III
Aucun rocher ne vient étendre sur la vallée son ombre gigantesque, mais entourant toutes les clairières où se jouent en liberté les rayons du soleil de nuances variées de verdure, les bois lui prêtent leurs frais ombrages. Le chêne, dont le poids des ans a brisé les rameaux, élève sa tête altière quoique chenue -, et le pin, frappé de la foudre, élève vers les nues ses sombres flèches de verdure. Le frêne et le bouleau remplissent l'intervalle et laissent pendre leurs longues tresses sur le gazon ; une foule d'arbrisseaux nains, déformes variéeS;, croissent au dessous dans un beau désordre, ou, grimpant autour des arbres, jettent à la brise les doux parfums de l'été. Tel Urbain', dans le plan du tableau où il représente le prophète de Tarse , prescrivant à la fière Athènes de reconnaître sur la montagne de Mars le dieu inconnu, a largement groupé autour de lui et le philosophe aux cheveux blancs, dont l'âge n'a point abattu la fierté, et le vieux guerrier couvert de cicatrices, et la jeune beauté grecque prêtant une oreille attentive, tandis que l'enfance se joue à ses pieds ou se suspend en folâtrant à sa ceinture.
1 Urbain BaphaOl. A. M.
« Reposons-nous ici, dit Matilde ; » et elle s'assit à l'ombre changeante da feuillage. « Puisque le hasard nous a réunis, nous pouvons bien dérober une heure aux mains de la fortune pour la consacrer à l'amitié. Toi, AVilfrid, qui eus toujours pour moi l'amitié d'un frère^ tu dois m'aider de tes conseils -, et toi, Redmond, <;esse à ma demande de poursuivre une recherche sans espoir ; car il m'a été confié un dépôt dangereux pour une jeune fille privée d'appui, seule et presque orpheline, dont le père est captif et la maison bouleversée... » Avec sa grâce et son amabilité ordinaires, elle ordonna à Wilfrid de prendre place près d'elle sur le gazon ; elle se tut ensuite et baissa les yeux sans oser dira à Redmond d'en faire autant. Il s'aperçut de son embarras , se recula avec une modeste timidité, et s'assit à peu de distance , pour pouvoir considérer sans être remarqué celle qu'il aimait.
Le jais de ses beaux cheveux cachait en partie le front charmant de Matilde, et leurs longues boucles adoucissaient en le voilant à moitié le feu de ses yeux noirs. La rose couvrait d'une teinte si faible ses joues virginales que son teint eût pu paraître pâle -, mais lorsqu'elle s'exposait aux ardeurs du soleil, qu'elle parlait, chantait, ou prenait de l'exercice, lorsqu'elle s'entendait louer par ceux qu'elle aimait, ou lorsqu'on lui témoignait quelque intérêt dont son cœur était ému, alors la rougeur qui couvrait son visage rivalisait avec la pourpre de l'aurore. Il y avait dans son air une grâce douce et pensive, une teinte réfléchie qui accompagnaient merveilleusement son front élevé, ses longs cils noirs et ses yeux baissés : l'impression douce de ses traits révélait une âme ferme dans son devoir, calme et résignée. . . C'est ainsi que la peinture catholique nous a représenté la Vierge
reine des cieux. Dans les moments de gaieté, ce sérieux faisait place à une humeur folâtre et badine; et lorsque la danse, des récits amusants ou le chant faisaient couler le temps dans une innocente joie, souvent son père, dans son excessive tendresse, disait que sa Matilde était la plus gaie de tous les convives. Mais la gaerre civile et ses forfaits n'admettaient guère ces jours de réjouissance, et Tair pensif de ses traits avait pris une teinte toutà-fait mélancolique. Son père fait prisonnier sur le champ de bataille de Marston, ses amis dispersés, le brave Mortham assassiné, tandis que son àme lui présageait toutes sortes de maux de Tambition et de la cupidité d'Oswald;, et entretenait un pressentiment qu'il lui faudrait renoncer à une douce illusion de son cœur .. tout, autour de l'aimable fille de Rokeby, prenait une teinte plus sombre pour ajouter à son abattement.
Qui n'a pas entendu dire comment... lorsque Erin luttait encore pour repousser le joug de fer des Saxons, le brave O'Neale abreuva son épée du sang anglais (3) , éleva la bannière de sa capitainerie contre la croix de Saint-George, battit le bouillant Essex, et régna en souverain dans l'Ulster ? Mais la plus glorieuse de ses victoires fut celle qu'il remporta dans la bataille où le brave maréchal d'Irlande mourut en combattant (4) , et où l'Avon-Duff roula vers l'Océan ses flots teints de sang saxon. C'était dans ce combat désastreux que Rokeby et Mortham avaient fait leurs premières armes. Ils avaient mordu la poussière avec les autres, mais la pitié toucha l'àme d'un chef ennemi, le taniste- du grand O'Neale (5) ; il retint le zèle sanguinaire de ses guerriers, accorda quartier aux deux intrépides parents, et les amena dans son château' sur les montagnes, où il leur procura tous les plaisirs que pouvaient otTrir les rochers et les bois de Slieve-Donard \ parta-
\ I.o tauistc siiccéilait au suzerain en Irlande. a. m.
gea avec eux les joyeux festins d'Erin, leur montra la chasse du loup et du daim, et lorsqu'il se présenta une circonstance favorable, les renvoya sains et saufs et sans rançon chez eux, comblés de présents, pour leur'prouver les égards et la bienveillance d'un ennemi généreux.
Les années passent vite. Les symptômes précoces de la vieillesse avaient déjà répandu quelques cheveux blancs sur la tête de Rokeby ; il jouissait tranquillement, sur les bords de la Greta, de la paix que Jacques-le-Pacifique avait donnée à ses peuples, tandis que Mortham traversant les mers faisait une guerre sanglante dans les Indes espagnoles.. On était dans une soirée d'hiver, où la neige couvrait d'une vaste nappe blanche les hauteurs de Stanmor. La chasse était terminée, le cerf avait été tué, les coupes circulaient dans la grande salle de Rokeby, et le chevalier était assis avec les convives au coin de l'immense cheminée de pierre. La lune n'éclairait point les cieux, l'heure était avancée, lorsque des coups redoublés ébranlèrent la porte du château, et une voix, dont l'accent était étranger, supplia avec ardeur qu'on lui en accordât l'entrée et des secours. Le portier se rendit à sa demande, et à l'instant se précipita dans la salle un homme dont l'aspect et le costume effrayèrent le cercle qui entourait le feu.
Mil.
Ses cheveux tressés étaient mêlés et entorliliôs autour de sa tête nue (6) ; un vêtement collant sur le bas de sa jambe et sur ses cuisses dessinait la forme de ses membres nerveux; une jaquette de toile couleur de safran et froncée à plis nombreux lui couvrait le haut du corps 5 il portait un long et ample manteau, couvert de glaçons et taché de sang. Il tenait embrassé sur son sein un fardeau, et s'appuyait surun long javelot dont le bois était
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noueux. Il secoua la neige qui couvrait ses cheveux et sa barbe, et regarda autour de lui d'un air égaré : alors traversant la salle d'un pas chancelant, il se hâta de déposer son fardeau près du feu et découvrit ainsi un enfant d'une rare beauté à moitié mort de la rigueur du froid. S'inclinant ensuite profondément devant Rokeby, il se redressa pour s'acquitter de son message avec le ton et le port majestueux et sauvage de l'envoyé d'une puissance barbare (7) : « Sir Richard , seigneur de Rokeby, prête l'oreille à mes paroles ! Turlough O'Neale te salue avec amitié, il te complimente, et confie à tes soins le jeune Redmond, son petit-fils chéri. II te demande de l'élever comme ton fils, car les jours prospères de Turlough sont passés : d'autres seigneurs se sont emparés de ses possessions, et son bras a perdu sa vigueur. Toute la gloire de Tyrone s'est évanouie comme une vapeur du matin. Pour te pénétrer de ton devoir, il te recommande de te rappeler la coupe hospitalière d'Erin ! Si quelqu'un insultait au jeune O'Neale, il te recommande encore de songer à l'épée redoutable d'Erin. Cette marque de confiance appartenait à Mortham, mais en son absence, c'est à toi que l'honneur en est dévolu... Maintenant le message de mon maître est remph, et Ferraught mourra content.
Son regard devint fixe, ses joues pâlirent, il tomba après s'être acquitté de ce qu'il avait à dire, car son large manteau cachait une blessure mortelle qu'il avait reçue dans le fianc. Tous les secours furent vains. .. le jeune orphehn égaré par l'effroi et la douleur pousse des cris déchirants. Le pauvre Ferraught lève les yeux sur lui avec amour, et essaie d'une voix éteinte d'apaiser ses cris ; oubliant les douleurs de son agonie, il le comble de carresses et de bénédictions I II baise ses petites mains étendues vers lui, fait le signe de la croix sur sa tète qu'il couvre également de baisers, et dans la langue du pays qui l'a vu naître prie tous les
saints de veiller sur ses jours; puis il rassemble toutes ses forces pour renouveler ses recommandations à Rokeby. La moitié s'en échappe avec peine de sa poitrine ; les signes du mourant expriment le reste: « Dieu te bénisse, O'Neale » ajouta-t il d'une voix faible, et son àme fidèle s'envola avec son dernier soupir.
On fut long-temps avant de pouvoir , par des paroles consolantes, obtenir de l'enfant qu'il achevât le récit de Ferraught ; alors il raconta que son grand-père avait été chassé de sa maison, ce qui ne serait point arrivé si la main de Redmond avait eu la force de tirer l'épée, cette épée de Lenaugh-3Iore-le-Roux", qui pendait près de la tète du loup terrible qu'elle avait jadis terrassé. On apprit, par ses paroles entrecoupées de sanglots, que son guide était son père nourricier (8), qui était chargé d'apporter de l'Ulster des lettres et des présents considérables ; mais des brigands les avaient attaqués dans le bois ; Ferraught se battit avec courage jusqu'à ce qu'enfin , blessé et vaincu par le nombre , dépouillé de tout, il n'eût eu que la force de gagner le château... et alors l'enfant se remit à pleurer et à se lamenter. .
Les pleurs qui coulent sur les joues de l'enfant sont comme la rosée qui couvre un jeune lis; lorsque la brise de juin vient à soufQer et à balancer sa tige , les gouttes de cristal qui humectaient le calice s'évaporent aux'rayons du soleil. Gagné par leurs caresses , le jeune orphelin sourit bientôt à ses nouveaux protecteurs. Ses traits s'animèrent , ses beaux yeux brillèrent à travers les boucles blondes de son épaisse chevelure. Mais ses yeux et son visage rayonnaient d'une joie bien plus vive lorsqu'il était près de la petite Matilde 5 c'était lui qui, avec l'orgueil d'un frère aîné, se chargeait de guider ses pas mal affermis ; pour charmer
ROMAAS POÉTIQUES. 12
lo2 ROKEBY.
l'oreille de sa compagne d'enfance, il chantait en irlandais les airs de son pays natal, et ornait ses cheveux de couronnes de primevères et de marguerites que ses mains avaient tressées. Dans la plaine, dans le bois, sur les bords du ruisseau, partout on voyait les deux enfants jouer ensemble en se tenant la main , et le bon sir Richard souriait en voyant le tendre lien qui les unissait dans un âge aussi tendre.
Mais les mois d'été voient les boutons de l'arbuste se changer en fleurs et les fruits succéder à ces dernières ; et les années nous voient passer de l'enfance à la jeunesse et de la jeunesse à la virilité. Bientôt on aperçoit dans les bois de Rokeby un beau jeune homme portant le costume vert du chasseur. Il aime à faire lever le sanglier sauvage dans la sombre retraite que l'animal a choisie; sur les bords delà Greta il aime à poursuivre, l'arc ou le fusil à la main , le daim au poil fauve; mais par dessus tout il aime en automne à grimper sur les branches touffues du coudrier , et à en faire pleuvoir les bouquets de noisettes sur le voile que Matilde tient étendu. Et les années ont aussi changé celle qui tient ce voile, et elle connaît le pouvoir de ses charmes. Elle prend le ton grave d'un mentor pour gronder Redmond des dangers auxquels il s'expose dans ses chasses, et cependant elle ouvre une oreille attentive pour lui entendre raconter comment le sanglier s'est débattu et a succombé , comment à sa chute les rochers et les bois ont retenti des bruyants accents du cor : puis elle se récrie sur la singularité des hommes qui peuvent trouver du plaisir à ce sauvage passe-temps.
Mais Redmond savait si bien broder ses récits de manière à faire ressortir le charme des bois et de la vallée , et retracer les
CHANT IV. ' ItiS
différents détails de sa chasse de manière à leur donner un intérêt vivant, en jetant sur le tout les vives couleurs de son esprit enthousiaste, que, tout en le blâmant et en se livrant à ses craintes, elle aimait le récit de ses excursions aventureuses. Souvent aussi, lorsque la neige et la pluie les retenaient au château , ils parcouraient ensemble les pages qu'avait laissées le brillant génie du barde ou la raison des sages; souvent assis le soir près du foyer gothique, ils s'essayaient tour à tour dans l'art du ménestrel, et, en accompagnant un joyeux lai des accords de la harpe, abrégeaient les longues soirées d'hiver. Ainsi . mettant en commun dés l'enfance leurs jeux^ leurs études et leurs talents , ils avaient consommé l'union de leurs âmes, sans qu'il leur fût permis d'y reconnaître l'amour, mais quoiqu'ils ne l'osassent pas , la renommée envieuse lui donna bientôt ce nom ; et en voyant ainsi d'année en année l'heureux couple si souvent à côté l'un de l'autre , elle blâmait quelquefois le bon vieux chevalier qu'elle accusait d'avoir l'oreille dure et de n'y voir pas clair , et d'autresfois déclarait que son intention était quelle jeune O'Neale devint l'époux de son héritière.
Les assiduités de Wilfrid déchirèrent le voile qui couvrait les yeux des deux |araants et leur montra la triste vérité : il était clair qu'Oswald avait presque obtenu l'agrément de Rokeby en faveur de son fils. Maintenant il leur faut s'aborder en changeant la vivacité de leurs manières et se regarder en rougissant et en tremblant. Matilde erre dans la solitude pour gourmander un cœur qui refuse d'obéir, et Redmond est condamné à se lamenter loin de ses yeux sur un amour qu'il ne peut vaincre. Mais les factions partagèrent le pays en deux camps, et Rokeby jura que le fils d'aucun rebelle n'épouserait l'héritière de son nom. Redmond, nourri dans son enfance des traditions des bardes, chercha alors
la solitude des bois et du ruisseau pour y former un rêve plus riant sur une jeune fille obtenue par le fer ou la lance comme au pays des romans, et compter les héros de sa race , le grand Niai aux neuf otages (9), le bouillant Shane-Dymas ( 10) , et Géraldine (11), et Connore-More , qui voua à jamais sa postérité aux combats et à la chasse , et maudit celui de ses descendants qui remettrait le fer dans le fourreau pour manier la charrue, ou abandonnerait la montagne et les bois pour se renfermer dans un château fort. Ces exemples ranimaient son espoir , et ses traits s'animaient au bruit de la trompette.
Si la main de la beauté s'obtenait par le courage et l'épée, Redmondavait ces deux avantages pour amener le succès de sa cause, et toutes les qualités rares qui pouvaient orner l'héritier d'un baron. TurloughO'Neale, dans les guerres d'Erin , avait accordé la vie au seigneur de Rokeby , et le généreux chevalier s'était bien acquitté de ce service envers le jeune Redmond. Ses soins et ses dépenses libérales en faveur du jeune homme n'avaient pas été derdus : dans tout le Nord , nul ne montait un coursier comme Redmond; depuis Tynemouth jusqu'au Cumberland , personne n'était en état de manier une épée comme lui. Son caractère doux et dégagé lui inspirait une courtoisie franche et aisée : jamais page ne fut formé pour gagner les cœurs comme le brave O'Neale.
Sir Richard l'aimait comme son fils, et lorsque les jours de paix eurent disparu et que le vent des combats vint agiter la bannière de ses ancêtres , ce fut Redmond que sa tendresse choisit pour porter ce glorieux étendard (12), et il le nomma son page , grade qui dans ces anciens temps précédait immédiatement celui de chevalier (13). Dans cinq balailles rangées il soutint parfaitement
le rôle honorable que son mérite lui avait obtenu , et le nom du jeune Redmond acquit un rang distingué dans les fastes de la gloire militaire. Si la fortune avait été favorable à son parti dans la bataille de 3Iarstonj la fin de cette mémorable journée l'eût vu armer chevalier. Deux fois dans les chances douteuses du combat il avait sauvé la vie du seigneur de Rokeby ; mais lorsqu'il le vit prisonnier, il pressa son épée contre ses lèvres et la remit au vainqueur, se rendant sans résistance à ceux qui emmenaient le chevalier, résolu à prouver sa tendresse au père de Matilde dans sa prison comme sur le champ de bataille.
xvn.
Lorsque deux amants se rencontrent à l'heure de l'adversité, c'est comme un rayon de soleil au milieu d'une averse, brillant un instante travers les nuages obscurcis. Redmond, à demi couché sur le gazon , repassait dans son esprit le passé et le présent. " Ce n'est pas ainsi, disait-il en son cœur, chère Matilde, que j'avais rêvé mon retour ! lorsque je reçus de tes mains tremblantes la bannière et l'épée, qu'autour de moi, au signal des cors, trois cents guerriers tirèrent leurs glaives , et firent retentir le bruit de leurs armes et de leurs acclamations lorsque je déroulai le brillant étendard. Où est aujourd'hui cette bannière ?... Sa gloire est enfouie sous les ondes funestes de la Tweed ! que son devenus ces guerriers? Ils couvrent, baignés dans leur sang, le champ de bataille désastreux de Marston I A quoi sert une épée inutile dans la main enchaînée d'un captif qui ne tient à conserver la vie que pour aider ton père à porter ses fers!... » Ainsi se parlait Redmond à lui-même 5 le cœur de son rival n'était pas plus à l'aise ; car Wilfrid, dont l'àme généreuse dédaignait de se prévaloir de sa position, ne voyait que trop clairement que sans ce moyen ses espérances étaient vaines. Mais la voix douce de Matilde vint interrompre leurs sombres réflexions, et fit évanouir leurs idées
IW ROKEBY.
mélancoliques comme les vapeurs du brouillard devant l'haleine des zéphyrs.
« Je n'ai pas besoin de rappeler à mes deux jeunes amis comment Mortham évitait la demeure de mon père ; toujours morne et taciturne , et cependant toujours empressé de me témoigner, par toutes sortes de moyens, la confiance et l'amitié d'un parent ; mes faibles efforts parvenaient quelquefois à dissiper pour un instant les nuages de tristesse qui couvraient son front; mais plus souvent je voyais , sans pouvoir y apporter remède , son abattement augmenter sous mes yeux. Sa confiance craintive laissait entrevoir une cause terrible de ses maux que personne n^ouvait deviner 5 et deux fois il m'arriva d'avoir en lui un exemple de cette agonie de l'àme qui bouleverse pour un temps et anéantit les facultés mentales. Il avait la triste faculté de voir approcher l'instant de ces aberrations, et tant que son courage avait la force de lutter contre cette crise terrible , la victime se débattait pour se soustraire à ses angoisses, comme un infortuné sous le fer d'un assassin. Il m'était facile de voir que cette maladie provenait d'une cause sombre et terrible 5 mais il m'en cacha toujours la source, jusqu'au moment où il prit les armes dans la guerre civile; alors il me demanda de garder entre mes mains un immense trésor d'or et de pierres précieuses, avec cet écrit triste et incohérent qui révèle le secret de son cœur, et dont les expressions étranges dénotent un esprit égaré par la douleur.
HISTOIRE DE MORTHAM.
« Matilde ! tu m'as vu tressaillir comme si un poignard m'eût percé le cœur, lorsque quelque phrase accidentelle venait réveiller en moi le souvenir de ma jeunesse. Sois bien persuadée qu'il est
peu d'hommes qui puissent avec plaisir jeter leurs regards sur le passé. Mais moi... ma jeunesse fut vaine et inconsidérée, mon âge mûr est entaché de sang et de fureur, et mes cheveux blancs doivent maintenant descendre dans le froid de la tombe sans un ami pour me fermer les yeux. Toi-même , Matiide , désavoueras ton coupable parent lorsque son crime te sera connu. Eh quoi ! doisje lever le voile sanglant qui recouvre ma sombre et fatale histoire?Il le faut.... je m'y résous.... Pâle fantôme , cesse de me poursuivre ! laisse- moi une seule heure en paix ! Ainsi obsède par toi, crois-tu qu'il me soit possible de m'acquillerdeia tâche que tu m'imposes? et lorsque tes gestes menaçants me montrent tes joues flétries et ton cercueil sanglant , comment puis- je te peindre telle que tu étais avec ta figure ravissante et ton cœur aimant î
« Oui, elle était belle î... Matiide, une douce mélancolie règne sur ton front; mais le sien était comme les rayons brillants du soleil qui sourient à la terre et à toute la nature ! Nous nous unîmes en secret... les circonstances l'exigeaient... nos pays et nos croyances n'étaient pas les mêm.es -, et lorsqu'elle arriva à la tour de Mortham nous tûmes sa famille et son nom jusqu'à ce que ton père, qui combattait au loin, revînt de ces guerres étrangères; car nous comptions sur son influence et sur son amitié pour apaiser la colère et l'orgueil du père de mon épouse chérie. Nous vécûmes quelques mois retirés et inconnus à tous , un seul ami excepté, un ami que nous accablions des marques de la plus vive tendresse... Je lui épargne la honte de le faire connaître, ma main n'écrira pas le nom du perfide ! Je pourrais oublier mes crimes et poursuivre ma vengeance sur un être semblable , condamné à ramper comme moi sur cette terre, me montrant ingrat envers la
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clémence divine, qui m'a accordé le temps de me repentir et ne m'a pas enlevé de ce monde après mon forfait...
« Son sourire était gracieux pour tous, mais il avait, pour l'ami de son époux une expression de bonté dont le misérable attribua l'innocent empressement à de coupables motifs. Repoussé dans ses avances présomptueuses, le traître prépara le piège où sa vengeance nous attendait. Nous étions assis tous les deux seuls,. , nous avions vidé les coupes, mon sang circulait dans mes veines avec une chaleur inaccoutumée , lorsque nous vîmes mon Edith se glisser d'un pas rapide et furtif le long d'une allée , et se cachant derrière le vert feuillage comme si elle eût voulu éviter les regards, La parole ne saurait peindre le sourire satanique qui erra en ce moment sur les lèvres du traître I Furieux^ je lui en demandai la cause; il garda un silence froid et artificieux^ et me pria ensuite de ne pas m'emporter... qu'il y avait un galant dans le bois I Nous avions été à la chasse du daim; mon arbalète ( funeste hasard l) se trouvait près de moi : je saisis cette arme prête à servir ma fureur, et suivant rapidement le sentier, je trouvai ma femme dans les bosquets d'ifs, les bras d'un étranger étaient passés autour de son coul J'ajustai le cœur de celui qu'elle pressait sur son sein... je tendis la corde, le trait partit... il frappa plus que juste ! je trouvai les charmes de mon Edith mourante pressés dans les bras de son frère assassiné I II était venu en secret s'informer de sa position et la réconcilier avec son père.
« Tout le monde évita ma rage... à commencer par le traître dont l'astuce avait enflammé ma jalousie ; il alla sur une terre étrangère et lointaine se mettre à l'abri du châtiment du à son crime. La manière dont le meurtre avait été consommé fut con-
nue de peu de gens , mon forfait ne le fut de personne ; mon fidèle intendant forgea quelque conte... je ne sais lequel... au sujet d'une flèche lancée par imprudence ; et il cacha même à ceux qui eurent connaissance du fait quelle était la main qui l'avait consommé. Les lois humaines me laissèrent tranquille, mais Dieu avait entendu le cri du sang ! Ici un vide existe dans mes souvenirs remplis d'une vision confuse, d'un délire dans lequel il me semblait voir déchirer mes chairs en lambeaux , de cachots , de verroux et de chauies. . . et lorsque je revins à une douleur plus calme et que je demandai des nouvelles de mon fils au berceau. .. ( n'ai-je pas écrit qu'elle avait mis au monde un enfant beau comme une fraîche matinée d'été ?j mes domestiques confus m'annoncèrent que des hommes armés s'étaient précipités sur la nourrice, un soir qu'elle traversait la vallée de Mortham, et l'avaient emmenée avec l'enfant qui lui était confié. Mon perfide ami, et nul autre que lui, pouvait gagner à cette scélératesse : je me mis donc à sa recherche dans l'intention d'assouvir ma triple vengeance sur sa tète ! il m'échappa... mais la blessure qui déchirait mon sein trouvait quelque faible soulagement dans une vie errante, et j'allai porter le poids de ma misère sur des mers et des terres éloignées.
«« Ce fut alors que ma destinée me guida au milieu d'une bande audacieuse et terrible parmi laquelle j'aventurai si souvent dans des combats désespérés une vie qui m'était à charge, que mes farouches associés eux-mêmes voyaient mon courage frénétique avec étonnement et avec un respect mêlé de terreur. J'en appris beaucoup alors sur les crimes et les malheurs des hommes, et cependant je n'ai jamais connu dans ma vie errante un être abandonné du ciel dont les infortunes pussent être comparées aux miennes I Un jour, après un combat , nous nous reposions sur le
champ de bataille ensanglanté ; la lune , d'une teinte rougeâtre , versait sa lumière sur les morts et les blessés, tandis qu'appesantis par les fatigues de la journée et par le vin , mes sanguinaires compagnons dormaient autour de moi. Une voix se fit entendre... Ses sons argentins étaient doux, Matilde, comme celui de la tienne... « Milheureux, dit-elle , que fais-tu ici , tandis que mon cercueil sanglant attend encore un vengeur^ et que mon fils vit dénué de protection et privé du nom et des soins d'un père?...»
« Je l'entendis... j'obéis... et revins dans mes foyers ; j'amenai avec moi le plus redoutable de notre bande déterminée, afin d'aider dans l'occasion à ma vengeance long-temps différée. Mais grâces soient rendues au ciel qui m'a inspiré des espérances et des idées plus convenables, et m'a enseigné par les paroles sacrées de noti-e Seigneur, que le pardon s'achète par le pardon !.. . Je dois me réjouir dans ma misère... J'ai vu sa figure... j'ai entendu sa voix.., j'ai réclamé de lui mon fils unique... en niant qu'il me l'eût soustrait : il a souri avec x^et air calme et endurci, ce rire satanique qui contractait son visage lorsqu'il me dit d'un air de dérision : « Il y a un galant dans le bois !...» Et je ne l'ai pas tué quand il était là,.. Grâces en soient rendues à mon divin auteur î De longues soufTrances sont un sentier qui mène au ciel...»
La lecture de l'écrit en était à cet endroit , lorsque quelque éhose remua dans le taillis. Redmond s'élança sur ses pieds; l'infâme Guy (car c'était lui qui était caché si près) se retira... Il n'eût pas osé croiser le fer un instant avec le brave O'Neale pour tout l'or qui était renfermé dans les coffres garnis de fer de Mortham. Redmond reprit sa place... Il dit que quelque chevreuil avait froissé le feuillage. Bertram , par une grimace hideuse rit
de son lâche compagnon en le voyant reculer : « Tu me parais un camarade sur qui l'on peut fièrement compter ; trembler devant un seul bras, lorsque je suis si près pour t'aider 1 Cependant
je t'ai vu assez bien ajuster un daim. Donne-moi ta carabine
je te montrerai un art dont tu me sauras gré , celui d'assassiner un ennemi sans courir de danger. »
XXYI.
Bertrara se traîna sur les mains et sur les genoux à travers les branches des bouleaux et des noisetiers, jusqu'à ce qu'il eût Redmond bien en vue. II mit sa carabine en joue... Bertram n'avait jamais manqué le but à cette distance , lorsqu'il avait devant lui un objet de haine mortelle. Ce jour eût vu la mort du jeune Redmond. Mais deux fois Matilde se trouva entre la carabine et sa poitrine juste au moment où le doigt du misérable allait presser la détente. Le brigand prononça un jurement effroyable, mais suspendit son infâme dessein : ■< Il ne sera jamais dit, murmurat-il , beauté hautaine , que je t'aie fait périr ainsi I » Et il changeait de place pour pouvoir ajuster plus à son aise, lorsque Guy Denzill s'approcha de lui : « Bertram , garde-toi de tirer !.,. Nous sommes perdus sans ressource si tu fais feu. Par tous les diables, un corps armé d'infanterie et de cavalerie descend dans la vallée ! nous périssons s'ils entendent un coup de fusil... Insensé I nous avons un plan plus assuré... Allons, ami, laisse-toi persuader, et retire-toi ! vois, là bas, descendre dans le ravin , le chef de la troupe le sabre à la main.. . » Bertram leva les yeux ; il reconnut que la terreur de Denzill lui avait donné un bon conseil ; il maudit la fortune, se retira, et, suivant les sentiers du bois sans être aperçu, gagna la caverne sur les bords de la Greta.
xxvn.
Ceux que le farouche Bertram dans sa rage avait condamnés à
1S2 ROKEBY.
la captivité ou à la mort , distraits par le triste sujet qui les occupait, ne s'aperçurent point de l'embuscade dans laquelle ils étaient tombés. Ils s'étaient trouvés , sans s'en douter , à deux doigts de leur perte -, ils restèrent de même sans s'apercevoir de rien, lorsque le ciel vint arrêter le bras du meurtrier , tel que le vaisseau qui dans l'obscurité glisse sur les écueils sans les remarquer. Ils achevèrent ainsi , sans être interrompus, le récit de Mortham. Il parlait des richesses comme d'un fardeau imposé par la fortune à un misérable, dans sa dérision haineuse, pour aggraver ses maux sans remède ; mais cependant il priait Matilde de conserver par ses soins ce trésor à son héritier... au lîls de son Edith,..' car il se livrait à des illusions délirantes, comme s'il eût été persuadé qu'il vécût; il assurait que dans de fréquentes visions il avait vu sa figure , entendu sa voix. Ensuite il se faisait ce raisonnement avec calme. . . Si on l'avait massacré avec sa nourrice, le sang et les cadavres eussent été aperçus-, de plus, des gens avaient prétendu avoir remarqué sur le Windermere une barque étrangère dont l'équipage gardait avec un soin défiant, et cependant avec des égards , une femme et un enfant. En répétant ces faibles preuves, et en y insistant, l'espoir semblait se ranimer dans son cœur, quoique cet espoir sans fondement, vague et vain, ne fît que troubler son jugement et son esprit.
Ces mots solennels terminaient son récit : — « Le ciel me soit à témoin que j'ai embrassé le parti que j'ai choisi dans cette triste guerre civile , sans être mû par d'autres motifs que les droits de l'Angleterre. Les gémissements de ma patrie m'ont fait une loi de tirer l'épée pour l'Évangile et la constitution : une fois que leurs droits seront reconnus, je dépose les armes et je vais chercher mon fils dans toute l'Europe. Ma fortune, sur laquelle un proche parent jette déjà des regards avides , peut demeurer entre
tes mains sans qu'on se doute que je conçoive de l'inquiétude. Lorsque Matilde apprendra ma mort , qu'elle garde encore le dépôt que je lui confie pendant trois ans. Si personne ne réclame ce trésor de ma part, la famille et le nom de Mortham auront péri : alors qu'il sorte de ses mains généreuses pour se répandre en bienfaits dans le pays, pour adoucir le sort du prisonnier blessé , et rebâtir la maison ravagée du paysan : ainsi des dépouilles acquises dans des combats lointains adouciront les désastres des guerres intestines. »
Le généreux Redmond , qui avait bien connu les nobles sentiments de l'àme de Mortbam , paya à cette âme élevée , égarée par la douleur , le tribut de larmes que méritaient ses malheurs ; mais ils excitèrent surtout la sympathie de Wilfrid , à qui ce récit révéla i le motif pour lequel Mortham désirait cacher qu'il fût vivait... pour poursuivre, sans aucun doute, en secret, les plans que son imagination égarée lui suggérait. Il entendit d'un air pensif Matilde dire qu'elle partagerait le cachot de son père, compagne de sa captivité partout où serait sa prison ,• mais qu'elle s'affligeait en pensant que le château de Rokeby, démantelé et abandonné de tout le monde, ouverte la rapine et au vol^ ne pouvait plus offrir une sauve-garde aux richesses que lui avait confiées son parent et destinées à un si noble usage. « Le château de Barnard était-il donc la demeure dont elle faisait choix? » s'empressa de demander Wilfrid, « puisque la loi du vainqueur ordonnait que son père y demeurât quelque temps ? » — L'espoir animait sa voix tremblante, la joie brillait dans ses regards agités. Matilde se hâta de répondre , car les yeux de Redmond élincelaient de colère. « Le devoir , dit-elle avec une grâce charmante, bon Wilfrid , ne me laisse pas le choix du lieu -, autrement j'eusse assigné à mon père une prison moins pénible à son cœur que
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celle d'où il peut voir s'agiter l'épais feuillage de ses bois et entendre le murmure de la Tees , lui rappelant ainsi à chaque instant tout ce qui peut accroître les chagrins d'un captif. Mais c'est aux lieux où ces chagrins seront le plus grands que Rokeby aura le plus besoin des soins de sa fille. »
Il sentit le doux reproche qu'elle lui adressait, et demeura abattu... puis il répondit d'un ton grave : « Je cherchais à connaître vos intentions, noble Matilde, pour dissiper votre embarras , et pour aider vos projets. J'ai sous mes ordres , ainsi le veut mon père , une troupe de vaillants guerriers, et je pourrais envoyer quelques cavaliers pour enlever le trésor pendant la nuit , et le transporter au lieu où vous croirez qu'il sera le plus en sûreté dans ces temps malheureux. » — « Je vous remercie , bon Wilfrid, dit-elle; je vous remercie. Oh ! ne différons pas d'un seul jour ! et pour rendre encore un plus grand service à celle qui a pour vous l'amitié d'une sœur , chargez-vous vous-même de garder l'or de Mortham : il sera plus en sûreté entre vos mains. » Tandis qu'elle parlait ainsi, des soldats armés vinrent interrompre leur conversation , les mêmes dont l'approche avait fait partir les bandits de leur embuscade. Leur chef salua respectueusement Wilfrid , puis regarda autour de lui comme cherchant un ennemi. « Qu'est-ce à dire, l'ami? demanda le jeune Wycliffe ; pourquoi ainsi assiéger en armes le vallon ?» — « Je m'estimerais moimême heureux d'apprendre de vous ce dont il s'agit; car, comme je conduisais mon escadron s'exercer aux manœuvres militaires dans la plaine de Barningham , un étranger m'a dit que vous étiez égaré , cerné et en péril de mort. Il avait la voix d'un supérieur, le regard d'un faucon et l'air d'un guerrier. Il m'a ordonné de venir aussitôt à votre secours ; je n'ai pas hésité , et j'ai obéi. »
CHANT IV. i9d
Wilfrid changea de couleur, et se détourna pour cacher sa surprise après avoir fixé l'individu qui lui parlait, tandis que Redmond parcourait tous les taillis d'alentour , ardent comme un limier à la chasse , et il trouva la carabine de Denzill : preuve certaine d'après laquelle ils reconnurent que l'avis était aussi bienveillant que vrai. Le plus sage parti semblait être de quitter promptement le vallon. Il fut convenu que Redmond, avec la belle Matilde et une escorte convenable , retournerait au château ; à la nuit tombante, Wilfrid devait rejoindre son amie avec une forte troupe pour s'éloigner avec elle de Rokeby , et la conduire aux tours superbes du château de Barnard où il transporterait aussi en secret et sûrement les caisses bien fermées qui renfermaient les trésors de Mortham. Dès que ce projet fut arrêté , ils se quittèrent tous avec un cœur triste et inquiet.
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CHANT CINQUIÈME
L'étouffant jour d'été est fini ; les collines de l'Occident ont caché le soleil ; mais la cime des monts et la flèche du clocher de village conservent le reflet de ses feux. Les tours du vieux château de Barnard sont encore de pourpre pour ceux qui les regardent de ToUer-Hill. Lointaine et haute, la tour de Bowes brille comme le fer sur l'enclume; et la côte de Stanmore, qui s'élève par derrière, riche des dépouilles du jour qui s'en va , revêtue de cramoisi et d'or , échappe encore quelque temps à l'ombre qui recouvre tout ; puis abandonne lentement aux cieux obscurcis les teintes que des heures plus brillantes lui avaient onnées. Ainsi les vieillards renoncent à regret et avec lenteur aux vanités de la vie , et racontent leurs folies de jeunesse , jusqu'à ce que la mémoire ne leur permette plus de lire dans le passé.
La lumière, qui s'eflace lentement sur les hauteurs, a laissé dans une ombre plus épaisse la vallée de Rokeby, où , coulant dans leurs lits profonds , les rivières qui la gardent défendent le passage en réunissant leurs ondes. Les chênes majestueux dont les sombres rameaux font du jour , à midi , un crépuscule noir , alors inaccessibles à une plus faible lumière , du crépuscule font une nuit précoce. Banques , au milieu des airs s'élèvent les chants des corbeaux déjà perchés, et ils semblent éveiller les génies des ondes par des murmures en harmonie avec les leurs; car
les flots de la Greta criaient plus haut, et ceux de la Tees lui répondaient d'une voix plus forte. Le vent du soir s'éveillait capricieux, et capricieux exhalait son souffle en soupirs... Wilfrid , dont le cœur,nourri des prestiges de l'imagination, ressentait pour ces lieux un attrait invincible, les parcourait d'un pas plus lent, et souvent s'arrêtait pour regarder autour de lui • car , quoiqu'il se rendît près de sa bien-aimée, il ne se hâtait pas de quitter le bocage pour s'abandonner au tressaillement doux et solennel que cause un plaisir mystérieux mêlé de crainte. Telles sont les bizarres rêveries qui nous occupent , lors môme que les passions font vibrer les cordes de nos cœurs.
Cependant il franchit les noirs détours du bois et arriva enfin à l'entrée du vallon où l'antique château s'éleva devant lui, argenté par les rayons de la lune. Il était depuis long-temps dépouillé des terreurs guerrières qui en avaient jadis défendu l'approche : les créneaux et les tourelles grisâtres semblaient à demi tomber en ruines ; l'inexorable temps avait ébranlé le donjon et les remparts, comme l'aurait pu faire un ennemi : là, où des bannières bravaient l'assiégeant, flottaient maintenant le lierre et la giroflée; dans le vaste corps-de-garde où les sentinelles passaient jadis des heures ennuyeuses , maintenant, à la lueur d'un joyeux fagot , l'araignée joue sur les larges dalles; les canons qui flanquaient les murs gisent démontés; les fossés sont ruinés et à sec; la hersô terrible a disparu... et toute la forteresse est devenue un paisible château.
3Iais pourtant des précautions récemment prises montraient que les jours de danger étaient revenus; les murailles de la cour offraient des traces de réparations, et dans leur état de délabre-
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ment étaient encore assez fortes pour résister aux attaques d'une bande de maraudeurs. Les poutres avaient été de nouveau mises en état de soutenir en l'air le pont-levis tremblant, et ce ne fut qu'après avoir répondu à maintes et maintes questions que Wilfrid se fit ouvrir la porte jalouse : et quand il fut entré , verrous et barres de fer reprirent leur place avec un bruit sinistre. Puis, lorsqu'il traversa le portail voûté, le vieux concierge à cheveux gris éleva son flambeau , et l'examina des pieds à la tète avant de le conduire vers le salon. Ce vaste et antique salon, où se déploya jadis la magnificence des chevaliers, semblait en délabrement et en ruine. La lune brillait à travers les châssis de pierre qui coupaient les vitraux, et par la mélancolique lumière qu'elle répandait, la salle gothique ressemblait à un caveau funèbre. Etendards et bannières ne flottaient plus sur des bois de cerf ou sur des défenses de sanglier ; on ne voyait plus de brillantes armures étinceler entre ces trophées de la chasse. Ces armures , ces bannières ont servi à équiper les soldats deRokeby; mais toutes sont restées dans la plaine de Marston I Cependant çà et là les rayons de la lune tombent sur un endroit où des armes ornent encore la muraille, armes d'une 'grandeur inaccoutumée, d'une forme bizarre , qu'on ne voit plus dans les combats modernes : semblables à ces vétérans , restes de la guerre, qu'on ne reconnaît qu'à leurs cicatrices négligées.
Matilde vint bientôt le saluer, et ordonnant à ses domestiques d'allumer le feu du soir , dit que tout était prêt pour le départ, et qu'elle n'attendait que l'escorte de Wilfrid. Mais sans vouloir révéler ses soupçons sur l'avidité de son père pour l'or, Wilfrid donna à entendre que, de peur qu'un œil jaloux s'attachât sur leur précieux fardeau, il avait jugé plus sage de n'entrer dans le château de Barnard que quand la nuit serait plus avancée.
CHANT V. 19i>
C'est pourquoi il avait donné ordre aux plus dévoués de ses soldats de se réunira Rokeby, dès que les sentinelles auraient été relevées à minuit. Vint alors Redmond, qui jusqu'ici s'était occupé de préparer tout ce qui était nécessaire et à mettre le château sur un bon pied de défense. Charmé des aJ^tentions et de la bonté de Wilfrid , il saisit la main froide de son rival et la pressa jusqu'à ce que le brave jeune homme répondît à son étreinte amicale. Ils semblaient se dire : » Que toute jalousie soit pour le présent oubliée, et ne rivalisons plus que de zèle pour secourir cette belle affligée. »
Aucune parole ne fut prononcée pour conclure cette trêve : ce fut un traité du cœur, une généreuse pensée qui inspira soudain les généreux rivaux. Matilde comprit leur secret au changement subit de leurs visages et de leurs regards 5 et... car elle n'avait pas craint médiocrement les dangers qui pourraient naître d'une jalouse colère... elle éprouva, même dans son affliction, une joie au-delà des atteintes du destin. Ils s'assirent ensemble autour de la cheminée, causèrent, se flattant d'un avenir plus heureux, et permirent à la joie qui s'élevait dans leurs âmes de dorer les malheurs qui les menaçaient... Haut privilège du jeune âge, qui vaut tous les plaisirs de l'âge mur ! Le fagot pétillant jetait une vive lumière, et éclairait cette scène d'amour, animait le teint déjà brillant de Wilfrid, jouait sur le cou de neige de Matilde, sur ses noirs cheveux , sur son front élevé , et riait dans l'azur des yeux de Redmond. Deux amants demeuraient assis près d'une même jeune fille sans un regard de jalousie ni de hainejla jeune fille était assise entre ses deux amants avec un visage ouvert et un air tranquille... c'est un spectacle qui ne se rencontre que rarement , grâce à la colère des hommes et à la vanité de s femmes.
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Pendant qu'ils étaient paisiblement assis de la sorte, un couj) ébranla la porte ex'érieure, et, avant que le vieux concierge pût répondre, les sons d'une harpe se firent entendre , et une voix mâle, mais douce, se maria harmonieusement aux accords de la musique.