CHANSON
Du ciel la flamme est épuisée, Du soir s'épanche la rosée ; Mes pas ont erré tout un jour :
Cœurs bons et de haute naissance, N'éloignez pas mon espérance, Accueillez l'errant troubadour.
Mais le sévère portier répondit : « Éloigne-toi, méchant vagabond ! le roi a besoin de soldats : à la guerre, je pense, tu ferais un meilleur métier qu'ici. » A ce reproche peu bienveillant ^ le ménestrel répondit comme s'il s'y attendait.
Suite de la Chanson.
« Je ne saurais au champ d'honneur
Manier l'épée ou la lance :
Toute ma force et ma science
Sant d'attendrir un jeune cœur.
Far la puissance harmonieuse
De cette harpe ingénieuse
Que touche un ménestrel vainqueur.»
Le portier, toujours inébranlable, répliqua : « Ta en paix , va-t'en à la garde du ciel. Si tu restes plus long-temps à cette porte, crois-moi, tu auras à t'en repentir. »
('omme avec un air de reproche, le jeune Wilfrid prit le parti du
ménestrel : « Ces vers si coulants et si faciles m'émeuvent, dit-il,
et dénotent un talent non vulgaire ; le pauvre chanteur aurait
l'icn de la peine à chercher plus loin un asiic; car la nuit est ve-
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nue; et j'ose m'offrir pour garant de ses intentions innocentes... Le sang de votre Harpool est aigri par l'âge; sa porte, que jadis il ouvrait aisément pour recevoir un ami, pour secourir un pauvre, à moi-môme aujourd'hui , à moi qu'il connaît depuis si longtemps, il ne l'ouvre qu'avec hésitation. » — « Oh, ne blâmez pas comme faute du pauvre Harpool un mal de ce mauvais temps. Il croit que de ses soins dépend la sûreté de l'héritière de son maître , et ne juge pas prudent d'ouvrir la tour à des hôtes inconnus lorsque le soir arrive, poussant le zèle jusqu'à un excès de dureté et de rudesse : je voudrais bien qu'il fut moins sévère pour ce pauvre chanteur... mais écoutons, il continuel »
Sxdte de la Chanson.
a J'ai d'âpres chants pour les guerriers,
Et des lais tendres pour les belles;
J'ai des contes aventuriers
Pour endormir, en nos foyers,
Des enfants les Tives prunelles;
Des histoires de revenants
Pour effrayer les jeunes filles.
La nuit est bien noire, et le jour
Sur nos verdoyantes charmilles
Est loin encor de son retour.
« Des Bokeby preux à la guerre Je puis vous dire tous les noms ; Je connais sur leur race allière Des faits qu'ignorent nos vallons; Si vous vénérez leur mémoire.
Du troubadour cherchant la gloire Accueillez les simples chansons.
o Le bardft et sa harpe qui brille Aux Rokeby plurent toujours ; D'an baron jamais la famille Ne put obtenir d'heureux jours.
Lorsque d'un barde l'anathème Frappa ses orgueilleuses tours.
Si des Rokeby le sang même Vous est cher, ne soyez point sourds Aux cris d'un barde qui vous aime.»
202 ROKEBY.
«Ecoutons, Harpool parlemente... Il nous faut espérer, dit Redmond , que la porte s'ouvrira... » « Malgré toute ta science et ta vanité, tu ne sais, je parie, nil'hiçtoire du sanglier Félon (1), répliquait Harpool , ni comment il faisait retentir de ses cris les eaux de la Greta , et les profondeurs de la forêt de Rokeby , ni comment Ralph Rokeby donna l'animal aux moines de Richemont pour en faire un festin. Si tu pouvais nous conter les aventures de Gilbert Grifiinson , et du brave Peter-Dale qui savait si bien manier l'épée , ainsi que du vaillant fils de l'Espagne , du moine Middlelon et du courageux sir Balph, aventures où tu peux trouver occasion de nous donnera rire, tu trouverais dans ce manoir un souper et un gîte. »
Matilde sourit : ■< J'espérais peu, dit-elle , du goût d'Harpool pour les chants de méîiestrels I mais quant à ce troubadour, pouvons-nous oser, Redmond, dire qu'on prépare avec soin son repas et sa couche ? - — « Oh I ne me le demandez pas ! dès mon enfance , mon cœur a tressailli au son de la harpe -, et je ne puis entendre ses plus simples accords sans qu'ils me rappellent mes songes de la terre d'Erin , quand , placé aux genoux d'Owen Lysach... c'était le Filea d'O'Neale (2), vieillard aveugle et à longue barbe, dont les ans étaient aussi respectés que ceux d'un prophète... je voyais un cercle de guerriers farouches à la mine sombre, sévère et sauvage, enchantés par les accents du barde, demeurer tout le jour près de lui, passer d'une vive colère à une joie plus vive, éprouver tendresse, douleur, extase, enfin ressentir les diverses passions qu'il plaisait au barde de leur inspirer... Ah , Clandeboyl l'ombrage, ami du chêne deSlieve-Donard, ne recouvrira plus ma tête (3) , et la harpe d'Owen ne dira plus , auprès du foyer, ni les amours des jeunes filles, ni les louanges des liéros I Les ronces grimpantes cachent aujourd'hui ce foyer ,
centre d'une hospitalité joyeuse ; sans qu'il en reste aucun vestige dans la clairière, le château de mes aïeux est tombé, leurs vassaux errent de tout côté , et servent sous des drapeaux étrangers dans des guerres lointaines ; enfln , les fils de nos ennemis possèdent les belles forêts de Clandeboy... » 11 dit, et détourna fièrement la tête, pour essuyer ou cacher une larme qui brillait dans ses yeux.
L'œil noir et doux de Matilde s'était mouillé de larmes avant ■qu'O'Neale eût séché les siennes \ posant sa main sur le bras du jeune homme : « C'est la volonté du ciel , dit-elle. Et crois-tu , Redmond , que je puisse , moi , quitter sans douleur ce toit de mes pères , abandonnant à la destruction et aux ruines tout ce qui m'a été cher depuis mon enfance ? Car c'est dans cette douce paix domestique que Matilde a trouvé tous ses plaisirs. Ce foyer, où mon père avait coutume de s'asseoir , sera bientôt occupé par un étranger ^ cette salle , où je jouai enfant , détruite comme celle de tes ancêtres , cher Redmond , disparaîtra sous les ronces et les broussailles peut être , ou , cessant de m'appartenir, à moi et aux miens , n'abritera plus les descendants des Rokeby. Mais il est une consolation, mon Redmond... c'est la volonté du ciell... » Ses paroles, ses gestes et sa voix exprimaient l'amitié des anciens jours, car toute froide réserve avait perdu son pouvoir, en ce moment de sympathie pour le malheur. Le jeune Redmond n'osa point répondre ,mais il aurait bien préféré, s'il lui eût fallu choisir, cette heure de mélancolie à la puissance dont jouissaient ses ancêtres, et à la possession des vastes forêts de Slieve-Donard et de Clandeboy.
Les joues de Wilfrid perdent leur couleur; Matilde le voit et se hâte de reprendre : « Heureuse des secours que m'ofTre l'amitié , je dois ne pas m'abandonner ici à des murmures , et la fille de Rokeby ne quittera point le château de Rokeby avec un cœur gonflé. Cette nuit encore du moins , pour l'honneur de mes pères, ce foyer hospitalier brillera , et avant que l'héritière naturelle de ce château s'éloigne , le malheureux y trouvera asile, et ce pauvre barde , réchauffé par sa chaleur, contera les histoires des temps passés. Dites à Harpool qu'il se hâte d'ouvrir la porte, qu'il l'accueille et pourvoie à tous ses besoins... Cependant, cher Wycliffe , veux-tu nous donner un échantillon de ton talent sur la harpe?.... Aboyons, ne réponds pas.... et ne prends pas cet air triste!... Je devine ta pensée , il faudrait payer tes vers par des lauriers, et la pauvre Matilde, aujourd'hui sans terres, n'a pas une guirlande à poser sur ton front. Il est vrai, il faut que je quitte les aimables vallons de Piokeby , et je ne rêverai plus sous les ombrages de la Greta ; mais sans doute , geôlier peu rigide , tu permettras à ta prisonnière de courtes promenades , lorsque les fleurs de Tété couvriront à souhait les champs de Marwood-Chase et de ToUer-Hill (4) 5 alors je tresserai le houx vert , le riant muguet pour récompenser tes chants... » Le mélancolique jeune homme se tint quelques instants à l'écart pour accorder la harpe de Matilde, puis joua un air bas et triste pour préluder à la romance qu'il allait chanter,