‹ Œuvres de Walter ScottChapitre 16 sur 31 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

L'action de ce poème se passe à Rokeby, près de Grela-Bridge, dans le comlé d'York, et s'étend à la forteresse adjacente de Barnard-Caslle et à d'autres lieux du voisinage.

Le temps qu'elle embrasse est de cinq jours, dont trois sont supposés s'écouler eclre la On du cinquième et le commencement du sixième chant.

La date des événements fictifs se place immédiatement après la bataille de MarsloniMoor, le 5 juillet 1Gi4. Cette époque de troubles civils a été choisie sans aucune intention de combiner la fable du poème avec les événements mlitaires ou politiques des guerres civiles, et seulement coname donnant un certain degré de probabilité au récit imaginaire que l'on offre ici au public.

CHANT PREMIER

La lune présente aux regards le disque glorieux de ses nuits d'été j mais les vents se déchaînent et soufllent avec force , et les nuages poussés par eux la voilent sous mille teintes diverses. Éclairant les tours de Barnard et les flots de la Tees (1)^ son aspect change comme le songe du crime, lorsque, dans le sommeil, la conscience aiguillonne par le remords et la crainte l'imagination en délire. Tantôt sa lumière semble empreinte de la rougeur de la honte , tantôt elle réfléchit les feux plus sombres de la fureur, variant ces teintes qui vont et viennent comme les reflets rapides de la terreur ; tantôt les couleurs de la tristesse obscurcissent les airs , et meurent dans les té.aèbres comme le désespoir. La senti-

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nelle observe ces nuances variées se reflétant sur les eaux de la Tees, qui poursuit son cours à travers les bois-, du haut de l'antique tour de Baliol, il voit les nuages s'amonceler vers le Nord , entend le toit et les flancs de la tourelle battus par les larges gouttes de pluie , prête l'oreille au bruit des vents , et s'enveloppe de son épais manteau.

Ces tours qui, à la clarté inconstante de l'astre des nuits , dessinent leurs noires ombres sur les flots , ces tours de Barnard renferment un habitant dont les émotions qui troublent sou cœur, s'agitantdans une confusion étrange et désordonnée, semblent vouloir surpasser ces rapides bouleversements des cieux. Avant que le sommeil eût enchaîné les sens du sombre Oswald, souvent fatigué de toutes les positions , il s'était retourné sur sa couche , avait étendu ses membres , et cherché en vain par de violents efforts d'échapper aux soucis qui le rongent. Enfin le sommeil était descendu sur lui, mais accompagné de sentiments réels et de vains rêves confondant en désordre l'avenir qu'il attend avec le passé. Sa conscience anticipant l'heure du repentir lui reproche déjà le crime qui est encore à commettre, et appelle ses furies pour secouer sur sa tête leurs fouets ensanglantés et leurs hideux serpents ; tandis que l'agitation des traits de sa victime atteste les angoisses auxquelles son esprit est en proie, et montre quelle leçon on peut recevoir auprès de la couche du criminel d'où s'est enfui le repos.

Ainsi les idées pénibles qui assiègent Oswald pendant son sommeil se manifestent par d'étranges changements dans ses traits sinistres et rapides comme ceux que la lune réfléchit sur les bords de la Tees. On y voyait passer la rougeur de la honte, la teinte

CHANT I. ftâ

plus sombre et plus animée de la colère , tandis que la main du malheureux troublé semblait saisir un coutelas ou une épée. Sa main retombant ensuite, de profonds soupirs, une larme roulant dans ses yeux entr'ouverts, la pâleur de son front et de ses joues, trahissaient la douleur dont son sein était oppressé ; cette situation dura peu. Dans un soubresaut soudain le sang se précipita du cœur au visage ; ses traits convulsifs , des murmures étouffés et effrayants firent succéder à l'affliction le règne de la terreur ; ses angoisses rompirent son sommeil pénible , et Oswald, s'élançant sur son séant, s'éveilla.

Il s'éveilla , et trembla de fermer de nouveau ses paupières dans ce sommeil terrible -, il s'éveilla. . . pour observer la pâle lueur de la lampe, et compter d'heure en heure les retentissements de la cloche du château, ou prêter l'oreille aux cris sinistres du hibou, au triste sifflement des vents , ou saisir parfois les airs peu harmonieux par lesquels la sentinelle cherche à abréger le temps, et, songeant avec envie à la manière dont le pauvre soldat , débarrassé, au lever du soleil, de sa faction, se couche sur sa paille, et, l'esprit libre de soucis, dort comme l'enfant qui ne s'inquiète de rien.

Au loin , du côté de la ville, retentit à une grande distance le galop d'un cheval. Oswald , s'élancant de son lit , l'a entendu , quoique aucune oreille d'homme dont la vengeance et la crainte n'eussent pas rendu la perception plus vive n'eût jamais pu distinguer le bruit des pas de l'animal avant qu'il eût atteint la hauteur sur laquelle se trouve le château. Bientôt le son se rapproche et devient distinct ; il entend le qui vive de la sentinelle. Bientôt le bruit des chaînes et des leviers annonce l'abaisse-

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ment du pont-levis sur le fossé , et au-dessous , dans la cour du château, des voix se font entendre, des torches sont allumées. On conduit l'étranger droit à l'appartement d'Oswald, et une voix s'écrie : " Des nouvelles de l'armée , d'une haute importance; un messager arrive à toute bride... «Réprimant le trouble de son cœur, Oswald fait entendre cette réponse :« Que l'on apporte de la nourriture et du vin, allumez le feu : faites entrer l'étranger , et retirez-vous...»

L'étranger entra d'un pas pesant. Son visage est caché sous les plumes du panache qui surmonte son casque, et un ample surtout de buffle enveloppe ses formes athlétiques (2). Il répondit à peine au salut inquiet d'Osvs'ald ; mais il remarqua avec un dédaigneux sourire, et méprisa la ruse mesquine d'Oswald, lorsque celui-ci déplaça la torche de manière que sa lumière vint frapper le visage de l'étranger et lui montrer la contenance de ses traits sans éclairer les siens. Durant ce temps son hôte se débarrassa de son lourd surtout de cuir de bœuf, et, à la lueur de la torche, brilla le large corselet d'un cuirassier. Il enleva ensuite son casque, et secoua son panache humide de rosée , soulagea ses mains du poids de ses gantelets , et les étendit devant le feu : après quoi il s'approcha de la table , et, sans porter une santé, sans prononcer un seul mot d'égards envers celui qui le recevait, but à longs traits et mangea abondamment, comme secouant le joug du cérémonial, semblable au loup affamé qui déchire sa proie.

vn.

Avec une vive impatience mêlée de crainte son hôte le voit dévorer les mets et vider les nombreuses rasades qui redoublent l'assurance de ses traits. Tantôt Oswald se tient à l'écart, tantôt il parcourt la chambre à grands pas, attendant avec angoisses des

nouvelles d'en haut et terrible intérêt , maudissant chaque instant dont son hôte prolonge son repas de rustre ; et cependant, en voyant arriver la fin avec terreur, il semblait presque accuser l'empressement des domestiques lorsqu'ils se retirèrent sur un signe qu'il leur fit , et le laissèrent seul avec l'étranger et en liberté de le questionner sur son arrivée mystérieuse. Le long silence qu'il garda après leur départ témoigna du combat que se livraient dans son cœur la crainte et la honte,

Tout dans la mine de l'étranger semble justifier ses craintes soupçonneuses. Les fatigues et un climat brûlant avaient gravé l'empreinte du temps (3) sur sa figure rembrunie , son front était ridé, ses tempes nues , et des nuances argentées se mêlaient au noir d'ébène de ses cheveux. Cependant il avait conservé ce que l'âge seul peut ravir, ces grosses lèvres retroussées qui exprimaient l'orgueil, l'œil de feu qui semblait mépriser le monde entier. Jamais la crainte n'avait pâli ces lèvres , jamais une larme n'était venue tempérer dans cet œil le regard étincelant et sévère qui se riait de la douleur et méprisait les souffrances. Habitué à envisager les dangers les plus terribles , l'ouragan et les tremblem.ents de terres , le mugissement des flots et la tempête , il avait vu la mort frapper des coups soudains, se traîner à la suite d'une peste, dévorant de lentes tortures dans la mine ou sur la brèche, sous le fer et le plomb meurtrier : il la connaissait sous toutes ses formes ; il les méprisait toutes.

Et cependant, quoique l'œil endurci de Bertram pût considérer sans émotion le sang et le danger, quelque chose de pire que l'apathie se Usait sur son front brûlé par le soleil et sur sa rude figure; car les passions effrénées auxquelles il s'était long-temps aban-

R03IAIS'S POÉTIQUES. 8

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donné y avaient sillonné de profondes empreintes. Tout ce qui revêt le vice de brillantes couleurs, toute la gaieté, toute la légèreté de la fulie avaient disparu avec la jeunesse -, mais les mauvaises herbes du vice restaient enracinées dans l'âge mûr sans avoir conservé leurs fleurs ; et pourtant le sol sur lequel elles croissaient, s'il eût été dompté au printemps de la vie, étaitassez profond et vigoureux pour faire pousser les fruits plus développés du mérite vertueux; non pas que môme alors son cœur eût connu les impressions bienfaisantes de sentiments plus doux ; mais la génércéité eût pris dans son cœur dompté par l'éducation la place de la profusion et des prodigalités , et l'amour de l'or destiné à assouvir cette soif de prodigalité eût été remplacé par celui des récompenses de la gloire ; son orgueil, alors dépouillé de violence, eût pris pour guide la vertu.

Même au moment où nous le voyons foulant aux pieds les lois de sa conscience, abruti par le vice, souillé de meurtres, son ânîe audacieuse savait encore s'élever et dominer les penchants auxquels ils se livrait -, car le crime plus rampant ou un cœur moins endurci s'abaissait devant le regard hardi de Bertram. C'est ce qu'éprouvait Oswald , tandis que par mille détours il s'efforçait de porter son hôte peu communicatif à lui dévoiler les nouvelles qu'il lui tardait de connaître , tandis que son esprit était préoccupé d'uH tout autre sujet que de celui dont il parlait. Mais celuici n\n daignait pas plus paraître s'apercevoir de sa peine secrète ou la lui épargner, et, d'un ton sévère et brusque, lui faisait des réponses brèves et obscures, ou sautait à un autre sujet, et s'étendait en digressions bizarres et étranges , et força son interlocuteur embarrassé à acheter une réponse précise par une question directe.

Il causa quelque temps des communes, du covenant , des lois, de la réforme de l'église, mais fut interdit par l'air dédaigneux et goguenard de Bertram. Alors il bégaya...» A-t-on livré un combat ? Bertram apporte-t-il des nouvelles d'une bataille ? car certainement un soldat si renommé au loin par ses hauts faits d'ar» mes en pays étranger n*a jamais abandonné Farmée à la veille de livrer combat, avant que le champ de bataille n'eût été gagné ou perdu.»—» Tranquillement renfermé ici dans votre château sur les bords de la Tees, vous vous reposez fort à l'aise, Oswald Wycliffe. Pourquoi trouver étrange que d'autres viennent partager une retraite si sûre et si commode , abandonnant des champs de bataille où le danger, les fatigues et la mort sont la récompense des guerres civiles?» — «Allons, ne plaisante pas, ami ! Puisque nous connaissons parfaitement l'approchede l'ennemi pour faire perdre à notre armée du Nord, campée devant York assiégé, le fruit de ses travaux, ta cavalerie se trouvait avec le vaillant Fairfax , et doit avoir combattu... Comment s'est passé la journée ?»

« Tu voudrais en entendre le récit?... Dans les bruyères de Marston se sont rencontrés face à face les rangs qui traînaient la mort à leur suite (4) ; les sons fiers de la trompette se firent entendre, tous les yeux/iancèrent des flammes , tous les fronts s'animèrent, de chaque côté l'air retentit des cris : « Dieu et notre cause I . . . Dieu et le roi ! » En vrais Anglais ils se précipitèrent dans la mêlée, ayant tout à perdre et rien à gagner. J'aurais ri volontiers. . .mais je n'en avais pasjle temps. . . de voir la frénésie subhme avec laquelle les enthousiastes furieux combattaient et mouraient pour le roi ou l'État, selon que les poussait leur caprice; les uns, pour un rêve de bien public, les autres, pour des ornements d'église^

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une robe de prêtre ou un rochet, versant leur sang pour obtenir à leur mort la réputation d'un patriote ou d'un martyr... Si Bertram Risingbam eût commandé les braves quis'y trouvèrent dans les rangs opposés, je n'aurais point, comme un fou superstitieux, cherché des El-Dorado dans les cieux I Les états du Chili m'auraient vu, et Lima m'aurait ouvert ses portes d'argent ; j'aurais traversé le riche Mexique, et pillé les splendeurs du Pérou, jusqu'à ce que le nom de l'audacieux Pizarre, et le tien, ô Cortez , se fussent perdus dans la gloire de Bertram I»— « Yas-tu donc encore t'écarter du sujet, mon bon et doux amil Quel a été le résultat de la journée ? ... »

«i On sait que je suis bon lorsque la trompette sonne ou que les verres s'entrechoquent, quoique l'épithète de doux n'ait encore jamais été appliquée au cœur et au front sévère de Bertram... Mais je reprends : la lutte furieuse des combattants ressemblait au combat que se Uvrent les courants aux lieux où l'Orenoque, loin de porter dans son orgueil un tribut à la mer, pousse au loin contre le vaste Océan les flots hostiles et mugissants d'une mer rivale , lorsque s'entrechoquant et refluant en mille directions diverses, les vagues lancent leur écume jusqu'aux nues, et où le pilote défait cherche en vain à distinguer le lieu où le fleuve roule ses ondes de celui où mugit la mer; de môme les flots furieux des combattants s'attaquèrent et se refoulèrent , laissant la victoire indécise jusqu'à ce que ce courage de feu , le bouillant Rupert, tombât sur nos escadrons, poussant contre nos lances une ligne de braves, liers et chauds, comme les vins de leurs pays. Alors les nôtres , quoique opiniâtres dans leur zèle, commencèrent , malgré leur enthousiasme , à chanceler. Que voulez-vous que je vous dise de plus?... Nos chefs, ballottés dans la mêlée, tombèrent , nos rangs se rompirent ; mille hommes qui avaient

CHANT 1. m

tiré l'épée pour les chambres et pour le Verbe, appelés de leurs hameaux, de leurs fermes et de leurs champs par les sermons de leurs ministres pour humilier la crosse et la couronne , maintenant raides et froids gisant dans leur sang, ne tourneront plus la mitre en ridicule... Voilà où en étaient la bonne cause et le droit des communes lorsque j'ai quitté le champ de bataille.»

» Déplorable nouvelle I » dit le sombre Oswald, prenant un air abattu et penchant la tète, tandis que le trouble de la joie brille dans ses yeux pour démentir la douleur qu'il feint avec tant d'art... «< Déplorables nouvelles!... Ne dis-tu pas qu'au moment où ils étaient le plus nécessaires vos chefs ont péri ? Complète ce récit désastreux, et dis-moi quels sont ceux qui sont tombés dans cette fatale journée ; quels chefs de marque et de renom ont acheté par leur mort une gloire impérissable? Si tel a été le sort de mon plus cruel ennemi, mes pleurs honoreront sa tombe..- Pas de réponse ?... Ami, tu sais de toute notre armée celui que je devais haïr le plus, que toi même avais coutume de haïr autrefois, et cependant tu me laisses dans l'incertitude sur son sort...» D'un air impassible... « Si tu veux savoir quelque chose d'un ami ou d'un ennemi, répondit Bertram, demande-le en termes simples et clairs, tu peux compter sur la réponse d'un soldat ; pour les questions obscures ou les énigmes je n'ai ni jugement ni réponse... »

La fureur que l'artifice et la crainte avaient concentrée éclata tout à coup dans le cœur d'Os\Yald, et les bravades d'un homme d'aussi basse extraction éveillèrent son mépris aristocratique... « Misérable I as-tu payé ta dette de sang? Philippe de Mortham vit-il encore? Perfide envers celui qui te protégea en faussant ton

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serment, traître ou parjure, l'un ou l'autre^ ou tous les deux ensemble : esclave! as-tu tenu la promesse par laquelle tu t'étais engagé à tuer ton chef dans le combat?... » Le soldat s'élança de dessus son siège, et, saisissant la main de Wyc liffe, il la serra dans la sienne, aussi dure qu'un gantelet d'acier, à faire sortir le sang du bout des doigts. — « A ta santé 1 » s'écria-t-il; et, avant de boire, il rejetta la main d'Oswald et rit aux éclats. « Maintenant, Oswald Wycliffe, tu parles franchement ! maintenant, tu es rentré dans ton caractère naturel ! digne, si ce n'était de ta crainte poltronne, d'errer en flibustier comme moi. Que t'importe la cause de la religion, si la fortune et les terres de Mortham sont à toi? Que te fait le siège d'York, si cette main sûre a fait sa besogne ? Ou pourquoi t'inquiéter que Fairfax et ses meilleurs guerriers rougissent la plaine de Marston, si Philippe de Mortham est étendu près d'eux et mêle son sang au leur?... Assieds- toi donc! et sans gêne, comme entre camarades vidant les verres après la victoire au milieu des récits de sang et de terreur, qu€ les enfants et les femmes frémissent d'entendre, je te raconterai de point en point cette œuvre de mort telle qu'elle s'est passée.

« Quand tu me verras abandonner un projet de vengeance, appelle-moi misérable, sans craindre d'avoir à redouter en moi un ennemi i et si jamais je pardonne une insulte, montre-moi au doigt comme un vil esclave, sans craindre pour tes jours !... Philippe de Mortham est du nombre de ceux que Bertram Risingham appelle ses ennemis, ou qu'une vengeance plus sûre doit atteindre s'ils viennent à être ranges parmi les amis ingrats. Selon sa coutume, avant la bataille, il parcourait les rangs à cheval, et tenait sa visière levée. J'aperçus son sourire mélancolique, lorsque, dans les lignes directement opposées, il vit flotter la bannière (le Rokeby, allié à sa famille ; « et c'est ainsi, dit- il, que les amis

sont divisés! « J'entendis ces paroles, et me rappelai comment, à côté l'un de l'autre, nous avions changé la face du combat sur plus d'un champ de bataille disputé avec courage, où la poitrine de Bertram avait servi de bouclier à Philippe. Je songeai aux tristes déserts de Darien, où la mort s'abaisse portée sur l'aile de la brise du soir, comme si je jetais mon manteau sur les.épaules de mon ami, et m'exposais sans défense à la rosée mortelle; je songeai aux rochers de Quarionce, où, sauvant Mortham du naufrage de notre bâtiment, à travers les brisans blanchissant d'écume, je le portai épuisé sur le rivage ; et au temps où, lorsque la flèche d'un Indien lui perça le flanc, je suçais la blessure empoisonnée. Ces pensées se pressaient, et roulaient comme un torrent dans mon esprit pour en arracher la détermination forte que j'avaisprise.

XYII.

« Les cœurs ne sont pas de caillou, et le caillou se brise ; ils ne sont pas d'acier, et l'acier se ploie. Lorsque Moriham me dit, comme autrefois, de me tenir près de lui dans le tumulte de la bataille, j'aperçus à peine les lances mises en arrêt, j'entendis à peine le son de la trempette; l'idée du combat se perdit dans la lutte intérieure qui devait décider de la vie ou de la mort de Mortham. Ce fut alors que je songeai comment, séduit par la promesse devenir partager sa fortune et ses foyers, lorsque le temps de la vie errante du pirate fut passé, je gagnai avec lui les bords qui nous avaient vus naître. Mais le seigneur de Mortham conçut un bien grand éloignement pour les courages hardis auxquels il s'était jadis associé ; les doutes, les terreurs, les craintes superstitieuses vinrent attrister et obscurcir ses vieux jours ; les prêtres astucieux couchèrent en joue leur victime, et damnèrent chaque action, chaque pensée généreuse. Alors il me fallut chercher d'autres foyers : la licence de mes idées était en opposition avec la vie régulière de sa demeure ; s'il me donna de l'or, dans un

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jour de débauche j'en dépensai trois fois autant. J'errai alors comme un proscrit oisif, n'entendant rien à labourer les champs ou à faire aucun commerce, regardé comme le fer rouillé d'une lance tout à la fois inutile et dangereux. Les femmes redoutaient mon regard hardi 5 en me voyant les gens paisibles tremblaient ; le négociant apercevait mes regards enflammés, et resserrait ses trésors à l'approche de Bertram : les lâches enfants de la paix s'éloignaient du fils abandonné de la guerre.

JOiiaiviiL uu iiij uuai.uv/ii»iv^ uv i« ^i

XMII.

" Mais les discordes civiles appelèrent aux armes, et firent de ma profession le métier de tous. Pressé par Mortham, je retournai pour conduire ses vassaux au combat. Quelle récompense était réservée à mes peines I Je n'entendais rien à leur jargon de croyances et de prières ; d'austères fanatiques obtinrent tous les postes de confiance, et moi, déshonoré et dédaigné, je n'eus pour tout lot que le haut et puissant avantage d'affronter les balles revêtu de cette misérable armure '....Tes gestes médisent que tu sais tout cela^ cependant écoute jusqu'au bout, et pèse bien ce que je te dis. C'est l'honneur qui m'ordonne maintenant de raconter toutes les circonstances de la destinée de Mortham.

« Les pensées, qui mettent tant de temps à passer par notre bouche, traversent le cœur avec la rapidité de l'éclair. A peine avais-je eu le temps de presser de l'éperon les flancs de mon coursier, que le procès de Philippe de Mortham était fait, et avant que les escadrons se fussent mêlés dans leur charge, sa cause était entendue, sa sentence prononcée. Je ne perdis pas de vue, à travers les chances incertaines de la mêlée, dont l'aspect changea comme une journée capricieuse du mois de mars, jusqu'au moment où, comme un torrent qui rompt ses digues, le fier Ru-

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pert se précipita sur notre flanc. Ce fut alors qu'au milieu du tumulte, de la fumée et du choc des armes, au moment où chaque homme combattait pour sa vie, ce fut alors que je lâchai la détente de mes pistolets d'arçon : Mortham tomba, le cheval et son cavalier roulèrent l'un sur l'autre. Il jeta vers le ciel un regard mourant où se peignaient la colère et la douleur... ce fut le dernier. Ne pense pas que je sois resté là à voir quelle serait l'issue de la bataille; mais, avant que je fusse sorti de cette mêlée sanglante, que notre cavalerie du Nord fuyait sans qu'il fût possible de la contenir, les villages de Monckton et Milton (5) annonçaient que des monceaux de têtes-rondes obstruaient le cours de l'Ouse, et qu'un grand nombre d'Écossais épouvantés, piquant de l'éperon vers le Nord, passaient, maudissant le jour où Lesley, leur général, poussé par son zèle ou l'appât des récompenses, avait traversé la Tweed. Néanmoins lorsque j'atteignis les bords de la Swale, des bruits tout différents circulaient ; des nouvelles fraîches annonçaient que le hardi Cromwell , avec sa cavalerie bardée de fer, avait ramené la fortune de la journée (6) : mais ces nouvelles sont- elle fausses ou vraies, Oswald? c'est ce qui m'inquiète aussi peu que toi.»

Wycliffe ne pouvait alors montrer combien son orgueil était indigné du ton fier et libre avec lequel son complice prétendait se mettre avec lui sur le pied de l'égalité du crime. Il lui parla dans les termes les plus flatteurs d'amitié éternelle, de foi à toute épreuve ; prodigua d'un ton de bienveillance les promesses et les serments, mais Bertram interrompit tout court ses protestations. " Wycliffe, sois bien persuadé que je ne demeurerai point ici. Non, j'y suis tout au plus jusqu'à la pointe du jour ; averti de me tenir sur mes gardes par les légendes dont on berça mon enfance, je ne me fie point à la parole d'un associé. La vallée où je suis né

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ne répète-t-elle pas encore la ballade tragique de Percy Rede , livré à une mort sanglante par Girsonfield, ce perfide Hall (7) ? Souvent sur les bords du Pringle hantés par son spectre, le berger voit glisser son ombre irritée. Et près du lieu qui me donna son nom, les fortifications de Risingham, où la Reed voit sur ses bords les jolies chaumières et les doux ombrages de Woodburn, le ciseau de quelque sculpteur ancien a tracé sur la pierre la figure d'un géant (8), d'une force sans égale, portant un carquois sur son dos, et une tunique qui lui descend jusqu'aux genoux. Informe-toi comment est mort ce hardi chasseur, cet intrépide monarque de la plaine, et la vieillesse comme l'enfance pourra te dire qu'il périt par la trahison d'un frère. Ainsi averti par les légendes dont on b^rça mon enfance, je ne me fie à la parole d'aucun associé.

xxr.

« La dernière fois que nous avons causé de cette affaire, nous ne sommes, je me rappelle, convenus en rien, comment, quand et où nous nous partagerions la fortune de Mortham. Écoute-moi donc déterminer la portion à laquelle nos usages différents nous donnent à chacun le droit de prétendre. Toi, vassal de la couronne d'Angleterre, tu dois reconnaître ses lois de succession 5 elles t'accordent comme au plus proche héritier les terres et les riches revenus de ton parent, et je te les cède... respecte à ton tour les statuts des flibustiers (9). Ami de la mer et ennemi né de tous ceux qui voguent sur ses flots, lorsqu'il tombe dans la mêlée, le camarade qu'il préférait hérite de la part du butin qui lui revenait. Lorsqu'un ennemi audacieux meurt en combattant, sa fortune appartient à celui qui l'a frappé-, l'une ou l'autre de ces deux dispositions m'adjuge ces dépouilles des mers et des mines de l'Inde, entassées dans les sombres souterrains de Mortham ; les lingots d'or, les brillants de diamants, les calices et l'argenterie

CHANT I itr

enlevée aux églises, et les pierres précieuses arrachées à la beauté malgré ses cris et ses larmes; tous les colliers de perles, tout l'argent en barre, toutes les richesses amassées dans les combats d'Amérique : je vais de ce pas fouiller les noires retraites où dorment ces trésors transatlantiques. Il faut que tu m'accompagnes... car, sans toi;, l'héritier aurait de la peine à se procurer entrée; et ensuite je te fais mes adieux. Je me hâte de goûter tous les plaisirs variés que la fortune peut acheter. Lorsque tous mes désirs seront rassasiés , ces guerres offrent une nouvelle besogne à Tépée infatigable de Bertram. »

Oswald hésite, sa réponse indécise s'arrête sur ses lèvres. Malgré son astuce, il entendait en tremblant ce misérable sicaire dicter la loi, tandis que son cœur troublé flottait entre la haine, la joie, la contrariété et la crainte. La joie de voir fuir Bertram, la contrariété de lui voir s'approprier un si haut prix de son meurtre, la haine de son orgueilleuse présomption, et la crainte de voyager seul avec lui, enfin, suivant le terme moyen, si familier à la lâcheté et à la ruse, « le poste qu'il occupe, dit-il, ne lui permet guère de s'absenter de la forteresse en ce moment; Wilfrid accompagnera Bertram, son fils voyagera avec son ami...»

Le mépris tempéra la colère de Bertram et changea le froncement de ses sourcils en un sourire sauvage. «Wilfrid ou toi, peu m'importe qui sera porteur de la clé d'or. Mais ne pense pas que je ne m'aperçoive ni ne sourie de pitié de ta ruse misérable et égoïste ! Si tu crains quelque chose de moi , Oswald Wycliffe, qu'est-ce qui te protège ici contre mes coups? J'ai sauté du haut de murailles plus élevées que celles-ci, j'ai traversé à la nage des rivières plus profondes que la Tees : ne pourrais-je pas te poir

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gnarder avant qu'un seul cri éveillât l'attention de la sentinelle éloignée? Ne tressaille pas... je n'en ai point l'intention, mais si je l'avais, les obstacles seraient bien faibles : et crois-moi, lorsque je te dis que dans l'occasion ce bras a exécuté des entreprises bien plus désespérées... Va, hâte-toi d'éveiller ton fils, le temps presse, et je devrais être parti. »

Aucun des vices de son père ne souillait l'âme innocente de Wilfrid ; son cœur était dès l'enfance enclin à des passions trop douces pour avoir rien à démêler avec les agitations de la vie. Son père, lorsqu'il était encore entouré d'une famille nombreuse de fils plus audacieux, parlait avec mépris de Wilfrid, lui reprochait la faiblesse de son courage et de son bras -, mais les soins et le bonheur d'une tendre mère se concentraient sur ce faible enfant. Les caprices mutins de l'enfance n'avaient jamais révélé en lui l'impétuosité d'un courage bouillant ; il passait toutes ses heures à parcourir les productions riches et variées de Shakspeare, mais il dédaignait les scènes guerrières et futiles, la vie joyeuse de Falstaffet les combats de Percy , pour méditer la morale de Jacques, à réfléchir avec Hamlet, à qui sa sagesse fut inutile-, et s'endormait en versant de douces larmes sur les malheurs de la tendre Desdémone.

Jeune, il ne recherchait point les plaisirs de la jeunesse , les chevaux , les faucons, los chiens de chasse, mais il aimait à se repaître des voluptés paisibles que l'on goûte au bord d'un ruisseau solitaire ou d'un lac silencieux ^ à s'enfoncer dans la solitude de Deepdale, où l'on n'aperçoit que des rochers escarpés , des bois et les cieux ; à gravir le sommet élevé du pic de Catcastle ou la hauteur solitaire du Pendragon. Telles étaient ses habitudes-,

et là son imagination prenait son vol , et s'exerçant sur quelque sujet étrange et fantastique , rêvait d'amour fidèle ou de printemps sans fin , jusqu'à ce que l'enthousiaste, ne pouvant plus se soutenir sur les ailes fatiguées de cette imagination contemplative, retombait tristement sur la terre.

XXYI.

Il aimait... comme l'attestent une foule de lais dont lamémoire s'est conservée dans la vallée solitaire de Stanmore ; car il possédait l'art du ménestrel, cet art qui ne s'enseigne ni ne s'apprend ; il aimait... la nature avait formé son âme pour l'amour , et l'imagination en alimentait la flamme. Il aimait en vain... car rarement un amant d'inclinations aussi douces est payé de retour; il aimait en silence... la passion se peignait dans ses regards, ses discours ne respiraient que l'amitié. Ainsi s'écoula paisiblement sa vie... jusqu'à ce que ses frères, l'orgueil de leur père, descendissent dans la tombe. Wilfrid est maintenant le seul héritier de tous ses stratagèmes et de toutes ses anxiétés, et destiné à s'enfoncer dans les voies tortueuses de l'ambition , sous la direction d'Oswald.

Wilfrid doit aimer la belle Matilde , héritière du chevalier de Rokebf , il doit gagner son cœur. Aimer celle qui régnait en secret dans son cœur était un ordre facile à exécuter ; s'en faire aimer était une tâche plus difficile pour un amant qui n'osait espérer ni parler; cependant ÎMatilde accordait à son timide esclave tout ce que la pitié pouvait inspirer, l'amitié, l'estime, les égards et la louange, qui est la première récompense du poètel Elle lisait les vers que son bon goût approuvait, et chantait les lais qu'il avait composés ou qu'il aimait ; et néanmoins il lui répugnait d'entretenir la flamme d'un amour sans espoir, sous le nom de

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l'amitié. Par un caprice bienveillant, souvent elle le privait des doux regards de l'amitié, et souffrant alors à la vue des chagrins de sa victime, lui rendait ses dangereux sourires.

Là en étaient les amours de Wilfrid lorsque la guerre appela le pays aux armes. Le paysan présageant des désastres voit flotter trois bannières sur la Tees. Souvent elles bravèrent autrefois de concert les incursions audacieuses des Ecossais de la frontière; se défiant maintenant avec orgueil, leurs vassaux et leurs seigneurs sont divisés. De son superbe manoir sur les bords de la Greta, le chevalier de Rokeby fit joindre ses guerriers à ceux des braves comtes du nord de l'Angleterre qui avaient tiré l'épée pour le roi Charles- Mortham , qui lui était allié de près... Sa sœur avait été l'épouse de Rokeby, quoique long-temps avant les guerres civiles la noble dame fût descendue dans la tombe... Philippe de Mortham, dis-je, appela ses vassaux aux armes et marcha sous les ordres de Fairfax; tandis que Wycliffe, attaché à l'astucieux Yane par les liens communs de la ruse et de l'artifice , moins disposé à braver le champ de bataille ensanglanté , s'était renfermé dans les tours de Barnard , y avait placé ses troupes de Lunedale et défendait le château au nom des communes,

L'aimable héritière du chevalier de Rokeby attend dans son château le succès du combat ; car les lois de cette guerre respectaient les titres des personnes sans défense et épargnèrent , au milieu de ses plus grandes fureurs, l'enfance , le sexe et la vieillesse. Mais Wilfrid , fils de l'ennemi de Rokeby, doit renoncer au doux privilège de se trouver à l'improviste sur le chemin de Matilde, au déclin du jour près des bords de la Greta , s'effor-

çant dans sa dissimulation passionnée d'avoir l'air de marcher sans but et d'un œil distrait ; réprimant l'anxiété de ses traits et de ses regards, pour rejeter la rencontre sur le compte du hasard, eu prenant pour prétexte un hvre , des dessins, des vers: quelque chose à donner , à chanter, à dire, quelque récit moderne, quelque ancien lai. Alors, tant que duraient ces instants si impatiemment attendus, instants si rapidement écoulés, il prenait note de chaque impression dune aimable ou indifférente politesse, de chaque regard amical , de chaque parole plus douce, comme d'un aliment pour l'imagination dans sa solitude. Ce doux manège a cessé. . mais encore, sans être aperçu, Wilfrid peut se mettre en embuscade sous la verdure d'Eastwood, pour épier la promenade accoutumée de 3Iatilde . le moindre bruit fait tressaillir son cœur. Elle vient !... Il ne l'aperçoit qu'en passant, et cependant c'en est assez pour charmer la longueur pénible de sa nuit. Elle ne vient pas 1... 11 attendra l'heure où sa lampe brille dans la tour. C'est encore quelque chose si, au moment où elle passe, son ombre se dessine sur les vitraux. « Que sont ma vie et mon espérance 1 dit-il : hélasl une ombre passagère... »

Ainsi se consumait sa vie , quoique la raison s'efforçât envain Je maîtriser l'amour en lui mettant sous les yeux la vue des maux présents et de ceux qui le menacent; son oreille impatiente fuit la voix sévère et importune de la vérité. Doux, indifférent et résigné en toute autre chose , il voyait sans en être ému toutes les vicissitudes du bien et du mal qui ne s'y rapportaient point ; mais Wilfrid , calme, tendre et docile, était l'enfant gâté et capricieux de l'imagination. Elle le faisait monter sur son char brillant, ayant à ses côtés la beauté qui l'enchante, ou, dans quelque retraite solitaire et sauvage^ entourait le Heu où il se reposait de ses charmes magiques, baignait de ses pleurs sa tête languis-

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samment penchée, étendait sur lui son divin manteau, l'endormait au milieu des rêves que ne peut plus abandonner celui qui les a une fois goûtés, et le plaçait dans la sphère de son pouvoir , débarrassé de toute triste réalité, jusqu'à ce que, dans ses illusions, ses rêves éveillés lui parussent une vérité, et la vérité un rêve.

Malheur au jeune infortuné que domine l'imagination, arrachant les rênes des mains de la raison I Prenez pitié de lui, car son âme est tendre, douce et contemplative, et maudit ceux qui, chargés de l'instruire, négligent de le pénétrer des vrais principes de la réalité, pour fortifier l'âme et façonner le fer tant qu'il est encore chaud ! Oh ! apprenez-lui, tant que dureront vos leçons , à juger du présent par le passé ; rappelez-lui tous les désirs qu'il formait, combien ils étaient riches de bonheur promis ; rappelez-lui tous les désirs qu'il a satisfaits, combien la possession a trompé ses espérances en les remplaçant par le dégoût I Diteslui bien que nous jouons un jeu inégal lorsque nous tendons au but que nous offre l'imagination-, et avant qu'il se lance avec elle dans la carrière , montrez-lui les conditions de la course. Deux frères se trouvent au bout de la lice, le froid désappointement et le regret ; l'un désenchante l'œil du gagnant et dépouille le prix de tous ses charmes, tandis que l'autre en augmente le brillant, pour accroître la douleur du perdant. Le vainqueur voit son or imaginaire changé en de viles orduresde métal; mais le vaincu n'en déplore pas moins sa défaite, et regrette comme de l'or tout ce clinquant.

Yeux-tu l'en convaincre davantage?... regarde là bas cette tour 5 vois cette couche qui n'a point été pressée depuis que le

jour a disparu ; cette lampe dont la lueur jaunâtre que la main de son maître ne s'occupe point de ranimer se mêle aux pâles rayons de la lune ; vois ce visage décharné !.. la rougeur inégalemont répandue sur ses joues pâles et étiques -, cette tête penchée, ces cheveux en désordre ,' ces membres languissants , cet air de tristesse.. . vois , il lève les yeux. . . un sourire mélancoUque vient animer un moment ses joues creusées par les chagrins.... c'est l'imagination qui réveille quelque pensée futile pour dorer les ravages qu'elle a opérés-, car, comme la chauve-souris de l'Inde, elle rafraîchit du souffle de son aile les blessures qu'elle fait, et , apaisant ainsi la douleur du malheureux bercé par ses rêves, elle suce le sang de ses veines. Il tourne les yeux vers la croisée pour épier les premiers rayons du soleil; vain espoir : la lune est encore voilée de nuages, le sifflement des vents se fait encore entendre par intervalles -, il doit encore attendre une heure avant que l'Orient brille des feux du jour ; écoutez I Pour abréger la longueur de cette heure, l'art magique du ménestrel vient lui prêter son secours.

A LA LUiNE.

A les rayons froids et voilés.

Pâle reine des cieux troublés, Salut !... salut ! quoiqu'un sombre nuage De sa teinte sévère ait couvert ton visage I Ton œil paisible et pur peut-il sans se ternir Considérer les maux qui désolent la terre ?

Non 1 tu ne peux sans voir tes pleurs sortir Eclairer ici-bas le désastre et la guerre.

Si j'ai pu l'accuser de voiler ta clarté,

C'est quand près du Grêla le plus léger nuage

Qui cachait ton visage Me dérobait les Irails d'un ange de beauté. Et pourtant de cette ombre amie Le souvenir plaît à mon cœur; Elle rendait ma muse plus hardie, El de mon front lui cachait la rougeur, R03IA]NS POÉTIQUES. - 9

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Le ciel fit ta douce lumière Pour éclairer le vallon solitaire Oii deux amants, à travers les roseaux Suivent d'un œil rêveur ses reflets sur les eaux, Ou bien pour se jouer autour de leur asile, En laissant tomber un rayon Sur la couche où d'une aile agile La nuit d'été s'enfuit dans un doux abandon.

Il tressaille.... Les pas d'un homme à cette heure de sohtude et de repos, une voix se font entendre. Son père se dirige du côté de la tour, l'œil hagard , l'esprit troublé , sortant de sa terrible conférence. « Wilfrid I... quoi ! tu ne dors pas? tu n'as pas de soucis pour bannir le sommeil 1 Morfham est mort sur le champ de bataille de Marston ; Berlram arrive porteur de pleins pouvoirs, afin de s'assurer de ses trésors , achetés par le sang et et le pillage, en faveur de l'État et du bien public. Les domestiques t'obéiront ; fais en sorte qu'il s'acquitte en tout point de sa mission.. . » Puis il ajouta tout bas : " Prends ton épée ! Bertram est... ce que je ne puis dire. Je l'entends qui s'avance à grands pas.. Adieu ! "

CHANT IL iôS

CHANT SECOND

Les vents , en s'éloignant , ont été se reposer dans l'Ouest ; aucun nuage ne voile maintenant le disque de la lune 5 mais son pâle flambeau va bientôt faire place à celui du jour. De légers nuages grisâtres annoncent le crépuscule sur les hauteurs de Brusleton et de Houghton ^ et la riche vallée qui s'étend à l'Orient attend les premiers rayons de l'aurore pour éclairer ses bo's, sa plaine cultivée, ses tours et ses clochers. Mais vers l'Ouest , la masse informe de Stanmore, la vallée sauvage de Lunedale , Kelton-Fell , Gilmanscar entouré de rochers , et Arkingarth , se perdent dans l'obscurité; tandis qu'à la lueur incertaine du crépuscule s'élèvent les fières murailles de Birnard. Surmontées de leurs bannières , les hau-tes tours de ce monarque de la jolie vallée se dessinent aux pâles rayons de l'aurore.

Quel spectacle du haut de sa tourelle élevée se déploie par degrés à l'œil de la sentinelle ?... Au-dessous des bois épais qui la bordent, il aperçoit le cours de la Tees(l) se dirigeant auloin vers l'Est , et en suit des yeux les sinuosités parles vapeurs que l'été voit s'élever de son sein. Avant qu'il ait fini de se promener de long en large près du donjon de Bruckenbury pendant l'heure de sa faction, ces vapeurs argentées se fondront et couvriront les bois d'une brillante rosée. Alors paraîtront au grand jour le large lit où la Tees coule à plusieurs toises de profondeur, et les arbres antiques dont les larges troncs s'inclinent sur ses ondes

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sombres. Ce n'est pas un faible ennemi que celui contre lequel ses flots ont à lutter; ce n'est point entre les caillons, sur un fond de sable ou d'argile qu'elle poursuit son cours 5 son onde furieuse est condamnée à se miner un passage sur des couches de marbre dur.

La Tees ne viendra pas seule frapper les regards ravis aux rayons de l'aurore-, mais l'œil verra briller le cristal d'une foule de ruisseaux, qui, descendant chacun à travers sa sombre vallée, lui apporteront le tribut de leurs ondes : le Staindrop , qui , s'échappant de ses bois , salue en passant les tours orgueilleuses de Raby; le ruisseau d'Eglinstone , serpentant à travers les campagnes ; le Balder, qui tire son nom du fils d'Odin ; le Greta , sur les rives duquel nous conduirons avant peu les amants que nous chantons dans nos vers ; et le Lune * , s'élançant en flots d'argent des sites sauvages de Stanmore , le faible ruisseau de Thorsgill et ses riantes rives -, et enfin , plus faible , mais plus riant encore, celui de la romantique vallée de Deepdale. Quel est l'homme qui s'est jamais enfoncé dans ses sombres bosquets , et a regretté les magiques clairières de Roslin ? qui , errant en ces lieux délicieux , a jamais songé à les quitter même pour la vallée , si sombre , si fantastique, où les rochers de Cartland élèvent au dessus des verts taillis , comme autant de pyramides, leurs flancs si bizarrement déchirés ? Et cependant, ô Albyn ^I à toi la gloire de mêler les souvenirs de l'hisloire aux beautés de ton paysage I tu appelles celui qui parcourt les environs de Roslin à prêter l'oreille au récit des antiques exploits, au milieu des rocs de Cartland. Tu montres encore la caverne où se réfugia ton noble défenseur^ attachant à chaque rocher un souvenir historique, tenant en ré-

1 AfTlucnl de la Tces. a. m.

2 C'esl-à-dire, l'Ecosse, a. m.

S Wulluce. A. M.

serve un lai pour chaque vallon , liant tes légendes à ton sol , pour prêter à chaque scène le haut intérêt que le génie fait jaillir des yeux de la beauté.

Bertram n'attendit point le spectacle magnifique que le lever du soleil déploie des hauteurs de Barnard ; mais , quittant le château avant le jour, il prit avec Wilfrid sa route matinale. La clarté indécise de l'aurore se mêlait aux pâles rayons de la lune dans la vallée silencieuse. Parle pont de Barnard ^ construit en larges pierres, ils gagnèrent la rive méridionale de la Tees. Ils prirent alors vers l'Est un sentier tortueux , et passèrent les ruines grisâtres d'Eglinstone (2) : l'esprit frappé de visions différentes, ils poursuivirent leur route triste et silencieuse. On s'imagine facilement que l'humeur de Bertram paraissait sauvage et grossière à Wilfrid î et il est aussi facile de conjecturer que l'audacieux Risingham trouvait Wilfrid commun , pitoyable et sans énergie. La conversation ne fut donc point fort animée entre deux âmes aussi dissemblables.

Le sombre Bertram évita le chemin le plus court , qui traversait le parc de Rokeby, et, suivant la hauteur qui bordait la vallée , ils traversèrent l'ancien pont du Greta , et descendirent au lieu où s'échappant des obscurs ombrages de la vallée de Brignal, le ruisseau serpente quelque temps en liberté et va s'enfoncer dans les ravins sauvages de Mortham. Là, Wilfrid apercevant le tertre élevé par cette légion long- temps célèbre dont l'autel votif consacre les droits au titre de pieuse, fidèle et victorieuse (3): « Sombres fils de la guerre, murmura-t-il en soupirant , considérez ce monument de l'orgueil des Romains / Qu'est-ce qui reste aujourd'hui de tous vos travaux ? un rc-

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tranchement de gazon, une pierre brisée !.... » Il se parlait à lui-même , car les réflexions morales eussent été perdues , adressées à Bertram.

Il poussa un soupir plus prolongé, inspiré par un sentiment différent, lorsqu'il aperçut aux premiers rayons du jour les hautes tourelles de Rokeby (4) , s'élevant derrière eux , au Nord , au dessus du vert feuillage. Oh ! alors , quand Spencer lui-même eût erré près de lui dans la riante vallée , prêtant toutes les richesses de sa brillante imagination au beau coup d'œil qui les entoure , lui montrant le ruisseau s'élançant avec joie comme un captif rendu à la liberté, et étendant au loin le joyeux murmure de son onde écumante -, lui montrant la plage exposée aux rayons du soleil , où les arbres se retirent dispersés loin de la rive, sauf le chêne gigantesque , qui , seul en avant des autres, balance sa cime au sommet de quelque tertre... comme le champion valeureux qui , lorsque ses rangs sont rompus , s'avance pour protéger la retraite et servir de boulevard à l'armée dispersée... Spencer pourrait lui représenter ces objets et une foule d'autres; toute la magie de ses lais serait peine perdue tant que Wilfrid a l'œil fixé sur la tour éloignée , dont les croisées éclairent l'appartement de Matilde.

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