‹ Œuvres de Walter ScottChapitre 23 sur 31 · LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER

chanson.

Tandis que la rian'.e aurore Sur la monlagne était encore Grisâtre et ceinte de brouillards, Monté sur son coursier rapide, Mon amant a fui nos remparts, Traversant la vallée humide.

Et sur les monts au roc aride, Promenant de vastes regards.

Que Dieu de sa force environne Le brave qui dans les hasards S'est éla,ncé pour la couronne !

Il a sur ses cheveux flottants

Mis son casque aux feux éclatants.

Et recouvert d'une cuirasse

Le pourpoint qui peu l'embarrasse ;

De sa ceinture au bouclier

Est pendu son glaive d'acier.

Que Dieu de sa force environne

Le brave et généreux guerrier

Qui va défendre la couronne !

C'est pour tes droits, riche Albion,

Qu'il a saisi sa grande épée ;

Du roi ce noble champion

L'est de l'église émancipée.

Partout son mot d'ordre e«l Vhonnctir ;

Le renom, voilà son labeur.

Que Dieu de sa force environne

Le guerrier brûlant de valeur

Qui va défendre la couronne !

Que de Fairfax et de Valier, Les rebelles se glorifient!

A tous nous pouvons rappeler Les raisons qui nous fortifien l Dans l'espoir que les preuv du Nord, Ea qui le courage bouillonne, Pientôt feront pencher le sort En combattant pour la couronne.

Les Cavendishs et les Derbys, Juste effroi de leurs ennemis, S'offrent d'abord; puis de l'Irlande Vient Ormond, un fer pour guirlan de

Et puis Montrose, orgueil d'Albin.

Verra-t-on des guerriers valgaires Lutter contre ces adversaires, Ces barons qui, le glaive en main, ht quand l'espoir les aiguillonne.

Vont se battre pour la couronne?

Bonne fortune au fier cimier De l'intrépide chevalier !

Que son drapeau comme sa lance Triomphe au milieu des combats, Jusqu'à ce que, dans ses climat:^, Il laisse dormir sa vaillance Glorieuse au sein de la paix ; Fidèle au pays qui la donne, A réglise, riche en 1 ienfaits, Aux attributs de la couronne !

'. Hélas! dit Matilde.. ce chant, bon ménestrel, ne se fait plus que vainement entendre! Ilfutun temps où les vassauxdeRokeby, s'assemblant à ces nobles sons, eussent formé un corps de cent braves déterminés -, mais maintenant nous écoutons ces accents guerriers comme la tempête qui résonne à Toreille d'un soldat mourant. Ta voix nous plonge dans la tristesse, vu notre impuissance de répondre à cet appel. Néanmoins qu'il reçoive les applaudissements mérités, celui qui chante la juste cause, alors môme qu'elle semble tout-à-fait perdue suivant les apparences humaines. Puisque l'héritière de Rokeby le peut encore, que cette légère récompense te paie de ta peine... passe-moi ta harpe, car je veux essayer si mon faible talent peut quelque chose, avant de quitter le (oit de mon père, pour déplorer la cause dans laquelle nous avons succombé. »

Le ménestrel, les yeux humblement baissés, reçut d'une main tremblante le don de Matilde. Jusque là, le désir d'arriver avec honneur à son but le faisait persister dans son lâche dessein : ai-

212 ROKEBY.

guillon puissant, d'une force inconnue, qui étoufife tout sentiment meilleur et qui règne sur la plupart des âmes humaines, depuis le chef qui trace un plan de campagne jusqu'au chasseur qui poursuit les animaux des bois. Le chasseur voit avec insensibilité des plumes éparsesetdu sang répandu, car tout sentiment du malheur de sa victime se perd dans la joie qu'il ressent de son habileté. Le vétéran aussi, qui ne peut plus accompagner les guerriers au combat, aime encore les succès de son art fatal, et trace avec le crayon sur le papier la route probable de quelque farouche envahisseur, à travers le sang et les ruines. Il condamne des patriotes à la mort et des villes au feu, pour illustrer le nom d'un autre, dont il partage le crime sans partager la gloire. Quel est donc le motif qui lui faisait ainsi passer son temps à méditer des crimes ?Qui arme ainsi son cœur contre la pitié ?.. . c'est l'orgueil de son art.

Mais dans l'esprit d'Edmond, tous les principes étaient incertains, vagues et mal définis. Son âme, comme une barque privée de gouvernail, était ballottée par les flots changeants des passions ; le vice et la vertu n'exerçaient sur lui d'autre empire que celui du moment-, et, hélas! quand la passion seule nous gouverne, combien sont rares les moments que nous donnons à la vertu! Cependant la vertu s'éveilla alors dans son cœur... car l'orgueil, qui suppléait chez lui à l'habitude du crime, ne put le soutenir lorsqu'il entendit le chant où Matilde déplora ses malheurs.

l'adieu.

Chanson.

De Rolicby j'entends les bois

Dont à nos chants récho s'éveille ;

De la Greta j'entends la voix

Qui retentit à mon oreille : •

Je ne puis long-temps les ouïr, De la rive qui me vit naître.

Comme un rayon qui va nous fuir.

Avant l'aube il faut disparaître.

Du doux foyer de mes aïeux Il faudra, détachant leurs armes, Effacer les traits glorieux.

Accomplis au sein des alarmes :

Matilde ici n'entendra plus Résonner les échos fidèles ; Mais cependant ces grands modèles Vivront ainsi que leurs vertus.

La dame s'arrêta un moment, puis elle continua sur un ton plus élevé.

Que nos châteaux et nos toureiles

Ne soient plus que de noirs débris!

Que parents et noms soient flétris,

Eteints comme des étincelles !

De notre roi c'est le destin.

Si dans l'histoire, exploits, bannières

N'éblouissent plus les paupières,

Mort, défaite ou calamité,

nien ne pourrait aux yeux vulgaires

Obscurcir notre loyauté.

Les rois en leurs crises dernières

Connurent la fui de nos pères;

Richesse, éclat, biens, dignités.

Leur foi les avait mérités.

Périsse orgueil, faste ou puissance,

Dons périssables d'un mortel !

Mais que survive la constance,

Car elle est un présent du ciel I

Tandis qu'il écoutait la romance de Matilde, mille pensées se combattaient dansl'àme d'Edmond. Parmi les villageoises de son pays, il pouvait avoir rencontré une figure aussi belle, une vois aussi douce ; mais les chants de village ne peuvent jamais suppléer à cette mélodie riche et variée; et jamais on ne vit dans la jeune vierge d'une chaumière cet air d'aisance et de dignité, qui ins-

ROIANS POÉTIQUES. 14

l>.14 ROKEBY.

pire le respect et l'amour, et qui distingue les filles des grands. Néanmoins les charmes de la jeune châtelaine n'auraient peutêtre pas sufTi seuls pour détourner Edmond de ses criminels projets; mais lorsqu'elle se montra par sa force d'âme supérieure à tant d'infortunes réunies, donnant ainsi à ses yeux un éclat plus vif et à son corps une nouvelle majesté... Edmond se figura voir cet objet qu'il avait rêvé, alors qu'il errait seul, bien avant que son âme eût connu le crime, sous les ombrages de Winston, excitant son imagination à former les traits, l'air, la voix divine d'une belle princesse, dépouillée par le destin cruel, de ses honneurs, de sa puissance et de son rang, qui attendrait que l'épée victorieuse d'un héros vînt lui rendre le royaume de ses pères.

XXYI.

" Telle était ma vision, pensa-t-il, et c'est moi qui travaille à la ruine d'une vierge telle que jamais l'imagination, dans ses plus beaux rêves, n'en produisit une pareille ! Est-ce ma main qui ou- ■ vre la porte de ce château à ses implacables ennemis ! ennemis qui ne connaissent plus ni honneur, ni loi, ni loyauté, dont le plus doux bienfait est une mort soudaine ! L'ai-je donc fait, moi qui ai juré que, si la terre possédait un tel ange, je la parcourrais

tout entière pour baiser la trace de ses pasi... et maintenant

Oh ! si la terre pouvait s'entrouvrir et m'engloutir vivant! n'y a-t-il plus d'espoir! tout espoir est-il perdu!... Bertram est déjà à son poste ! tout à l'heure je viens de voir son ombre passer sous la voûte du porche-, il doit attendre mon signal... nous gagnons ainsi un peu de temps. J'ai ouï dire aux serviteurs que les troupes du jeune Wycliffe se rendaient ici... Un cri d'alarme hâterait l'instant du crime ! Ma harpe va retenir encore ceux qui m'écoutent. » Et alors, d'une voix troublée et basse, il chanta une triste complainte.

CHANT V. 2Id

Page 1