LA. GUIRLANDE DE CYPRES
Ne me tressez pas de guirlande,
Belle, ou Iressez-la de cyprès ! ■:;
Du houx la richesse est trop grande,
Les lis sont trop blancs el trop gais.
Fleur de mai, champêtre églantîne , Ceignez des fronts moins inquiets; Je fuis la guirlande enfantine, Je Teux la mienne de cyprès.
Bourgeons de la vigne rieuse, Couronnez la folle gaieté; Chêne Tiril, pensive yeuse, Craignez la fière liberté !
Que le myrte frais s'entrelace Sur la tête des vrais amants; Mais par Maltide en mes tourments, Kul myrte à mon front n'aura place :
Point de guirlande en vos regrets.
Ou bien iressez-la de cyprès !
Garde tes roses réunies , Albion, lu les payas cher ; Albin', que ton bonnet bleu-clair S'orne de bruyères fleuries, Humides des perles amies, Doux présents des plaines de l'air; Que la fleur d'un vert d'émeraude Orne tes cheveux , noble Erin'.
Dont l'âme inconnue à la fraude Aime ce tribut souverain.
Mais ne m'offrez point de guirlande, G belle, ou bien je la demande De cyprès propre à mon chagrin.
Que la harpe aux doux chants résonne.
Tandis que les jeunes beautés De lierre forment la couronne Au vieux ménestrel des cités, Tandis que d'une main sanglante Le vainqueur brandit son laurier, Et que la trompette bruyante Tante un triomphe meurtrier.
Mais quand la cloche funéraire Sonnera le glas de ma bière.
Point de guirlande en vos regrets, Ou bien tressez-la de cyprès !
Oui, tressez pour moi le cyprès ; Mais, ô Maiilde, pas encore ! Laissez au gré de mes souhaits Passer quelque mois dont j'implore La courte durée et la pais.
1 L'Ecosse. A. M.
2 L'Irlande, a. h.
206 ROKEBY.
El puisqu'il faut que je succombe, Quaud les villageois sur ma tombe Déposeront le romarin, O belle, alors, que votre main Me tresse une simple guirlande; Mais de cyprès je la demande, Comme la voulut mon cliagiiu I
O'Neale remarqua une larme qui brillait dans les yeux de son rival, et lui parla avec une franche et cordiale amitié : ■< Non , noble Wi If rid ! dit-il, avant que se lève le jour où notre pays aura à déplorer le silence de tes chants, bien des couronnes te seront volontairement accordées par les mains de l'amour et de l'amitié. Je suis loin de souhaiter qu'un sévère destin te condamne comme moi à l'état de captif, captif dont les mains sont liées par les lois de l'honneur, et qui porte une épée qu'il ne peut tirer ; mais s'il en advenait ainsi , orgueilleux comme des ménestrels , nous parcourrions ensemble le pays sur de fringants coursiers , comme les anciens troubadours, allant frapper aux portes des vaillants barons. Nous visiterions tous les amants de la lyre, du mont de Michel à la cime de Skiddaw ; nous irions des montagnes de la sauvage Albin aux prairies verdoyantes d'Erin , tandis que toi , tu toucherais les cœurs plus tendres avec des chants de pitié et d'amour, et que moi , ton compagnon , avec des accents plus sévères , je chanterais la guerre et le trépas des guerriers. Les bardes de la vieille Angleterre seraient alors vaincus , ainsi que le fameux Hawlhorden (5) d'Ecosse , et réduite au silence sur le rivage d'Iernie , la harpe de M'Cartin (6) ne charmerait plus personnnel.. >• Ainsi parlait Redmond d'une voix amie pour arracher un sourire aux joues de Wilfrid , fanées par le chagrin.
« Mais , dit Maltidc , avant que ton nom , cher Redmond , ob-
tienne la gloire qui lui est réservée , dis , serais- tu assez complaisant pour aller nous chercher ton confrère le ménestrel qui vient d'arriver ? Que tous nos serviteurs aussi se hâtent de venir se placer en cette salle , suivant leurs rangs, pour l'écouter. Je sais que leurs fidèles cœurs s'affligeront quand leur pauvre maîtresse leur dira adieu : que la musique et les verres adoucissent donc pour eux l'instant de la séparation?... » Le barde vint : il était encore dans la première jeunesse ; ses vêtements étaient coupés à la mode des anciens jours , de manière à former le costume des vieux ménestrels de l'Angleterre (7) , et consistaient en une espèce de tu • nique de kendal vert et un collier que fermait une agrafe d'argent. Sa harpe était suspendue par une écharpe de soie , et à son côté l'on voyait une épée. Vous auriez dit un déguisement pour une réjouissance ou pour une fête.
Il salua avec un air de politesse aisée, mais étudiée pourtant. Ses gestes et sa voix semblaient, afin de plaire, affecter une aimable franchise ; sa figure avait ce caractère incertain qui séduit les yeux , mais non le cœur. Cependant il semblait difficile de concevoir des soupçons à la vue d'un visage si jeune et si tranquille. Son œil était tellement vif et rapide, qu'observant tout, il paraissait ne rien observer. Ses regards parcoururent tout le cercle, et personne ne vit que nul n'échappait à son examen , mais ils s'abaissèrent devant ceux de Matilde et ne purent considérer Redmond. Des gens soupçonneux, des vieillards auraient pu regarder comme redoutable, dangereux et hardi , cet hôte qui s'était invité lui-même 5 mais nos amants étaient jeunes... et les serviteurs, enveloppés dans leur chagrin et dans la crainte de perdre leur chère maîtresse , étaient venus au château , les yeux troublés par les larmes, comme pour porter le drap funéraire de son cercueil.
Toute cette expression repoussante qu'avait la physionomie du ménestrel se dissipait lorsqu'il faisait retentir les cordes de sa harpe ; elle s'évanouissait à la voix de l'inspiration , comme fuyait jadis le démon de Saiil. Il promenait autour de lui un regard plus noble-, un accent moins travaillé prétait un nouveau charme à sa voix; son cœur battait plus généreux et plus grand , dans tout l'orgueil des ménestrels!... Hélas! cet orgueil passait trop vite , il finissait avec le chant qui l'avait inspiré ! Son âme reprenait , avec la chaîne de l'habitude, ses vices bizarres et ses vaines folies , et le talent qu'il avait reçu du ciel n'était plus qu'un objet de haine et de mépris. Tel était le jeune homme que la vierge de Rokeby pria avec douceur et bonté de répéter un de ces chants qu'elle aimait, bien qu'elle ne les eût entendus que de loin.
XTIII.