez-vous comment ces deux armées ennemies s'abordèrent. Pensant que ce n'était pas une tâche facile que de maintenir la trêve établie entre des télés martiales et tout en feu, qui ne respiraient que sang et que vengeance-, ennemis d'habitude, donation, par leurs invasions réciproques et les coups qu'ils s'étaient mutuellement portés, ils s'abordèrent sur la rive du Téviot , s'abordèrent et s'assirent pùle-mêle , sans proférer une menace , sans que le moindre nuage vînt obscurcir leur front, comme des frères se retrouvent sur une terre étrangère. Ces mains, naguère armées de la lance, et encore recouvertes du gantelet d'acier, s'unirent avec une franche cordialité 5 les visières se relevèrent ; les visages se mon-

trèrent à découvert, et plus d'un ami reconnu d'un ami se livra avec lui à la joie de se retrouver. Les uns firent circuler la coupe ; les autres virent s'enfuir le jour en jouant aux dames et aux dés; d'autres enfin, au milieu des cris de joie, du tumulte et des coupes, se livrèrent avec ardeur au jeu du ballon (5).

YII.

Et néanmoins que l'on sache bien que , si le son des cors avait retenti , si un signal de guerre avait paru , ces bandes si amicalement mêlées , ces mains se pressant mutuellement avec tant de franchise, eussent teint le gazon de sang : aux cris joyeux qui animaient les rives du Téviot auraient succédé des cris de guerre terribles , et le râle de la mort ; et ces coutelas , maintenant tirés pour découper au banquet amical, eussent bientôt trouvé une gaine sanglante. Anciennement ce passage subit de la paix à la guerre sur les frontières (6) était assez fréquent et ne surprenait point; mais néanmoins les derniers rayons du soleil cessèrent d'éclairer les tours et la petite ville de Branksome sans que rien eût troublé les plaisirs de la journée.

Néanmoins les joyeux symptômes des plaisirs de la table ne disparurent point avec la chute du jour; bientôt, à travers les barreaux des hautes croisées de la grande salle de Branksome, divisées en quatre par des traverses en pierre , brillèrent de larges jets d'une lumière rougeàtre. Les solives dorées n'en retentirent pas moins du bruit joyeux des harpes et des coupes ; les cris , les coups de sifflet partaient de toutes parts dans la plaine , que commençaient à couvrir les ombres de la nuit au moment où les diverses bandes, afin de rassembler les traînards , faisaient retentir les airs du mot de ralliement de leur clan (7) ,- et les buveurs en goguette proclamaient , la coupe en main , le nom victorieux de Douglas ou de Dacre.

Enfin les cris divers, devenus moins fréquents et s'afiaiblissant, cessèrent entièrement ; et des hauteurs de Branksome on n'entendait plus rien que le bruit des flots du Téviot; si ce n'est le qui vive de la sentinelle qu'on relevait, ou le bruit de la hache et du marteau retentissant, au milieu de l'obscurité profonde, dans la plaine qui se trouvait au-dessous ; car un grand nombre de bras y étaient occupés à tailler de forts pieux et équarrir des poutres pour préparer les redoutables barrières de la lice avant le lever de l'aurore.

Marguerite était sortie de bonne heure de la salle du banquet , malgré le coup-d'œil sévère de la noble dame ; et elle n'avait point remarqué , en quittant son siège , un grand nombre de soupirs à demi étouffés : car plus d'un noble guerrier et d'un intrépide allié s'efforçaient de gagner le cœur de la fleur du Téviot. — Le cœur gros de soupirs et l'esprit tourmenté, retirée dans son appartement sohtaire, elle reposait d'un sommeil entrecoupé; elle quittait par intervalles sa couche de soie. Les deux armées reposaient encore qu'elle considérait le lever de l'aurore : de ces milliers de personnes plongées dans le sommeil, la plus aimable et la meilleure s'éveilla la première.

Elle regarda dans la cour intérieure , sur laquelle l'ombre gigantesque de la tour étendait ses voiles, et qui avait retenti la veille pendant toute la journée du bruit des armures, du trépignement et du hennissement des coursiers. Maintenant elle est silencieuse comme le tombeau, jusqu'à ce que, s'avançant lentetement (le bruit des éperons annonçait son approche), un guer-

rier d'une stature imposante passa au-dessous ; mais lorsqu'il releva sa tête couverte de son brillant panache : « Sainte Tierge ! se pourrait-il? » Avec autant de sécurité que dans les bosquets d'Ousenam , il traversa les tours ennemies de Branksome d'un pas ferme et hardi. Elle n'osa point lui faire signe , elle n'osa pas parler. — Oh ! si un seul page venait à s'éveiller, son sang serait le prix de son imprudence ! Tous les joyaux que porte la reine Marie, ni les larmes encore plus précieuses de Marguerite ne sauraient acheter le prolongement de sa vie d'un seul jour.

XU.

Cependant il courait peu de danger • car vous devez vous rappeler le charme du malin page. Il l'avait communiqué à son maître et lui avait donné , par l'art de la magie , l'apparence d'un chevalier de l'ermitage. Il traversa ainsi , sans être arrêté, le poste de la sentinelle et la cour, aux yeux de tous les gens du château. Mais quel déguisement magique serait assez parfait pour tromper les beaux yeux bleus de Marguerite ? Elle s'élança de son siège, et tandis que la crainte et la surprise luttent dans son cœur et peuvent à peine y maîtriser l'amour. . ., lord Henri est à ses pieds.

XIU.

Souvent j'ai cherché à deviner quel mauvais dessein avait pu porter ce misérable et méchant nain à amener cette rencontre ; car la vue de l'amour heureux est un bonheur céleste , et un esprit vil et malicieux ne peut y trouver aucune joie-, et souvent je me suis dit : peut-être pensait-il que les erreurs de leur passion entraîneraient après elles les chagrins ;, les fautes et la honte ; que la mort pour le brave chevalier de Cranstoun , la perte de l'honneur et de sa réputation pour sa belle et noble dame en seraient le résultat ; mais un esprit profane ne pouvait deviner des cœurs qui s'aimaient d'une flamme aussi pure. L'amour vrai est

un don que Dieu a fait à l'homme seul sur la terre. Ce n'est pas le feu brûlant du caprice , dont les désirs disparaissent dès qu'ils sont satisfaits ^ il ne vit point d'appétits impétueux et ne s'éteint point avec eux : c'est la secrète sympalhie, la chaîne aux anneaux d'argent , le nœud tissu de soie , qui unit les corps et les âmes , le cœur au cœur, l'esprit à l'esprit. Mais laissons Marguerite et son chevaher pour nous entretenir du combat qui s'approche.

Les avertissements du cor se firent entendre ; les sons guerriers de la cornemuse éveillèrent chaque clan. Les guerriers se pressent en foule pour être témoins du terrible combat ; leurs lances nombreuses entourent la lice comme les pins séchés sur pied dans la forêt d'Ettrick. Leurs regards se portaient souvent du côté de Branksome pour voir approcher les combattants , et ils échangeaient de nombreuses forfanteries en faveur du chevalier pour lequel chacun d'eux penchait.

Sur ces entrefaites , la dame de Buccleuch était très embarras- .«rée ; car Harden et Thirlestane se disputaient le droit de combattre pourDeloraine. Ils commençaient à supputer leur degré de parenté et leurs rentes féodales , et à se toiser d'un œil de travers \ mais la querelle ne dura pas long-temps , car bientôt le chevalier de Delorairie lui-même , vigoureux en apparence et débarrassé de toute souffrance, parut armé de pied en cap, et réclama son droit <3e combattre. La noble dame reconnut l'heureux effet du charme (ju'elle avait employé , et les chefs orgueilleux renoncèrent à leurs

prétentions.

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