‹ Œuvres de Walter ScottChapitre 17 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

Ils ont bientôt passé la vallée découverte. Rokeby , quoique encore près, ne l'aperçoit plus. S'en fonçant sous les profonds ombrages du Greta , ils suivent une route plus sombre et plus sauvage , triste et solitaire, et cependant aussi attrayante qu'aucun sentier qu'ait jamais foulé le pied d'un ménestrel (5). Un épais feuillage étendait ses larges ombres sur leur passage-, la vallée devint plus profonde et plus étroite : on eût dit que les lianes de

quelque montagne s'étaient déchirés et entrouverts pour ouvrir un canal aux flots du ruisseau , tant étaient hauts les rochers escarpés de pierre de chaux grisâtre , suspendus sur le cours du torrent , et offrant à peine à leur base un sentier étroit et inégal , où celui qui s'avance entre le roc et les flots entend rugir l'onde furieuse, et la voit comme un coursier indompté, qui fait voler l'écume dont il blanchit son frein , bouillonner pour s'élancer au dessus des rochers qui barrent son passage , et entraîne dans son cours les larges lames d'écume, aussi gonflées que les projets orgueilleux de l'homme , qui descendent le fleuve de la vie, eux-mêmes aussi fragiles, aussi boursoufilés et aussi vains.

Les rochers qui élèvent leur tête altière au dessus du sombre lit de la rivière, tantôt apparaissaient dépouillés, stériles et grisâtres , tantôt balançaient de verts ombrages. Là des arbres partaient de chaque fente de rocher, et étendaient leurs branches sui le ravin^ et plus loin, les rocs seuls élevaient leurs sommets sourcilleux dans les nues. Souvent le lierre en enlace les flancs et couronne leur tête de ses sombres guirlandes de verdure , ou balance ses jeunes rameaux dans les airs, comme les bannières qui étaient suspendues jadis sur la table du festin d'un hardi baron , tandis que les convives se hvraient à la joie et faisaient retentir de leurs acclamations la salle du banquet. Tel , et plus bruyant encore, rugit le Greta; tels retentissent les échos de ses bords , et de la môme manière se balancent ses bannières de verdures sur ses vagues assourdissantes.

Bientôt les rochers s'écartent des bords du torrent, mais n'en sont point séparés par une verte prairie ni par le terrain sablon-

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neux , qui souvent , sur un rivage abrité par une montagne , of* frent une si douce retraite que l'imagination croit y voir la demeure solitaire où un ermite , sortant de sa cellule , se plaît à errer en recitant son rosaire. Mais là, entre les rochers et la rivière, croît un sombre bosquet d'ifs au noir feuillage, dont la triste teinte se mêle au vert lugubre des maigres sapins. On eût cru que ces arbres , par leur funeste ombrage , étouffaient la fertilité de la terre qui les nourrissait; car ce triste bouquet de bois n'a jamais connu la riante verdure où les esprits élémentaires aiment à folâtrer. Le gazon touffu , la fleur des bois en sont bannis; la terre noire et humide n'est tapissée que des feuilles desséchées que le vent arrache aux branches flétries. Quoique le soleil brillât alors sur la colline , un sombre crépuscule enveloppait encore cette obscure retraite , si ce n'est que sur le bord opposé du Greta quelques rayons du soleil glissaient à travers le feuillage du taillis ; et ce sombre renfoncement , cette ombre funèbre formaient un contraste bizarre et sauvage avec les teintes brillantes des premiers feux du matin , qui, traversant le feuillage du lierre , se reflétaient sur le sommet opposé.

Le paysan; surpris par la nuit, évitait ce lugubre vallon ; car la superstition faisait beaucoup de bruit de voix étranges et d'apparitions effrayantes qui le hantaient dans les ténèbres. Lorsque la bûche de Noël reflète sa flamme brillante sur les visages qui l'entourent, les récits de ces merveilles abrègent ces instants de repos ; la curiosité et la crainte^ le plaisir et les angoisses tiennent le cercle en suspens ; les joues de l'enfant pâlissent et les jeunes villageoises perdent les roses de leur teint. L'intérêt croît de plus en plus, les sièges se rapprochent, on se presse les uns contre les autres, et l'on jette en tressaillant un coup d'œil derrière soi, lorsque la bise d'hiver vient à siffler plus fort. Certes la clairière

de Mortham oCFrait en ce moment une scène bien capable d'alimenter ces récits bizarres ; car quiconque aurait vu dans cette espèce d'obscurité le redoutable Bertram s'avançant en un tel lieu à pareille heure... s'il eût été enclin à la superstition^ eût bien pu croire que l'enfer avait vomi sur la terre l'ombre d'un meurtrier, tandis que celle de Wilfrid semblait glisser à côté de lui comme sa pâle victime.

Et ne pensez pas que le pâtre du village connaisse seul ces terreurs surnaturelles ; car cette fièvre de l'esprit n'est confmée à aucun rang, à aucun sexe. Des cœurs fermes comme l'acier, durs comme le marbre, endurcis contre la foi, l'amour et la pitié, ont frémi, comme les feuilles du tremble au mois de mai, sous son influence universelle. Bertram avait écouté plus d'un récit merveilleux dans la vallée qui le vit naître, et son âme en secret était encore imbue des croyances de l'enfance, et sa jeunesse désordonnée et aventureuse n'avait pas cru moins fermement aux légendes qu'on lui avait apprises lorsque le vaisseau voguait à pleines voiles sous les vents du tropique, et que le large disque de la lune des Indes éclairait le quart au milieu de la nuit, à l'heure où les marins aiment à entendre et raconter de prodigieuses merveilles, des aventures mystérieuses et surnaturelles, à dire quels vents se rendent sur les côtes de Laponie (6) , et comment un coup de sifflet soulève la tempête (7) ; à parler de sorcières , de sirènes et d'esprits j de la toque d'Eric (8) et du feu Saint-Elme ; ou du vaisseau- spectre, qui passe comme un météore pendant la tempête, lorsque les sombres nuages sont chassés avec violence, que toutes les vergues de hune sont amenées, et que les voiles qu'a fabriquées la main de l'homme n'osent plus braver la fureur des vents : alors, au milieu de la guerre que se livre les éléments, hissant ses mâts de hune et de perroquet et mettant dehors tou-

tes ses voiles, la frégate infernale (9) brave l'ouragan ; et les spectateurs, condamnés à périr, ne reconnaissent que trop l'avantcoureur du naufrage et des désastres.

Alors aussi se racontaient d'une voix étouffée des prodiges et des présages qui leur étaient particuliers ; comment près de quelque île déserte (10) , où les Espagnols exerçaient leurs cruautés, ou dans laquelle le sauvage pirate en tirait une vengeance sanglante, des sons étranges et lamentables, répandant la terreur pendant la nuit, effrayaient l'oreille attentive du flibustier, dont la chaloupe légèrement armée se tenait en embuscade dans la baie solitaire. Les gémissements de l'infortune, les cris de la douleur s'échappaient du champ de canne à sucre qu'éclairaient les pâles rayons de la lune. Le cœur de l'audacieux aventurier en est étonné -, il fatigue sa mémoire pour se rappeler une prière; maudit la sinistre rade et tend sa voile au premier souffle de la brise du matin, pour aller, dans sa soif de sang et de butin, fournir une légende à une autre baie.

Ainsi , dans l'enfance, dans la jeunesse, dans l'âge viril, son esprit s'était nourri du surnaturel et du merveilleux. A cela venait se joindre parfois dans l'âme de Bertram la conscience de ses crimes. Ils s'offraient à son esprit troublé comme le vaisseau sinistre, précurseur de la mort pendant la tempête, et leurs terribles présages étaient pour lui comme les cris et la voix des morts. Ces angoisses, dont le trouble passager le tenait suspendu entre la terreur et le remords, oppressaient peut-être son sein, lorsqu'il adressa subitement ces paroles à Wilfrid : « Wilfrid, ce ravin n'est jamais fréquenté avant que le soleil soit fort élevé au dessus de l'horizon 5 néanmoins j'ai aperçu deux fois aujourd'hui la forme

d'une personne qui semblait s'attacher à nos pas ; trois fois, lorsque je l'ai regardée, elle a semblé s'enfuir et se cacher derrière les arbres ou les rochers. Qu'en penses-tu?... Est-ce qu'on nous tendrait quelque embûche, ou ton père a-t-il trahi ma confiance? si cela se pouvait. ..» Avant que, sortant de la rêverie où son esprit s'exerçait sur un sujet plus doux, Wilfrid eût eu le temps de revenir à lui et de répondre , Bertram s'élança en criant d'une voix de tonnerre : « Qui que tu sois, il faut que tu t'arrêtes ! » et il partit comme un trait, l'épée à la main.

Comme la foudre qui éclate avec furie, il se précipite dans le sentier : les rochers, les bois et les flots retentissent du bruit de ses pas et de ses cris sauvages. On dirait que l'objet qu'il poursuit a escaladé les rocs escarpés. Il dirige de ce côté sa course furibonde, tend vers leur sommet élevé ses membres nerveux, et fait de violents efforts pour y atteindre : ses pieds, ses mains, ses genoux, tout doit y travailler. Wilfrid, étourdi et tremblant, considère d'en bas son effrayante ascension ■• tantôt il s'accroche aux racines tortueuses d'un chêne, tantôt il confie le poids de son corps aux frêles rameaux du lierre, tantôt, comme la chèvre sauvage, il saute audacieusement d'un rocher à l'autre et s'élance sans soutien dans les airs. Bientôt après il disparaît sous le feuillage, dans les fentes qu'ont creusées les eaux. Wilfrid suit sa trace par le bruit des branches, qui craquent par le retentissement de son corselet, par les pierres qui roulent des flancs des rochers, par le faucon qui fuit effrayé de son nid, et les corbeaux qui croassent de joie, pensant que ses membres mutilés Surpaieront avant peu le tribu de son audacieuse tentative.

Le voilà, il reparaît I ... Il n'y a pas d'espoir qu'il puisse aller

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plus loin... Quel courage, quel pied oserait tenter de franchir la cime nue de cette roche avancée ? Ses mains n'y trouvent aucun rameau, aucun angle auquel elles puissent se retenir -, le seul appui où il puisse poser le pied est une pierre enchâssée dans la terre. Balancé sur ce fragile soutien , il s'efforce d'atteindre de la main le sommet du rocher. Au moment où il fait ce dangereux effort, ciel 1 le perfide appui tremble, il s'affaisse sous le poids de son corps qui chancelle, il s'ébranle, il se détache, il roule... et se précipite avec fracas à travers les rocs et les branchages. Les échos de la vallée retentissent comme s'ils étaient frappés d'uft éclat de tonnerre ! . . . Est- il tombé seul ?.. . Oui, seul. A deux doigts de la mort , l'audacieux Bertram a confié à ses bras nerveux le soin de soutenir son corps prêt à descendre dans l'abîme, et il se trouve, sain et sauf, sur le sommet du rocher.

Wilfrid avait pris un sentier moins dangereux , en un endroit où des marches grossières, creusées par intervalles dans les rochers,en rendaient le sommet plus accessible. Par un long circuit il atteignit ainsi la iiauteur où était parvenu Risingham,et en sortant du bois il se trouva devant la porte du château de Mortham (11). Le coup d'œil était magnifique I Le soleil frappait sur les créneaux de la tour et sur son portail grisâtre, et de la pelouse qui borde le coteau il aperçoit la Greta roulant ses flots vers la Tees, dans la vallée où, sortant du sombre lit qui l'avait jusqu'alors renfermée, elle reflétait les teintes rougeâtres de l'Orient, et prêtait les couleurs de la rose au cristal de son onde, comme la jeune fille pudique qui, au sortir du couvent, rougit en approchant du lit nuptial, tandis que la linotte, l'alouette et le merle célébraient, dans leurs joyeux concerts, le mariage de ses eaux à celles de la Tees.

CHANT IL as

XYII.

Qu'ils étaient doux ces concerts ! qu'ils étaient purs et gais les rayons du soleil levant î mais ni les feux du matin, ni les chants des oiseaux ne peuvent animer le château silencieux de Mortham, Le portier n'occupe plus sa place accoutumée dans la niche qui se trouve près du portail ; le paysan ne se dirige plus vers la cour pavée, les domestiques ne sont point à l'ouvrage ; on n'entend plus les chants joyeux de la jeune fille occupée de sa tâche matinale. Dans les écuries vides on n'entend plus le trépignement des chevaux, les aboiements des chiens, et le bouillant coursier n'accuse pas par ses hennissements le retard du palefrenier. Les arbres de la sombre allée, ceux du jardin sont négligés et abandonnés : tout trahit l'absence du maître, la négligence et le défaut de réparation. Au sud du portail, à portée de flèche, deux ormes antiques unissent leurs immenses rameaux comme pour former un dais de verdure sur la demeure solitaire de la mort ; car, sous la voûte que forme l'épais feuillage s'élève un monument funèbre en ancien style gothique, orné d'écussons et de devises: là, épuisé de fatigue et plongé dans de sombres réflexions, Bertram se tenait près de la tombe.

« II s'est évanoui comme un fantôme éphémère , dit- il 5 il s'est perdu derrière cette tombe , cette tombe où j'ai souvent pensé que sont enfouies les riches dépouilles de l'Inde de Mortham. Il est vrai que les vieux domestiques disaient que là était enterrée l'épouse qu'il pleurait ; mais on peut attribuer de plus puissantes raisons aux ordres positifs et sévères de leur maître , pour que personne ne vînt le déranger toutes les fois qu'il se retirait dans cette solitude... J'ai connu un ancien marin qui souvent nous parlait, dans nos parties de plaisirs, de Raleigh , Forbisher et

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Drake, aventureux courages I qui troquèrent fièrement leur acier anglais contre l'or espagnol. Ne confie jamais, me disait son expérience, ton butin à un capitaine ou à un camarade ; mais cherche quelque charnier au moment où la lune balance ses rayons argentés sur les crânes et les squelettes ; enterre en ce lieu ton précieux trésor ( 12 ), et remets-le sous la garde des morts : ce sont de sûrs intendants , lorsque , par des paroles magiques appropriées à la circonstance, on les force à se charger de cette tâche. Si vous n'avez pas à portée un charnier de ce genre... tuez un esclave ou un prisonnier sur le lieu où vous enterrez votre trésor, et ordonnez à son spectre irrité d'errer pendant la nuit près de son poste solitaire... Tels étaient ses conseils. Leur vérité ressort de la vision qui vient de m'apparaître ce matin... »

Wilfrid, qui méprisait ces contes bizarres, rit de gaieté et de pitié, s'étonnant qu'une âme aussi audacieuse put ajouter foi à de telles folies : néanmoins il interrogea Bertram sur la forme de l'apparition... Ce pouvoir, souvent comprimé, mais qui n'est jamais entièrement détruit dans le cœur du coupable, et qui se tient caché pour prendre le criminel par surprise et le forcer , comme par un charme magique, à confesser malgré lui son crime... ce pouvoir, dis-je , se réveilla dans Tàme de Bertram , s'apercevant à peine qu'il était entendu , il parla. « C'était la forme de Mortham , de la tête aux pieds ! son casque avec son panache rouge, sa taille, son air... c'était bien Mortham tel qu'il était lorsque je le tuai pendant la bataille. » — •> Tu l'as tué. .. toi? » Bertram tressaillit en s'apercevant de son imprudence; mais son âme altière reprit bientôt le dessus. « Oui , je l'ai tué, oui, moi I J'avais oublié, pauvre jeune homme, que lu n'étais pas instruit du complot. Mais je l'ai dit et je ne nierai jamais une action que j'aurai faite , ni une parole que j'aurai dite. Je lai tué,

CHANT ir. ^117

moi ! pour son ingrat orgueil ; c'est par cette main que Mortham a trouvé la mort... »

L'àme douce de Wilfrid , sa constitution faible, fuyant l'agitation et surtout le fracas de la guerre, reculaient devant le danger et la fatigue ; mais cette amante de la lyre nourrissait l'étincelle à laquelle pouvait s'enflammer un noble courage. A la vue de l'injustice, de la fraude et de la violence , son sang s'échauflait, l'indignation lui prêtait des forces. Il n'était point doué d'un corps fait pour supporter, sans en être ébranlé, le danger, la fatigue et la douleur; mais quand cette étincelle venait à s'enflammer , il s'élevait au dessus de lui-même. C'est ce qui lui arriva en ce moment, et dans son noble courroux , il saisit Bertram d'une main désespérée, s'affermit sur ses pieds et tira son épée : <' Quand tous les esprits infernaux auxquels tu t'es vendu , ditil, accourraient à ton aide, je ne te lâche pas... Holà I saisissez la lance et l'épée I arrêtez le meurtrier de votre Seigneur I »

Un moment Bertram demeura immobile comme s'il eût été retenu par un charme... Il semblait miraculeux qu'un être si faible, si doux et si timide eût pu saisir au collet le terrible Risingham. Mais, au faible coup qu'il sentit , sa nature infernale se réveilla I Arracher l'épée de la main de Wilfrid et le renverser avec force sur le sable fut l'affaire d'un instant. Une minute de plus, et le fer allait se teindre de son sang ; mais au moment où il le leva pour terminer sa vie, son amour, ses malheurs, un guerrier qui observait cette scène présente son épée, sans la tirer du fourreau, entre les deux, pare le coup qui allait frapper Wilfrid et s'avance entre lui et son ennemi. Sans faire voir le jour à sa lame, il fit un geste sévère et ordonna à Bertram , d'une voix de

monarque, de cesser le combat et de se retirer de devant ses yeux. « Va, etrepens-toi..., dit-il^, tant qu'il t'en reste le temps: n'ajoute pas un crime à un crime. »

îMuet, ne sachant que penser , et frappé d'étonnement , Bertram a l'air de considérer une vision î C'était la prestance haute etfière de Morlham, ses membres nerveux, son œil de faucon, sa voix et son ton d'autorité , le geste martial de sa main , sa taille imposante , maigre et élevée , ses cheveux blanchis sous le casque... enfin tout 3Iortham lui-même. Mille pensées , toutes dictées par la crainte , se croisent dans le cerveau troublé de Bertram. Sa foi incertaine n'est pas bien convaincue qu'il ait devant lui l'ombre de Mortham ; mais si c'est son maître lui-même , vivant et en personne^, il n'en a que plus lieu de trembler : quel spectre la tombe pourrait-elle envoyer plus terrible qu'un ami outragé? D'un autre côté, le ton d'autorité qu'avait coutume d'employer le chef des flibustiers, pendant le long espace de temps que Risingham avait servi et combattu sous ses ordres, lui imposa , et en retournant la tête il se retire comme malgré lui , s'arrête souvent pour considérer Blortham de l'œil perçant dont le chien de basse-cour regarde le maître qui le gronde, jusqu'à ce qu'un bruit de pas de chevaux venant à se faire entendre, il s'enfonça dans la vallée et disparut. Le guerrier ne resta point après lui et se retira dans le bois, du côté de l'Est , après avoir toutefois fait cette recommandation à Wilfrid : «> Ne dis à personne que 3Iortham est vivant. »

Ces paroles résonnaient encore à l'oreille de Wilfrid , impliquant un sentiment de crainte qu'il ne savait à quoi attribuer , orsqne les pas des coursiers se rapprochèrent , et une troupe

brillante de cavaliers armés ayant son père à leur tète, s'arrêta devant la tour. « D'où vous vient cet air pâle, mon liis? dit Oiwald, où est Bertram? pourquoi cette épée nue ? » Wilfrid répondit d'une manière ambiguë (car la recommandation de Morthara engageait son honneur) : « Bertram est parti... le misérable s'est reconnu lui-même le meurtrier de son maître ! Nous nous battions à l'instant. . . mais lorsque le bruit des chevaux a annoncé votre approche , le traître s'est enfui. » Dans l'œil de WyciilTe brillent à la fois l'espérance et la crainte du crime; une sueur froide coula sur son front, et ses lèvres tremblèrent en prononçant ces mots :

<i Un assassin I... Philippe de Mortham est mort au fort de la mêlée. Wilfrid, Bertram ou toi avez perdu l'esprit I Et quand même cette étrange confession serait vraie, les poursuites seraient vaines... Laissons-le fuir bien loin... La justice doit dormir dans les. temps de guerre civile. » Un noble jeune homme se tenait à ses côtés, c'était le page du brave Rokeby. Son courage avait été éprouvé dans les combats. Envoyé le matin , pour un message d'importance, aux portes du château de Barnard, il marchait à la suite de Wycliffe , afin d'obtenir une réponse pour son maître. Son coursier, dont le cou noir et arqué était couvert d'écume , ne s'indignait pas plus contre le frein que son cavalier de la froide réponse d'Oswald. Il mordit ses lèvres, implora son saint patron (il tenait à l'ancienne foi) 5 enfin il ne put se contraindre plus long-temps.

« Oui! j'ai vu sa chute sanglante sous la balle perfide de ce lâche assassin, au moment même où je songeais ( présomptueuse espérance ! ) à me mesurer avec le seigneur de IMortham ! Et

ROMAKS POÉTIQUES. 10

im ROKEBY.

laissera-t-on échapper le traître qui a assassiné son brave et généreux maître? Le laisserez-vous échapper lorsque sur la rosée est empreinte la trace de ses pas gigantesques ? Non I avant que le soleil ait pompé cette rosée, le perfide Risingham se rendra ou périra ... Que l'on sonne la cloche d'alarme I que ses sons sinistres appellent les paysans! en attendant, dispersez-vous... galopez, braves guerriers ; 'galopez ! entourez le bois de tous côtés ; mais s'il s'en trouve un parmi vous qui honore la mémoire de î\Iortham, qu'il descende de cheval et me suive ! autrement , que la crainte et la honte soient l'emblème de vos cimiers , et que d'injurieux soupçons s'attachent à votre nom! »

A l'instant le jeune Redmond saute en bas de son cheval ; en môme temps retentissent les harnais de vingt des guerriers de Wycliffe , qui n'attendent point les ordres de leur maître, Redmond retire les éperons de ses bottines, il débarrasse ses épaules de son manteau, place ses pistolets à sa ceinture, gagne le taillis, et suivant la trace des pas, crie, comme le chasseur qui anime ses chiens : « Aux halllers ! ho ! » et il s'élance dans le bois. A peine entend- on la voix troublée d'Oswald lorsqu'il s'écrie : « Des soupçons ! oui... poursuivez-le... volez... mais ne vous hasardez pas dans un combat inutile avec un scélérat désespéré ; que quiconque le trouvera lui passe une balle à travers le corps, qui retende raide sur la place! cinq cents nobles * pour sa tête.»

Les cavaliers se lancent au galop pour aller fermer toutes les issues du bois ; les cris de Redmond retentissent au loin et attestent l'ardeur de sa poursuite. Wilfrid les accompagnait enflamnié de colère, enviant l'ardeur martiale de Redmond , et brûlant de

1 Le noble valait à peu près huitTrancâ. a. m.

rivaliser de gloire... Mais où est Oswald, l'héritier du noble 3Iortham, lui, lié par l'honneur, par les lois et par la religion à venger la mort de son parent ? Appuyé contre l'un des ormeaux, la tête penchée , les genoux fléchissant sous lui , les dents serrées les unes contre les autres , et les mains étroitement entrelacées , il demeure immobile et dans l'agonie de l'inquiétude ! Ses yeux , qui n'osent se relever, sont fixés à la terre ; son oreille est attentive au moindre bruit 5 car chaque cri qui fend les airs peut lui apporter la honte d'être dévoilé et le désespoir.

A quoi lui sert que les rayons du soleil levant se jouent sur la clairière de Mortham, qu'ils dorent de leurs teintes briHantes? Tout semble tourner autour de lui, comme les objets qui, durant la tempête, s'élèvent ou s'afiFaissent à la pâle clarté de la lune. A quoi sert que ce beau domaine, sa tour élevée, celte colline,'cette plaine, resplendissant des premiers feux du jour, et si long-temps enviés, soient maintenant sa propriété ? La plus affeuse bassefosse de la terrible tour de Brackenbury (13) eût été le lieu qu'il eût choisi en ce moment pour demeure , si par là il eût pu rouvrir la tombe sanglante de Mortham I Forcé , de plus , de prêter l'oreille aux paroles de crainte ou d'espoir que murmuraient autour de lui , dans leur incertitude , les paysans que la cloche d'alarme avait rassemblés, il n'osait détourner la tête, même pour lever les yeux au ciel et prier, ou pour demander à l'enfer, dans son désespoir, de diriger, du bois, le plomb meurtrier qui le débarrasserait de la vie.

Les guerriers dispersés dans leur poursuite revinrent sur leurs pas; ils retournèrent un à un fatigués et harassés, hommes et chevaux. Wilfrid arriva le dernier pour annoncer qu'on avait en-

1S2 ROKEBY.

tièrement perdu la trace de Bertram , quoique Redmond continuât encore en vain sa poursuite sans espoir, à travers le bois de Brignol... O fatale destinée de la race humaine, comme les passions qui la tyrannisent se succèdent les unes aux autres I Le remords cesse d'obscurcir le front d'Oswald -, l'avarice et l'orgueil reprennent leur sceptre. Dès que les angoisses de la terreur eurent cessé, elles dictèrent en ces termes la réponse de leur esclave.

« Bien !... Qu'il batte le bois comme le chien emporté dans sa chasse ! et s'il vient à découvrir la reposée du terrible loup , peu m'importe comment se terminera la battue entre Redmond et Risingham. Allons, laisse-moi dire, pauvre nigaud que tu es ! Ta belle Matilde, si prude avec loi , est dans de tout autres dispositions pour ce jeune luron du sang d'Érin'. Elle louera ouvertement tes chansons ; dans un sentier diflîcile elle demandera ou acceptera du moins l'aide de ton bras ; elle évite le sien, où s'il la presse et la prie, elle accepte malgré elle l'appui qu'il lui offre , tandis que l'amour se trahit à tous les yeux dans son regard baissé et la rougeur qui couvre ses joues. Toutes les fois qu'il chante, elle se glisse près de lui, toute son âme est dans ses yeux, et cependant elle hésite encore à lui adresser lescompUments de politesse ordinaire. Voilà de forts symptômes I... Et pourquoi, pourquoi soupirer et t'essuyer les yeux comme une femme? Elle sera à toi si tu prêtes l'oreille aux conseils de ton père et de ton ami.

« A peine étais-tu parti, que le leverde l'aurore nous a apporté des nouvelles certaines de la bataille de Marston. Le brave Cromwell a fait tourner les chances douteuses du combat , et la vic-

1 L'irlaade a. u.

toire a béni les défenseurs de la bonne cause : trois mille cavaliers' sont étendus sans vie sur le champ de bataille. Rupert et l'orgueilleux marquis ont pris la fuite. Ces nobles et ces chevaliers, naguère si fiers, doivent payer pour conserver leur liberté et leurs biens. Parmi ceux qu'on a confiés à ma garde se trouve Rokeby, prisonnier sur parole ; Redmond , son page , est venu annoncer qu'il se rendra aujourd'hui au château de Barnard. Sa rançon sera lourde, à moins que sa fille traite avec toi (14) I Ya la trouver de ce pas, paie de hardiesse, tandis que son àme flottera entre l'espérance et la crainte : c'est là le vrai changement de vent, où le cœur d'une femme est attaqué avec le plus d'avantage... L'orgueil, les préjugés et la modestie sont entraînés à la mer dans la raffale , et l'amant entreprenant qui sait jouer de la rame peut lestement mener sa barque à bon port.»

1 Sobriquet des royalistes, a. m.

Jii ROKEBY.

CHANT troisième:.

Les oiseaux et les bêtes de proie respectent les animaux de leur espèce; la nature bienfaisante a assigné à chacun d'eux un genre de chasse moins cruel. Le faucon, se balançant dans les airs, épie le canard sauvage sur les eaux ; le basset relance le renard dans sa reposée , le lévrier poursuit le lièvre , l'aigle enlève l'agneau dans ses serres et le loup dévore la brebis. Le tigre cruel même , et l'ours farouche épargnent leurs semblables et leurs races. L'homme seul frustre les vues bienveillantes de la nature , et tourne sa fureur contre l'homme, exerçant tous les fléaux de la guerre, les incursions^ îa fuite, les embuscades, depuis queNemrod , fils terrible de Cush , entreprit le premier cette lutte sanglante.

L'Indien rôdant pour saisir sa proie , qui entend les planteurs suivre sa trace (l)ef sait que ses frères au teint cuivré, à l'humeur guerrière, campent dans une forêt éloignée, quia recours à toutes les ruses , à tous les artifices , pour déjouer la poursuite de ses ennemis , tantôt s'accronpissant pour cacher sa tête parmi les joncs d'un marais, tantôt couvrant de feuilles mortes l'empreinte que ses pas ont laissée sur la rosée ; ce même Indien, dis-je, habitué à toutes les ressources ingénieuses qui l'ont sauvé dans la forêt , est loin de connaître et de pratiquer tous les stratagèmes auxquels eut recours l'audacieux Risingham, lorsque la brise lui apporta les cris de ceux qui s'attachaient à sa poursuite. Jeune,

CHANT III. ISS

il avait entendu raconter dans la vallée de Redesdale tous les artiflces qu'employaient ses rusés habitants (2), lorsque les hauteurs du Rocken-Edge et du Redswair retentissaient du son du cor et des aboiements des limiers annonçant l'arrivée des hommes d'armes et des cavaliers du Lidesdale -, et sa vie aventureuse avait prouvé de reste qu'il n'avait pas oublié les leçonsdont son enfance avait aimé à se nourrir.

Souvent il avait déployé sous des climats éloignés toutes les qualités d'un écume ur de mer : l'oreille fine , l'œil perçant , la promptitude de résolution dans le moment du danger-, l'agilité qui , dans la fuite ou la poursuite , lui faisait surpasser la course rapide du Caraïbe ; la force d'esprit , les membres vigoureux qui l'aidaient à franchir, à grimper, à plonger, à nager; le tempérament de fer fait à toutes les rigueurs de l'atmosphère , et non moins endurci à supporter l'épuisement de la fatigue et les angoisses de la faim. Souvent ces ressources lui sauvèrent la vie dans les périls que lui offrit la mer ou la terre , sur le rivage désert de l'Arawaca, ou aux lieux où la Plata roule ses flots rugissants, lorsque les fils de l'Espagne , poursuivant leur vengeance, suivaient en vain la trace du maraudeur. Ces qualités que déploya le flibustier, dans l'Inde , doivent maintenant le sauver sur les bords de laGreta.

Ce fut alors que, dans cette extrémité pressante , il fit preuve de courage , de ruse et d'agihté. Tantôt il avance lentement et à la dérobée, tantôt il s'élance dans sa cours3 rapide, tantôt, retournant sur ses pas, il embrouille par mille détours la trace de ses pas empreints sur la rosée 5 ici il gravit les rochers escarpés pour tromper l'œil de ceux qui le poursuivent : plus loin il gagne le

lo8 ROKEBY.

ruisseau, dont les flots mugissants étouffent l'écho de ses pas. Mais s'il s'approche de la lisière du bois , son oreille est frappée du trépignement des chevaux, et les lances brillent à ses yeux ; s'il s'enfonce dans le taillis, il entend les cris de ceux qui le parcourent en tous sens, battant tous les halliers qui se trouvent sur leur route , comme pour faire lever le gibier. Ce fut alors que , comme un tigre que cernent de toutes parts les filets et lespiéges, arrêté partout où il tourne ses yeux en feu , par le cliquetis des armes et la lueur des torches, et qui s'apprête , par un bond furieux , à s'élancer sur les chasseurs , les chevaux et les chiens , que se réveilla l'intrépidité de Bertram, le portant à se précipiter sur ses ennemis -, mais de même que l'animal intimidé par les cris des nombreux chasseurs et la vue de leurs armes se retire sous les taillis épais, ainsi Bertram s'arrête dans son projet désespéré et se tapit sous une fougeraie , cachant son visage , de peur que ses ennemis voient briller l'étincelle qui jaillit de ses deux yeux noirs.

Alors Bertram put observer la contenance de l'intrépide page qui dirigeait la poursuite, s'arrêtant pour prêter l'oreille au moindre bruit, gravissant chaque hauteur pour regarder autour de lui, et s'élançant ensuite l'épée nue dans les bas fonds, dont il explorait les ombrages épais. A ses grands yeux bleus, aux longues boucles de cheveux qui tombent en désordre sur ses joues en feu, il a reconnu Redmond. Son air , sa figure, sa taille, tout l'assure que c'est bien lui. Jamais jeune homme plus actif, plus léger, plus robuste ne parut dans les combats ; son air tout à la fois modeste et mâle eût embelU la cour d'une jeune reine ; on eût aisément trouvé une figure plus belle, car Redmond était habitué au soleil et aux vents, et indépendamment de son teint, elle n'était pas très régulière^ mais chacun de ses traits était doué du pouvoir de prêter

à l'expression du moment, soit que la gaieté et l'enjouement brillassent dans son œil d'azur , soit que ses sourcils froncés , son regard de feu et ses joues enflammées trahissent la colère d'Erin^ ou que ses regards doux et tristes annonçassent sa sympathie pour le malheur, ou enfin qu'il fût dans cette situation bizarre d'esprit où viennent se combiner mille sentiments divers , où la joie s'allie au chagrin,, où la crainte empêche l'espoir de déployer ses ailes brillantes, où le soupçon arrête les transports et la colère voile le front d'un nuage passager. Dans cette étrange disposition, qui plait à la jeune fille , lors même qu'elle n'ose pas lui donner le nom d'amour, ses traits se transforment pour rendre ces sentiments divers , comme la feuille du tremble balancée par les vents s'offre à l'œil sous des jours variés.

Piisingham connaissait parfaitement le jeune Redmond, et ce ne fut pas sans étonnement qu'il vit les guerriers chargés de venger la mort du brave Mortham , conduits par les ennemis de ce dernier , car jamais son âme n'avait éprouvé cette noble douleur qui nous arrache des larmes sur le sort d'un ennemi tombé; encore moins connaissait-il ce sentiment de justice fortement gravé dans nos cœurs, qui nous porte à venger les injures faites à un ennemi généreux. Mais il n'a guère le loisir de faire toutes ces réflexions : Redmond est en tête de ses ennemis , quel qu'en soit le motif, et deux fois il s'est approché de si près du lieu où Bertram est couché comme le daim qu'on chasse, que les branches mêmes que le jeune page écarte en passant frappent contre la figure du misérable, qui deux fois est prêt, dans son désespoir, à s'élancer et à lui plonger son poignard dans le cœur I Mais Redmond dirigea ses recherches d'un autre côté , les branches qu'il avait pliées reprirent leur première position , et Bertram jugea plus sage de s'avancer davantage sans être vu sous le vert

IS8 ROKEBY.

feuillage du taillis. Ainsi le serpent^ lorsque les chasseurs battent le hallier où il a roulé ses nombreux anneaux , les épie l'œil en feu, prêt, si leur pied sans le savoir vient à se poser près de lui, à leur donner la mort de son dard aigu et de sa dent vénéneuse; mais si les importuns se détournent du lieu où il est caché, ses replis déployés glissent et s'en éloignent, poursuivant leur marche tortueuse à travers les hautes savannes , pour trouver une retraite où l'on ne vienne point les troubler.

YII.

Mais Bertram, en se retirant, entendant se renouveler la poursuite et les cris de Redmond , que lui apportaient les vents, se redit souvent en son âme sauvage : « Redmond O'Neale ! si toi et moi nous étions seuls ici pour vider cette affaire , sans autre second pour nous considérer que le rocher au sommet grisâtre et escarpé, et le chêne gigantesque, ta voix qui crie si haut ne répéterait jamais ses orgueilleux défis, ni n'essaierait la force de ses séductions par une soirée d'été , dans le boudoir de la jeune fille.»— Ses ruses l'ont sauvé,Ies cris de ses ennemis s'affaibhssent et se perdent de plus en plus derrière lui ; il est seul dans le bois de Scargill et n'entend d'autre bruit que le cri plaintif du pigeon des bois ou les flots de la Greta qui murmurent près de là ; et le soleil d'été se jouait en paix sur la vallée si solitaire et si sauvage.

Vlïl.

Il écouta long-temps avec anxiété, l'oreille tendue et le pied prêt à s'élancer, et, tant que dura son incertitude, refusa le repos à son corps harassé. Tout était silencieux.... Il s'étendit sur un lit de verdure où se confondait la pourpre de la bruyère et l'azur des clochettes de la gantelée, sur un fond de mousse et de serpolet. Là, épuisé de fatigue, il regardait négligemment se jouer devant lui les flots de la Greta, tantôt sombres et encaissés sous

ses rives , tantôt brillant aux rayons du soleil et promenant sur les rocs et les cailloux leurs reflets dorés qui reproduisent les couleurs de la pierre précieuse dont Albany ^ orne son diadème de montagnes. Bientôt, fatigué de considérer le cours du ruisseau , il tourne les yeux vers l'endroit où , sur la rive opposée, sortent du sein du feuillage d'énormes rochers taillés à angle droit. L'un d'eux élève sa masse grisâtre blanchie par les rayons du soleil, au dessus de tous les autres. Son sommet irrégulier est couronné de coudriers et de sombres ifs; mille lichens d'espèces variées couvrent de leurs teintes ses flancs battus par la tempête, et à sa ba.se sont épars des fragments que le temps ou la foudre a arrachés de sa cime sourcilleuse , et que la ronce enveloppe d'une ceinture de verdure. Tel était l'ensemble imposant et pittoresque sur lequel s'arrêtèrent les yeux du farouche Bertram.

Dans son humeur sombre il repasse en son esprit agité l'acte odieux, le crime inutile où la trahison a teint ses mains du sang de son maître; forfait, paraissait-il , si barbare et si horrible, qu'il avait le pouvoir de tirer les morts du tombeau. Ensuite , réfléchissant à l'astuce d'Oswald qui livrait sa vie au fer de Redmond, dans l'intention perfide, comme il le pensait , de retenir l'or de Mortham qu'il lui avait promis, il jure de tirer une vengeance éclatante, vengeance sur ce Redmond, si fier et si présomptueux, vengeance sur Wilfrid ; sur son père, vengeance prompte et terrible!... Si, dans une telle situation d'esprit (comme le prétendent les légendes , et comme cet âge simple le croyait fermement) , l'ennemi de l'homme a la faculté de profiter d'un mauvais moment , il avait à sa disposition un misérable préparé à vendre son âme pour les douceurs de la vengeance (3). Mais, quoique son appel à l'enfer fût exprimé avec un feu et une énergie qui

4 Montagne d'Ecosse, a. m.

im ROKEBY.

eussent dû le faire entendre des cavités les plus reculées de ce sombre royaume, aucun nuage ne vint plonger le bois dans l'obscurité , la foudre n'en ébranla point le sol. Satan connaissait le cœur de son esclave , et se dispensait d'avoir recours à d'artificieuses tentations qui eussent été superflues.

Souvent, dans cette terrible occupation d'esprit , l'apparition de Mortham lui revenait. Etait-ce un rêve ? L'ombre de celui qu'il avait tué lui avait-elle réellement apparu, ou avait-il aperçu vivant le seul homme qu'il craignît sur la terre ?. . . Ses yeux qui, tandis qu'il cherchait à démêler la vérité, étaient attentivement fixés sur le rocher, y virent passer tout à coup un jet de lumière, comme un rayon de soleil réfléchi par une épée ou une lance. Soudain il s'élança, prêt à combattre: mais aucun ennemi n'était en vue. Il n'entendit que le pigeon des bois et le bruit des flots : les bois solitaires étaient calmes et comme endormis aux rayons du soleil. Il regarda autour de lui comme un lion qu'on a dérangé dans sa reposée, et retomba de nouveau sur le gazon. Ce n'était, pensa-t-il, que quelque rayon de soleil reflété par le cristal des eaux 5 et il se replongea dans ses idées sombres et décousues, jusqu'au moment où une voix cria derrière lui : «* Bertram , sois le bienvenu sur les bords de la Greta I »

En un instant son épée brilla dans sa main; au même instant il la laissa retomber. Cependant il se tint sur ses gardes en face de celui qui sortait du bois : « Guy Denzill !... est-ce toi ? dit-ii ; nous retrouvons-nous tous deux dans les bois de Scargill?... Recule-toi un peu à distance !... Fais-moi connaître si tu viens en ami ou en ennemi. Le bruit a couru que le nom de Denzill avait été ignominieusement effacé de la liste des gueriiirs qui sui-

CHANT III. 16t

valent Rokeby. » — « C'est un affront que je dois à cet audacieux O'Neale, qui a été raconter à son maître, dans son zèle malicieux, que je pillais les paysans des vallées de Calverley et de Bradfort (4) . Je m'en soucie fort peu . Il ne me convient pas de faire une guerre où personne, à l'exception des chef», ne peut faire ses affaires; et un meilleur emploi de notre temps nous est réservé à tous deux, si tu es toujours ce hardi et peu scrupuleux Risinham, qui veillait avec moi au milieu de la nuit pour enlever un daim du parc de Rokeby : qu'en penses-tu ?» — « Découvre-moi ton projet, je n'aime point le mystère ni les doutes sur mon compte.»

xn.

« Alors, écoute-moi... Non loin d'ici est cachée une troupe de camarades fermes et déterminés, sur lesquels on peut compter ; je lésai recrutés dans les deux partis... des têtes rondes, s'embarrassant peu de sermons et de croyances religieuses, et des cavaliers dont l'àme, comme la mienne, repousse le frein de la discipline. Nous avons jugé plus sage de faire la guerre à notre compte par monts et par vaux, que d'aller rendre l'àme sur un champ de bataille pour un manteau royal ou un surplis, une messe ou une couronne. Nos plans sont dressés, notre projet arrêté, il ne nous

manque plus qu'un chef On dit que tu es sans asile, que l'on

poursuit tes traces en raison de la mort de Mortham. Ta tête est à prix... Ainsi le rapportent nos espions qui déguisés ont parcoura la vallée. Joins-toi donc à nous : quoique les débats violents et les querelles déchirent notre état naissant, chacun, répugnant de plier sous un égal, se soumettra volontiers à un chef aussi renommé que toi. »

« Il n'y a qu'un instant, pensa Bertram en lui-même, qu'emporté par la passion j'invoquai l'enfer, et l'enfer m'a entendu I

162 ROKEBY.

Que me faut-il autre chose pour être en état de me venger à mon gré qu'une bande de camarades déterminés comme ceux-là? Ce Denzill, voué à toutes sortes de méfaits, serait en état de faire la leçon au diable. Eh bien! soit, chaque fou, chaque coquin sera l'instrument de ma vengeance... » Il ajouta tout haut : « J'accepte ton offre, Guy; mais dis-moi où sont cachés tes camarades. » — «< Non loin d'ici, répond GuyDenzill : descends et traverse le lit de la rivière, à l'endroit où s'élève ce grand rocher grisâtre, là bas. « — «Passe devant, » dit Bertram, et il murmura entre ses dents : « Il vaut mieux prendre mes sûretés ; la foi de Guy Denzill n'a jamais été bien pure. » Il descendit après lui le rivage escarpé; ils traversèrent ensuite les eaux de la Greta et lorsqu'ils atteignirent le bordopposé,ilsse trouvèrenten face du rocher isolé.

Bertram entendit avec surprise un murmure confus dansl'intérieurde la roche: mais lorsque Guy écartales branchages et les ronces qui croissaient à sa base, il vit paraître une petite entrée basse et carrée, comme celle qui ouvrirait la cellule d'un ermite solitaire, et creusée en serpentant dans le roc. Denzill entra, Bertram le suivit , et des éclats de joie bruyante paraissant sortir des entrailles de la terre retentirent de plus en plus fort à leurs oreilles. Les paysans avaient anciennement creusé cette caverne étroite et grossière pour en retirer l'ardoise, dans laquelle elle était taillée; et les bois de Briguai et de Scargil balancent encore aujourd'hui leurs verts ombrages sur un grand nombre de cavernes semblables (5), où le coin et le levier s'ouvrent un passage à de grandes profondeurs. Mais la guerre avait suspendu les travaux, et la carrière abandonnée était devenue la salle de banquet et la forteresse de Denzill et de sa bande déterminée. Là le crime célébrait ses orgies, troublées'par l'anxiété; là, sur son misérable grabat, la Débauche, fille du Crime, retenait dans sa main, engourdie par le

CHANT IIL 163

sommeil, une coupe vide. Non loin était le Regret, jetant vainement un regard de repentir sur le passé ; au milieu des convives se tenaient et le Chagrin et la Crainte, qui ne sait pas se repentir, et le Blasphème qui, dans sa frénésie, reproche au ciel ses propres crimes, tandis que Bertram, au milieu de ce personnel, représentait le prince des démons que nous a dépeint Milton.

Voyez, l'orgie se réveille pour célébrer la venue du chef de la troupe. Considérez à la lueur pâle de cette lampe le groupe qui lutte contre les vapeurs nuisibles du sol. De quels traits étranges le vice à su marquer ceux qui suivent ses bannières. Néanmoins il en est quelques uns sur le front desquels il a moins profondément empreint son cachet. Voyez là bas ce jeune infortuné aux joues pâles ! Enfant, il faisait l'orgueil de sa mère, la joie de son pèrel maintenant, appuyé contre la voûte grossière de la caverne, l'image de ces temps heureux remplit son esprit : il voit la chaumière qui appartenait à son père, sur les rives ombragées de la Tees; Winton et son riant paysage lui apparaissent, et il croit assister aux danses du village, sur le vert gazon de Gainford. Une larme roule dans ses yeux -, mais quelque récit extravagant ou quelque plaisanterie brutale excite les bruyants éclats de rire du reste de ses compagnons. Ils ont recours à lui comme au plus gai compagnon, pour chanter une chanson joyeuse et égayer leurs loisirs ; son rêve s'est enfui d'un air résolu comme celui d'un homme qui triomphe du désespoir; il ordonna de faire circuler la coupe aux rouges bords, pour y noyer la raison et le chagrin, et bientôt, au milieu d'une de ses joyeuses orgies dont il est toujours l'âme, il entonne sa chanson d'une voix forte... La muse, sur un terrain sauvage, a fait croître çà et là, au milieu de l'ivraie, quelques fleurs, elles-mêmes dépourvues d'utihté et de grâces... Il chante, mais c'est la gaieté du désespoir qui ébranle de ses re-

164 EOKEBY.

frains les voûtes de la caverne, et la touche du remords se reconnaît dans la légèreté insouciante de ses vers.

XYI.

CHANT d'eDMOND.

Oh ! du Brignal j'aime le frais ombr.ige

Et du Grêla le doux rivage; J'y veux cueillir pour ma ruine d'été

La couronne de la beauté.

Passant sous la haute tourelle Qui de Dalton surmonte le manoir,

J'entendis gente damoiselle Chanter gaiement à la brise du soir -.

CHOEUa.

« Oh •' de Brignal j'aime le frais ombrage.

Et du Greta le doux rivage !

Avec Edmond que j'y voudrais errer !

Un trône est moins à désirer.»

<( Si tu consens, gentille damoiselle,

A quitter pour moi ta tourelle, Devine avant quel seia ton métier :

Du bois nous suivons le sentier.

Celle énigme est assez facile, Si ton esprit sans peine la comprend ;

Sous le taillis, d'un pas agile, Viens, sois ma reine, accours, Edmond l'attend.»

CHœUR.

« Brignal, dit-elle, oh ! j'aime ton ombrage

Et du Greta le doux rivage!

Avec Edmond que j'y voudrais errer!

Un trône est moins à désirer.»

A ce refrain de sa bouche divine

Elle ajouta : «Je vous devine A votre cor, h votre bon coursier.

Du roi beau garde forcslier.»

Le cor du garde avec l'aurore Fait retentir l'écho de la forôt ;

Du mien, la voix claire cl sonore Ke s'entenil point tant que le jour parait.

CHANT III. |6j

« Brignal, dit-elle, oh ! j'aime ton ombrage,

Et du Greta le doux rivage !

Que je voudrais y voir mon bien-aimé

M'y nommer sa reine de mai ! »

Brave à la charge et ferme à la retraite, J'y suis ; vous aimez la trompette ;

A votre épée, à votre mousqueton, Je vous reconnais, beau dragon. n « Au tambour plus ne suis fidèle ;

Car l'escarbol par son bourdonnement, Pour nous sonne le boute selle,

La lance en main quand nous partons gaiement.

V Oh ! de Brignal, malgré le frais ombrage,

Et du Grêla le doux rivage Pour la beauté, c'est un terrible essai

Que d'être ma reine de mai 1 n

XYIII.

« Je vis sans gloire et mourrai sans estime,

Près du follet qui vers l'abîme Dans nos marais conduit le voyageur :

Ton sort, crois-moi, serait meilleur;

Et lorsqu'avec mes camarades Je me retrouve en un sombre taillis.

J'oublie à force de rasades Ce que je fus, ce qu'aujourd'hui je suis.

« Pourtant, Brignal, j'aime ton frais ombrage,

Et du Greta le doux rivage ; J'y veux cueillir pour ma reine d'été

La couronne de la beauté.»

Lorsque Edmond eut fini son chant simple , le silence régna parmi toutes ces figures rembrunies, jusqu'à ce que quelque rustre fit renaître leur gaieté par un air plus grossier. Mais Denzill et Bertram , tenant conseil à l'écart , projetèrent plusieurs plans caractérisés par la scélératesse et la violence , tandis que l'àme avide de Bertram rêvait toujours aux richesses que devait lui

ROMAi>'S POETIQUES. 11

166 ROKEBY.

procurer le meurtre de Mortham , quoiqu'il craignît que la manifestation du désir qu'il avait de s'en emparer fit sortir un spectre de dessous terre.

Enfin il fit le récit de son étonnante aventure , tandis que son hardi compagnon l' écoutait avec un sourire dédaigneux ; car , élevé dans la sphère licenciense de la cour, Denzill se moquait de la religion elle-même : on conçoit donc facilement quel mépris^ il devait éprouver pour ces contes de bonnes femmes! La terreur que lui inspirait Bertram contint à peine ses sarcasmes incrédules. » Il serait difficile, dit-il, pour un magicien ou un devin, de définir le sujet de vos craintes ^ et je ne me pique pas de connaître Tart tant vanté d'interpréter les visions et les présages. Et pourtant, quand même il me faudrait croire à des spectres qui gardent un trésor , comme un chien de basse-cour garde le toit de son maître en en éloignant les voleurs , il me reste toujours un doute... Ton spectre décharné a mal choisi le lieu qu'il hante; car, pourquoi fait-il sentinelle près de la tour de Mortham lorsque le château de Rokeby renferme l'or que ton maître, par le vol, la piraterie et le pillage , s'est acquis dans les Indes ? »

En cet endroit il se lui. . car la honte et la colère fronçaient le sourcil de Risingham ; il rougit de penser qu'il pût paraître affirmer un rêve de visionnaire, et donna un autre cours à sa colère. « Denzill , dit-il , quoiqu'il soit dans un autre monde , n'insulte pas la mémoire des morts ; car , lorsqu'il vivait, le seul regard de îMortham , Ouy Denzill , faisait trembler ton âme I et lorsqu'il te répriinanda pfnir avoir manqué de foi à la belle Rose d'Attcnford, je te vis ramper comme le chien qu'a fustigé le fouet du chasseur. Ne te permets jkis non plu.s d'appeler les richesses qu'il a

acquises en pays étranger le fruit de la rapine et de la piraterie : il les a bravement gagnées à la pointe de son épée, lorsque l'Espagne était en guerre avec notre pays (6). Fais aussi attention à une chose... je ne supporte guère les mauvaises plaisanteries ; le nom de Bertram ne s'allie pas non plus avec la crainte : il ne m'est échu en partage que la moitié des attributs du diable, car je crois... mais ne tremble pas : assez sur ce sujet... Dis-moi quel motif te fait supposer que ce trésor soit enfermé dans le château de Rokeby, et comment tu as été amené à penser queMorlham ait voulu confier sa fortune à son ennemi politique. »

L'humeur plaisante de Denzill , pour laquelle il avait mal choisi son temps , fut bientôt réprimée ; il aurait mieux aimé voir sortir de terre dix mille spectres que de s'exposer à allumer la terrible colère de Risingham. Il répondit d'un ton soumis : « L'esprit de Mortham , tu sais , était peu porté à la gaieté : dans sa jeunesse , dit on, il avait aimé les femmes et les plaisirs de la table ; mais depuis qu'il était revenu d'au-delà des mers, sa vivacité s'était changée en une humeur sombre et taciturne. Dans cette disposition il refusa toutes les invitations qui lui furent faites devenir partager l'hospitalité du château de Rokeby : aussi notre joyeux chevalier, qui aimait à entendre retentir au point du jour le cor des chasseurs, et , lorsque le soir étendait ses ombres sur la forêt, à voir circuler la coupe aux rouges bords , prit de l'ombrage de ce qu'un si proche parent refusât de partager sa chasse et sa table : ainsi commencèrent à se séparer les deux barons avant que la guerre les divisât entièrement. Cependant , crois-moi , Bertram , la belle Matilde est destinée à devenir l'héritière de

Mortham. »

« Elle ! cette petite fille I destinée à hériter du butin que m9

im ROKEBY.

vie a pensé payer , lorsque je combattis Laroche aux rivages de Cayo pour sauver la fortune de mon chef !.. . Denzill, je l'ai longtemps connu ; mais je ne l'ai jamais vu, ce joyeux cavalier que la jeunesse et la renommée appelaient l'àme de la galanterie et des plaisirs. Lorsqu'il entra dans nos rangs, c'était un homme sombre , brusque et déterminé : il parvint , comme on parvient chez nous , en méprisant la vie et tous les liens qui y attachent. Il se précipitait tête baissée dans toutes les aventures comme s'il eût aimé le danger pour lui-même : ni la gaieté ni le vin ne purent jamais dérider son front soucieux. S'il souriait, c'était un mauvais présage; car ce n'était que dans un danger pressant et terrible,mais lorsqu'il éclatait de rire , chacun de nos malheureux compagnons pouvait regarder notre situation comme désespérée. Dans toutes nos rencontres il combattait au premier rang , et s'éloignait ensuite avec dédain du pillage; souvent même il essayait de s'interposer entre ses camarades et leur proie , prêchait même alors à des hommes comme nous , irrités par une victoire chèrement achetée , la compassion et l'humanité !

« Je l'aimais sincèrement... sa conduite intrépide , sa manière de nous guider au combat avaient gagné mon cœur ; et après chaque combat où nous avions le dessus , c'était moi qui défen • dais ses droits, et faisais rendre sa portion du butin que des camarades plus avides avaient détournée. Sur le champ de bataille, et pendant la tempête, trois fois je lui sauvai la vie, et une fois dans une dissension intestine entre nos camarac^cs (7). Oui , je t'ai aimé ! les fatigues et les dangers que j'ai essuyés pour toi l'ont assez prouvé, et pourtant je ne m'affligerai plus sur ton sort, toi qui fus ingrat pendant ta vie, ingrat à (a mort I parais , si tu le peux !... » 11 regarda autour de lui et frappa la terre du pied , d'un air farouche. « Parais avec l'air fier et hautain qui a frappe

CHANT m. 169

encore ce malin mes yeux , et donne-moi , si tu l'oses , un démenti!... » Il se tut un instant... ensuite, calme et sans colère , il ordonna à Denzill de continuer son récit.

<' Bertram , je n'ai pas besoin de te dire ce que tu as de motifs de si bien connaître comment les filets de la superstition enveloppèrent l'esprit du seigneur de Morlham ; mais depuis qu'il t'eut renvoyé de son château , il trouva sous les ombrages de la Greta une jeune fille dont les discours, comme la harpe de David, eurent le pouvoir de chasser le malin esprit qui le tourmentait. Je ne sais si les traits de Matilde lui rappelaient l'épouse qu'il avait aimée; mais il tenait les yeux fixés sur les siens jusqu'à ce qu'un sentiment plus doux lui eût arraché un soupir. Lui , qu'aucun mortel ne cherchait à questionner sur ses secrètes pensées , épanchait toutes ses pensées et toutes ses inquiétudes dans le sein de sa jolie nièce-, et il n'était rien de riche ou de rare dans la nature, qu'il ne voulût en voir les cheveux de Matilde ornés. Son amitié l'attachait encore à la vie ; mais la guerre civile vint à éclater , et ses domestiques transportèrent par ses ordres , au milieu de la nuit , trois cofFres garnis de bandes de fer , des caveaux de Mortham à l'appartement de Matilde dans le château de Rokeby : ces coffres pleins d'or et d'argenterie de luxe devaient lui rester en don s'il succombait dans les combats. "

« Et Denzill , comme je le devine , forme des plans pour s'emparer de ces coffres garnis de fer : autrement^ pourquoi errerait-il dans ces lieux où mille dangers l'environnent par suite de tous ses hauts faits en paix et en guerre du pillage des paysans et du vol des daims? Car lorsqu'il traversait les hameaux , quel foyer. Guy le maraudeur a-t-il épargné? et où est le bois qui n'ait pas

170 ROKEBY.

entendu à minuit siffler la flèche de l'arc de Denzill? » — « Je n'ai pas perdu mon habitude... en ce moment même mes gardeschasse vont sur les traces d'une biche aussi blanche que le lait : elle a sa reposée près du château de Rokeby ; elle erre dans les bois de la Greta, et lorsque mon piqueur aura observé la direction de sa course , que penses-tu, Bertram, de cette proie? Si la fille de Rokeby était en notre pouvoir , nous fixerions sa rançon au montant de l'héritage! »

« Parfaitement vu !... cette pensée m'ofïre un moyen de vengeance I Matilde est recherchée par Wilfrid , et cet audacieux Redmond fait, dit-on, aussi la cour à cette jeune fille. Elle méprisait Bertram.. . Si je la rencontrais par hasard , elle détournait les yeux en tressaillant, comme une belle dame qui ne peut voir ce qui lui inspire de la haine et du dégoût; elle disait à Mortham qu'elle ne pouvait jamais me regarder sans éprouver une terreur secrète qui lui présageait quelque malheur... elle pourrait voir à son grand regret se vérifier sa prophétie !... La guerre a éclairci les rangs des soldats de Rokeby , il en reste peu dans son château. Si ton plan manque, avec de la promptitude et de l'audace, nous sommes assez pour l'enlever d'assaut, emmener le butin et la demoiselle , et laisser le manoir livré aux flammes. »

« Tu es toujours le fils aventureux de la valeur I Néanmoins , pèse bien auparavant les dangers à courir ; les serviteurs du château, fidèles et fermes à leur poste , quoique en petit nombre ; les murailles à escalader... le premier fossé à traverser. . la grille du guichet... le fossé intérieur... » — « Imbécille I si nous tremblons pour de pareilles niaiseries, de quel butin important pourronsnous nous rendre maîtres? Notre entreprise la plus hardie sera

CHANT III. iit

dé visiter la porte sans défense de quelque pauvre paysan , et la meilleure prise se bornera au misérable gain de sa journée. » — « Trêve un moment à tes impatients sarcasmes : ayant devant toi une route plus sûre et plus commode, tu ne voudrais pas , par une précipitation aveugle et par bravade, choisir un sentier rempli de dangers sans nombre. Ecoute-moi donc... : pour l'attaque comme pour la défense , il n'est pas un passage dans le château de Rokeby , depuis la girouette dorée jusqu'aux cachots souterrains, que je ne connaisse : il y a une poterne basse et cachée qui ouvre en un endroit secret négligé ou oublié de presque tout le monde. Si un de nos espions pouvait s'introduire sous quelque prétexte dans le château , il pourrait retirer les verroux de cette porte de sortie , et alors ses créneaux et sa garnison ne lui serviraient à rien. »

" Maintenant tu parles un peu mieux... peu m'importe que la force ou la ruse poursuive le gibier ; il m'est indifférent d'arriver comme le renard par des détours , ou de m'élancer comme le tigre sur la biche... mais écoute I nos joyeux compagnons entonnent un autre rondeau.

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