XXI
Il s'avance armé de toutes pièces à l'exception du casque. Sa barbe blanche flotte sur l'acier qui couvre sa poitrine ; le corps droit et ne paraissant pas se ressentir des fatigues de l'âge , il réglait d'une main sûre le pas de son bouillant coursier; l'excitant et retenant son ardeur , il le faisait caracoler en avançant lentement. Sa main droite, en signe de trêve, tenait une baguette de saule dépouillée de son écorce ; son écuyer, qui le suivait, élevait en l'air un gantelet placé sur la pointe d'une lance (15). Lorsqu'ils le virent sortir , lord Howard et le vaillant lord Dacre se placèrent en avant de la ligne pour écouter ce que dirait ce vieux chevalier.
« Lords-gouverneurs des frontières d'Angleterre, la dame de Buccleuch vous demande pourquoi , malgré la trêve qui a été conclue, vous osez avancer en ennemis sur le territoire de l'Ecosse avec les arcs de Kendal, les épées de Gisland et toutes ces bandes mercenaires. Ma maîtresse vous conseille de vous en retourner au plus tôt ; et si vous brûlez une seule paille, ou que vous forciez , en attaquant nos tours , une seule hirondelle à fuir effrayée de son nid, par sainte Marie ! nous allumerons un tison qui chauffera vos foyers du Cumberland. »
Lord Dacre était furieux, mais Howard plus calme prit la parole. — « S'il plaît à votre dame, sire sénéchal, de se rendre sur les murs extérieurs du château , notre poursuivant d'armes lui fera connaître pourquoi nous sommes venus et à quelles conditions nous nous retirerons. » — La noble dame ayant été prévenue se rendit sur l'enceinte extérieure des murs : tous les chefs
l'entouraient appuyés sur leur lance attendant de voir paraître le poursuivant d'armes. Vêtu de la livrée de lord Howard , le lion d'argent ornait sa poitrine. Il conduisait un charmant enfant. Quelle vue pour l'œil d'une mèrel C'était l'héritier du grand Buccleuch. Lchéraut s'inclina en signe de respect , et déclara ainsi la volonté de son maître.
« C'est avec peine, noble châtelaine, que mes illustres maîtres tirent l'épée contre une noble dame; mais ils ne peuvent voir tranquillement vos parents, foulant aux pieds toutes les lois, parcourir le gouve:nement de l'Oaest , brûlant et pillant nos frontières -, et il sied mal à votre rang et à votre naissance de faire vos tours un repaire de brigands. Nous réclamons de vous "W'ilhamde Delorainepour qu'il subisse le châtiment attaché à la violation des lois de la frontière ( 16;. Le soir de la Saint-Culhbert dernière il a encore pillé les terres de Richard Musgrave et fait périr son frère par le fer. Ainsi , puisque une dame Feule et dans le veuvage ne peut maintenir ces cavaliers turbulents, recevez dans votre château deux cents hommes des troupes de mes maîtres, ou ils vont faire sur-le-champ sonner l'attaque pour emporter d'assaut et passer au fil de l'épée votre garnison , et ce noble enfant, conduit à Londres, y sera élevé en qualité de page du roi Edouard.
Il cessa déparier. L'enfant , poussant de grands cris et élevant en l'air ses petits bras, implorait le secours de tous ces guerriers dont le visage lui était bien connu , et se débattait pour aller se jeter dans les bras de sa mère. Un instant , l'assurance de la noble dame l'abandonna ; une larme involontaire roula dans ses yeux. Elle regarda les chefs qui l'entouraient : le visage de tous
eO LE LAI DU DERNIER MÉNESTREL.
ces guerriers était sombre et abattu. Alors, renfermant dans son cœur oppressé le soupir qui cherchait à s'en échapper , elle demeura calme et impassible, et répondit avec intrépidité :
« Dis à tes maîtres courageux qui font la guerre à des femmes et à des enfants, que, ou AVilliam de Deloraine se purgera , par le serment, de l'accusation d'avoir enfreint les lois de la frontière (17), ou qu'il acceptera le combat contre Musgrave pour mettre son honneur à couvert. Il n'est point de chevalier si illustre dans le Cumberland que William ne puisse aller de pair avec lui par ses alliances et sa famille. L'épée de Douglas ( 18) lui conféra la chevalerie lorsque le sang anglais vint grossir les Ilots du gué d'Ancram (19;,- et si le coursier de lord Dacre n'eût été excellent et ne l'eût lestement emporté dans sa fuite , lui-môme l'eût vu armer chevalier. Quant au jeune héritier de Branksome (Dieu lui soit en aide et à moi aussi I; aucun de mes amis ne sera livré à la mort par moi; et tant que je vivrai, aucun ennemi ne mettra le pied dans ces murs. Ainsi , si tes maîtres persistent dans leur dessein, nous les défions ici hautement : notre slogan est le chant funèbre qui doit les accompagner chez les morts, notre fossé , la tombe qui les attend.»
Elle regarda fièrement autour d'elle, cherchant un signe d'approbation dans les yeux de ceux qui l'accompagnaient. Le visage de Thirlestanc s'enflamma d'une noble ardeur, Wattdellarden fit retentir l'air de son cor -, les guidons et les pennons se déployèrent-, le slogan des frontières, s'élevant vers les nues , accompagna l'air « sainte Marie pour le jeune Baccleuch I » Les Anglais y répondirent par leur cri de guerre et dirigèrent en avant la pointe de leur lance -, tous les archers de Kendal se fendirent et
ajustèrent leurs ares-, tous les ménestrels jouèrent leurs airs guerriers... mais avant qu'une seule flèche eût été lancée, un cavalier arriva au galop de l'arrière-garde.
XXYIII.
«• Oh, nobles lords! dit-il hors d'haleine, quel perfidie a trahi votre marche? que faites- vous ici si loin de toutsecours? Des murailles s'offrent devant vous-, derrière vous la guerre vous cerne de toutes paris. Vos ennemis triomphent dans la pensée que le lion est pris dans les filets. Déjà sur les sombres hauteurs de Ruberslaw, Douglas a rassemblé ses troupes. Les lances qui l'accompagnent se pressent dans les noires bruyères aussi nombreuses que les épis de juillet. Sur les bords du Liddel , lord Maxwell , pour vous couper la retraite sur le Cumberland, assemble ses bandes belliqueuses, sous l'aigle et la croix qui décorent ses étendards; Jedwood, l'Eske et le Teviotdale se sont rendus près du lier Angus ! et tous les Merse et les Lauderdale ont pris les armes sous les ordres de l'orgueilleux Home. Exilé du Northumberland, longtemps j'ai erré dans le Liddesdale ; mais mon cœur a toujours été pour la joyeuse Angleterre , et ne peut voir d'un œil indifférent arriver malheur à mon pays : j'ai donc couru toute la nuit pour venir vous annoncer le rassemblement de Tennemi qui s'avance.
« Qu'ils viennent donc , s'écria l'impétueux Dacre , et bientôt cette bannière, la gloire de mon père, qui a été promenée sur les bords de la mer de Judée, et agitée par les vents de la Galilée, déployée sur les plus hautes tours de Branksome, se rira des secours tardifs de ses alliés I Que l'on couche les arquebuses en joue; bandez vos arcs, braves archers ; à l'assaut, hallebardiers , et criez, Dacre pour l'Angleterre, vaincre ou mourir I »
«< Avant tout , écoulez-moi, dit Howard ; écoutez-moi avec calme, et ne croyez pas que la peur me fasse parler j car, qui a jamais vu , soit en bataille rangée soit dans une escarmouche , reculer le lion blanc (20) ? Mais risquer la fleur de nos guerriers des frontières contre les forces d'un royaume; trois mille hommes contre dix mille Ecossais , certes ce serait une témérité. Acceptons plutôt les offres de la dame de Baccleuch , avant qu'elle n'ait connaissance des secours qui lui arrivent : que Musgrave se mesure avec l'audacieux Deloraine en combat singulier ( 21 ). S'il triomphe, il vaincra pour nous ; mais s'il succombe , ce n'est qu'un guerrier de perdu : les autres , se retirant comme ils sont venus, évitent une défaite, la mort et la honte. »
L'orgueilleux Dacre supporta, dit-on , avec peine ces sages remontrances de son collègue : néanmoins il ne donna point suite à sa première démarche, et obéit lentement et de mauvaise humeur. Mais jamais, dans la suite, ces deux lords n'entreprirent d'expéditions de concert sur la frontière ; et l'on dit que ce léger sujet de mécontentement coûta beaucoup de sang dans une autre rencontre.
Le poursuivant d'armes se présenta de nouveau devant les murs du château. Sa trompette appela à parlementer les chefs des forces écossaises; et il défia, au nom de Musgrave, l'intrépide Deloraine au combat. Il jeta à leurs pieds un gantelet, et déclara en ces termes les conditions du combat : « Si l'épée du brave Musgrave triomphe dans la lice du chevalier de Deloraine, votre jeune chef le lord de Branksome demeurera en otage pour son clan ;
si Deloraine abat le brave Musgrave, l'enfant obtiendra sa liberté. Quoi qu'il arrive , les troupes anglaises ;, sans inquiéter les Ecossais, sans être inquiétées par eux, se retirant paisiblement, comme des hommes sans armes, retourneront directement dans le Cumberland. »
Dans l'ignorance où ils étaient du prompt renfort qui leur arrivait, la proposition plut à tous les chefs écossais , quoique la clairvoyante châtelaine parlât beaucoup contre; car, quoique leurs cœurs fussent braves et fidèles, ils savaient , par le sac récent de Jedwood, combien les secours du régent étaient tardifs ; et vous pensez que la noble dame n'osait avouer la prescience secrète due à l'art qu'elle ne pouvait nommer, qui lui avait fait connaître les forces qui venaient la délivrer. La convention fut conclue, et il fut convenu que l'on dresserait "promptement la lice sur la pelouse au dessous du château. Il fut réglé que le combat aurait lieu à pied avec la hache et le coutelas écossais, à la quatrième heure après le lever de l'aurore , heure à laquelle Deloraine, guéri de sa blessure, ou dans le cas contraire , un champion à sa place, se présenterait pour lui et son chef, et en viendrait aux mains avec le vaillant Musgrave.