BALLADE
u Où me conduisez-vous ? » dit le moine surpris. Un des brigands répond : « Vers le lit d'une femme
Qui dans un moment rendra l'àme ; Tu dois prier près d'elle, et recueillir ses cris. »
H Je Tois, dit-il, une dame tremblante;
Mais rien n'annonce son trépas; Elle a du lis la blancheur éclatante ,
Et tient un enfant dans ses bras. »
« Moine, remplis Ion ministère , Absous son âme du péché ; Elle Ta celte nuit s'envoler de la terre De son état tu dois être touché.»
« Qu'une messe soit célébrée, Et qu'à ton retour au couvent Des morts on entende le chant, Que Ton sonne le glas de la cloche sacrée.»
Le moine, son rôle accompli , A Littlecot revient avant l'aurore (8), Et de douleur s'élève un cri ; La châtelaine est morte, et le crime on l'ignore I
« Le sauvage Darrell est un homme étonnant ,
Disent les femmes du village ; Comme un linge il est pâle ; il baisse le visage Et prie au son de l'airain du couvent.
« Si monarque ou baron se montrent sur sa route,
Il les regarde avec mépris ;
:\Iais qu'il rencontre un moine gris, Il incline le front... d'épouvante sans doute.»
« Ménestrel ! il me semble que tes ballades magiques, dit Matilde, ont le pouvoir d'évoquer les esprits. Mon imagination m'a presque fait distinguer près du porche obscur un farouche visage; en ce moment même, je l'aperçois dans cet enfoncement noir. . . Redmond, Wilfrid, regardez ! c'est une forme humaine bien visible et bien distincte... 3Ion Dieu, ayez pitié de nous !... Le voilà qui avance!... » Ses yeux ne le trompaient pas. En quelques en-
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jambées, le farouche Bertram est arrivé au milieu de la vaste salle ; alors il s'arrête, et levant avec fierté sa main menaçante, il s'écrie d'une voix de tonnerre : « Qu'on ne bouge pas, si l'on tient à la vie! un mot ferait verser du sang, la moindre résistance vous attirerait la mort! » Derrière leur chef, et sortant du porche obscur, viennent les bandits se ranger en silence... seulement le triste écho répète le bruit de leurs pas mesurés, La lueur incertaine de la lampe fait briller leurs armes,et vaciller leurs panaches. Ils défilent en ordre les uns après les autres, comme les spectres sur le magique miroir de Banquo. Alors, faisant halte à un signal de leur chef, ils se forment soudain sur un seul rang, puis se replient en cercle, entourant ainsi leurs victimes, comme une troupe de daims. A un second signal, leurs mousquets sont soudain pointés comme n'attendant qn'un mot de leur capitaine pour faire entendre leur décharge fatale.
Les serviteurs efîrayés forment un groupe, fidèles même dans leur frayeur mortelle, et, tout pâles, tout égarés qu'ils sont, ils opposent encore un rempart de leur corps entre Matilde et les ennemis. « Oh I hâte-toi, Wilfrid I s'écria Redmond ; ouvre cette porte secrète, enlève Matilde, gagne le bois ; nous pouvons tenir quelque temps ici, et pendant ce temps-là, tes hommes arriveront sans doute... Oh I ne parle pas, n'hésite pas, mais fuis ! » Tandis que la foule cache encore leurs mouvements, ils s'évadent par rissue secrète, et suivent de longs corridors gothiques, à travers mille détours ; Wilfrid conduit ou plutôt entraîne Matilde jusqu'à la porte du château, et bientôt la jeune fille se trouve libre et en sûreté sous les arbres de la forêt. Les rayons de la lune et les caresses de la brise du soir lui rendent l'usage des sens qu'elle a perdu : « Où est Redmond ? s'écrie-t-elle vivement -, tu ne réponds pas... il meurt î... il meurt î... et tu l'as abandonné man-
quant de tout secours humain ; tu Tas abandonné avec des assassins I Je le savais bien... Il ne rendra jamais son épéeà un homme... la sentence est donc prononcée! Va, je ne te remercie point d'une vie dont je fais peu de cas, et que tu n'as sauvée qu'au prix de la sienne ! »
Cet injuste reproche, ces regards de colère, le cœur de AVilfrid ne put les supporter. « Damoiselle , dit-il , mes soldats doivent être si près, tu peux rester ici en toute sûreté. Tu n'auras point à pleurer la mort de Redmond, si la mienne peut lui conserver la vie. » A ces mots, il séloigna, le cœur violemment agité, des larmes brillant dans ses yeux. Le sentiment de son injustice acca" bla alors le cœur navré de la jeune fille. « Arrête, Wilfrid, arrête I s'écria- t-elle, tout secours est inutile! » Il entendit, mais ne se détourna point; bientôt il arrive au porche du château, bientôt il entre. . bientôt il a disparu.
En proie à toutes les cuisantes douleurs qu'engendrèrent jamais l'incertitude et la crainte, Matilde tenait ses yeux fixés sur la ligne de hautes fenêtres dont les vitraux gothiques éclairaient la salle du château, et qui, à cette heure de la nuit, donnaient passage à la pâle lueur rouge des lampes, tandis que les autres croisées réfléchissaient seulement la lumière blanche de la lune argentée. Nul bruit de combat, nul son d'alarme : c'est un profond silence de minuit. A voir le calme de la nature, on eût dit que tout reposait dans le château, quand soudain un éclair rapide brille aux fenêtres , brille et disparaît ! une explosion retentit... un nouvel éclair luit... une décharge part I Alors retentit un affreux tumulte où se mêlent les menaces et les cris d'effroi, le cli-
uetis des armes et les hurlements furieux de ceux qui tuent e^
de oeux qui meurent ! Comme la salle est pleine de fumée sulfureuse, les décharges mortelles sont précédées par une flamme plus rouge et plus sombre où Ton distingue, derrière les vitraux , des formes qui passent, qui frappent et luttent entre elles.
Quel bruit, apporté par le vent de la nuit, approche si rapidement derrière elle? C'est... c'est le galop d'un escadron ! Matilde entend ce son j elle court, et saisit les rênes du commandant : " Oh ! hàtez-vous de leur porter secours, s'écrie-t-elle, sinon tout secours serait vain ! gagnez vite la porte... et pénétrez dans le château ! » Tous les cavaliers sautent aussitôt à terre, et laissent errer en liberté leurs nobles chevaux, qui s'ébattent au clair de lune. Mais avant qu'ils fussent arrivés sur la scène du combat, la mêlée s'était engagée terrible. Lorsque Bertram remarqua la fuite de Matilde, il donna le signal de l'action ; et les vétérans de Rokeby, couverts des cicatrices des guerres d'Ecosse et d'Irlande, revenus de leur frayeur première, firent usage des armes dont ils étaient pourvus... car ils se tenaient tout prêts à protéger leur maîtresse dans le voyage qu'elle projetait. O'Neale, se mettant à leur tète, leur fit croiser, après leur avoir fait décharger leurs mousquets , les armes à feu obscurcissent bientôt de leur noire haleine cette scène de sang et de mort, tandis que les bandits tombaient à coups redoublés sur les défenseurs en petit nombre, et que deux fois repoussés, mais fiers et terribles , ils revenaient à la charge avec des cris de fureur.
Wilfrid est tombé... mais près de lui combatlejeuneRedmond, souillé de sang et de fumée , excitant du geste et de la voix ses braves compagnons à défendre courageusement une cause si désespérée. « Courage, camarades, courage I qu'on ne puisse jamais
dire que notre valeur a failli dans les murs de Rokeby !.. . Quoi 1 avez-vous peur de leurs cris sauvages? ou bien est-ce un nuage de fumée qui vous éblouit les yeux ? Mais ces voûtes ont retenti d'acclamations plus bruyantes aux jours de festin; mais ce foyer a répandu une fumée plus épaisse aux fêtes de la Toussaint et de Noël. Résistez donc I recommencez donc le combat-, vous combattez pour Rokeby et pour Matilde ! Les lâches ! ils n'osent pas venir se mesurer corps à corps avec nous » Impétueux, actif, fier et jeune, il s'élance contre les ennemis qui approchent. Malheur au misérable sur qui tombe la lame de son fer terrible! Ils reculèrent à sa vue , comme des loups devant un éclair, lorsque au milieu de leur conciliabule hurlant le feu du ciel vient les surprendre. Bertram veut lui résister... maisHarpeol s'attache à ses genoux, quoiqu'au risque de périr lui-même, arrête ainsi le brigand par le poids de son corps et l'empêche d'avancer. En ce moment les soldats de Wilfrid remplirent la salle, et criant, chargèrent avec tant de fureur les brigands , que , saisis d'une terreur panique, ils se débandèrent, reculèrent, tombèrent ou s'enfuirent. Ils n'écoutèrent plus la voix sévère de Bertram, quoiqu'elle dominât le bruit de la mêlée, tandis que , foulant aux pieds le vieillard mourant, il exhalait en vain menaces et blasphèmes , injuriant et les choses saintes et le destin , pour rallier ses compagnons fugitifs.
Bientôt le château fat enveloppé dans des ténèbres plus obscures que celles qui furent jamais vomies par les bronzes de guerre, ténèbres si épaisses que les combattants savent à peine comment éviter et où porter les coups. Ils luttent au milieu des ténèbres et de la fumée. . . mais bientôt paraîtra une fatale lumière ' Parmi les clameurs et le fracas des armes , retentissait le bruit sourd de l'incendie dévorant 5 de nouvelles horreurs se préparent
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au milieu du tumulte... e eliàteau est en feu ! On ignore si ce fut le hasard ou la main désespérée du frénétique Bertram qui lança le tison fatal. Matilde s'en aperçut", car des combles du bâtiment s'échappaient des bouffées de fumée noire. Cette tour qui naguère^ si légèrement construite, s'élevait vers les cieux, se dessinait si bien dans leur azur que l'œil pouvait y compter ses différents étages, ressemble maintenant , enveloppée qu'elle est d'un nuage noir, à un spectre gigantesque vêtu de deuil , jusqu'à ce que la flamme jaillisse par chaque ouverture, et que les différentes gerbes de feu rougeâtre, se réunissant après avoir été vomies, montent au milieu de l'obscurité , fanal terrible qui illumine au loin les champs et trouble les bords paisibles de la Greta. Bientôt l'incendie parcourt les longues galeries et les voûtes inférieures , s'emparant de tout ce qui peut entretenir, augmenter ou étendre sa fureur, épouvantant, par un motif de crainte encore plus évident , les malheureuses femmes qui ont fui le combat, et qui maintenant courent dans la plaine , remplissant l'air de vaines clameurs.
Mais les gémissements, les cris et le carnage ne cessèrent, dans l'intérieur du château, que lorsque les plafonds s'enfoncant montrèrent que les flammes avaient gagné les poutres du toit. Attendent-ils donc que les solives embrasées écrasent les vainqueurs et les vaincus ? L'alarme se répand. . . le pont-levis s'abaisse, les guerriers se précipitent hors des murs , mais à la lueur de l'incendie recommence le combat sur la pelouse. Chaque brigand, dès qu'il arrive, est immolé, et nul ne i)eut trouver un asile dans le bois. Mais le ménestrel effrayé parvient jusqu'à Matilde et s'attache à sa robe. Les cris, les prières , les ordres de la jeune lîUe arrêtent le bras levé qui le menaçait. Denzill et lui furent pris vivants : tous les autres, excepté Bertram, furent tués.
Et où est Bertram?... Prenant un essort terrible , l'incendie monte jusqu'aux nues; réunis en groupe les soldats contemplent le feu qui rugit de toute part, lorsque, semblable à un démon infernal qui tout rouge sort de l'élément destiné à son supplice pour souiller et empoisonner l'air... la figure noircie et les cheveux enflammés, apparut au plus épais de la fumée la forme gigantesque de Bertram ! Il lève et brandit fièrement son épée, il se précipite au milieu des lames qu'on lui oppose; son manteau roulé autour de son bras gauche reçoit et pare trois coups de lance , et ces trois coups n'arrêtent pas sa course , car il brise les trois lances comme autant de roseaux. Vainement ses ennemis se pressent pour l'environner ; avec une force irrésistible il rejette au loin les plus hardis... comme un taureau furieux disperse les dogues qu'il trouve sur son passage. Il se fraie un chemin à travers quarante ennemis, et gagne en sûreté la forêt.
Cette dernière lutte était à peine terminée, lorsque Wilfrid qui, passant pour mort, était resté dans le fatal château, abandonné par tous ses soldats, en fut arraché par Redmond ; car Redmond, qui était déjà à la porte, s'en aperçut et retourna sur ses pas... Il le déposa sous un chêne aux feuilles duquel l'incendie donnait une teinte rougeâtre, puis détacha l'agrafe de son manteau. Matilde soutint la tête languissante du jeune homme jusqu'à ce qu'il put respirer plus librement, et que la vie revenant en lui les payât de leurs soins. Alors il les regarda en poussant un profond soupir : « Que j'aurais , dit-il , voulu mourir ainsi !» Il n'ajouta rien de plus. . . car chaque cavalier avait déjà rejoint son cheval, et déjà les palefrois destinés à Redmond et à la vierge de Rokeby étaient devant eux. Deux soldats soutiennent Wilfrid en selle, tandis qu'un
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troisième conduit son coursier par la bride. Mais Malilde tourna souvent la tête , pendant qu'ils suivaient le cours sinueux de la Tees, pour voir encore une fois la demeure de ses pères , dont l'incendie éclairait au loin la vallée. Au-dessus, la voûte immense du ciel présentait à l'œil des nuages comme teints de sang ; audessous, les eaux de la rivière, réfléchissant la triste lueur , semblaient ensanglantées. Alors, et successivement, on entendit tomber la tour, le donjon et le château même, avec un fracas semblable à celui de la foudre : là, l'incendie s'arrêta un instant, puis, reprenant des forces, reparut avec un éclat nouveau au moment définir, inonda de ses clartés tous les environs, et s'éteignit., le château de Rokeby n'était plus I
Le soleil d'été qui dès le matin se plaisait à dorer le pavillon qu'habitaitMatilde, et lui rappelait par ses premiers rayons qu'elle devait adresser sa prière au ciel, ce soleil matinal a trois fois vu les fleurs s'ouvrir sur le gazon de Rokeby, mais il ne voit plus le sommeil fuir des yeux noirs delà belle IMatilde ; ce soleil matina I a lui trois fois sur les ormes et les chênes de la vallée de Rokeby , mais il n'aperçoit plus les tourelles grisâtres qui s'élevaient audessus de leurs dômes verdoyants. Le donjon et le château gisent, masse informe , qui , humide de la rosée du matin, ne peut répondre que par une noire vapeur aux premiers sourires d'un jour d'été. Le paysan qui va à son ouvrage s'arrête pour contempler ces décombres noircies, tâchant de reconnaître parmi les ruines la place des lieux qu'il se rappelle b^en. Ce pan de mur, débile et calciné, formait naguère un côté de la salle hospitalière ; quand cette arcade , maintenant brisée , était entière , c'était là que se distribuaient chaque semaine les aumônes ; et plus loin , où ces colonnes chancelantes inclinent déjà, c'était la chapelle où retentissait l'hymne saint. Ainsi passent les choses de ce monde ! Ni la piété ni la bienfaisance ne donnent à des monuments mortels une durée que le temps et le destin ne puissent abréger. Les tours partagent lesortde ceux qui les construisent; à celles-là les ruines, à ceux-ci la tombe; mais le ciel bienveillant a donné un gage meilleur à la foi et à la charité , et il permet à l'espérance chrétienne de dépasser, par un sublime essor, les bornes du destin et du temps.
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Maintenant commence la troisième nuit après celle qui a vu Rokeby devenir la proie des flammes. Sur les rocs de Brignal et sous les ombrages deScargill, le hibou commence ses homélies, le butor crie au milieu des joncs et du glaïeul , le corbeau sommeille sur son rocher, la loutre sort de son trou, le brochet et la truite reconnaissent leur tyran à son museau arrondi et à ses oreilles dressées, tandis qu'il s'avance sans bruit entre les roseaux et les herbes, ou qu'épiant à la faveur du froid clair de lune, il examine le ruisseau ou traverse l'étang... Perché sur son aire quil place toujours haut , le vautour abandonne enfin au sommeil son œil fatigué , qui tout le jour a si bien suivi le ramier rapide à travers le vallon. On aperçoit, éclairée d'une lumière incertaine, la haute montagne de pâle granit dans les cavernes de laquelle s'étaient naguère cachés les brigands. La cime sauvage de la montagne, revêtue de taillis et d'ifs , jetait une ombre obscure sur les ondes de la Greta , ombre qui rencontrait ou qui évitait les yeux, suivant les divers changements d'une lumière inconstante, de même que l'espérance et la crainte s'attachent alternativement à nos pas dans le voyage incertain delà vie.
Se glissant le long des rocs et dans le taillis vert , un homme seul s'avance d'un pas furtif , comme le renard qui s'approche à minuit d'une ferme , s'arrête souvent et tremble dès qu'une brise légère vient agiter le feuillage. Le voilà qui passe près du rocher revêtu de lierre , le hibou l'a vu et se tait ; le voici maintenant sous le chêne antique , il entend croasser le corbeau qui s'éveille ; il descend de plus en plus bas, les feuilles frémissent, les broussailles s'écartent , la loutre l'entend marcher sur le bord, plonge et disparaît : c'est à minuit , c'est sur la cime de la paie montagne
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de granit que se lient le voyageur solitaire. Il me semble qu'à la clarté de la lune on peut distinguer son corps et ses traits ! Cet air de jeunesse et cette joue si pâle racontent assez haut une histoire mélancolique, histoire de passions violentes, de crimes, de douleurs et de remords I C'est l'œil d'Edmond , qui au moindre bruit promène autour de soi ce timide regard , c'est la précipitation coupable d'Edmond qui écarte les broussailles dont est obstruée la caverne , et quand l'étroite entrée est libre enfin , c'est le corps d'Edmond qui s'y glisse.
D'un caillou qu'il frappe avec l'acier jaillit une étincelle, et bientôt une lampe éclaire le souterrain . D'un œil inquiet et rapide il examine chaque angle de l'obscure caverne. Depuis qu'il a quitté cette triste retraite , il lui semble que personne n'y a pénétré ; il aperçoit à la même place le butin , récompense des fatigues de ses compagnons ; des masques et des déguisements sales de boue , des armes brisées et couvertes de sang , et tous ces instruments sans nom qui aident les brigands nocturnes à exercer leur infâme métier , sont suspendus le long des noires murailles ou gisent pêle-mêle dans les coins. Sur une table malpropre on voit encore les restes de l'orgie du matin : ce sont ici des flacons et des verres vides, là des bancs renversés, plus loin des chaises brisées; tout est encore dans le même état qu'au moment où l'orgie se terminait , lorsque le soleil rouge inclinait vers l'occident et que Guy Denzill disait à ses compagnons pour les encourager : » Aux coffres-forts de Rokeby ! Ils burent, crièrent avec fureur, rirent aux éclats, sortirent comme des fous delà caverne, et s'éloignèrent... pour ne pas y revenir I Ils trouvèrent sous les voûtes de Rokeby ce qu'ils méritaient... une mort sanglante, une tombe de flamme.
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Il retrouve aussi son costume de paysan, costume qu'il a quitté pour prendre un déguisement perfide , et il frissonne rien qu'à l'idée du rôle qu'il a joué sous les vêtements de ménestrel, « Maudit sois-tu , s'écria-t-il , art fatal qui m'inspiras mes premières folies, et qui me valus ensuite les ignobles suffrages des brigands avec qui j'ai outragé les lois de Dieu et de la nature ! Trois jours se sont écoulés à peine depuis la dernière fois que j'ai quitté cette caverne, misérable, insensé, prompt à mal faire, mais non encore meurtrier, du moins ! Oh ! j'entends encore la gaieté de mes compagnons ; il retentit encore à mes oreilles le rire général qui afTermit mon courage et endurcit mon cœur , pendant que je m'exerçais à jouer mon rôle de traître... Et pliit à Dieu que tout ce qui s'est passé depuis put n'être que la vision chimérique d'un délire de fièvre ! mais ma mémoire fatale ne me retrace que trop bien les cris de désespoir que la douleur arrachait à mes compagnons mourants , lorsque nous voyions briller la flamme et tourbillonner la fumée ; lorsque nos adversaires fondaient sur nous avec fureur et nous pressaient entre le fer et le feu !... eXma fuite insensée!... et le glaive levé sur moi!... et la main protectrice de cet ange !... Ah ! si , durant ma vie exempte de meurtres , je pouvais du moins acquitter ma dette de reconnaissance !. . . peutêtre l'objet que je viens chercher ici contribuerait-il... Il se retourna sans rien dire de plus.
S'éloignant du foyer éteint, il fait cinq pas vers le Nord, comme s'il mesurait le terrain , puis fouille avec une bêche les entrailles de la caverne, et ne s'arrête que lorsqu'il a trouvé pour fruit de ses recherches, et à une grande profondeur, une petite cassette de fer. Au moment où il se baissait pour en ouvrir le ressort , il
sent une main géante se poser sur son épaule, il tressaille, retourne la tête avec terreur , et crie... C'était Bertram qui le touchait. « Ne crains rien, » dit-il ; mais qui aurait pu entendre cette terrible voix et cesser de frémir?... <• Ne crains rien î... De par le ciel , il tremble autant qu'une perdrix entre les griffes d'un vautour ! » Bertram enleva Edmond de terre et lui arracha la cassette qui, ouverte, laissa échapper une chaîne et un reliquaire d'or. Il regarde avec surprise ce bijou d'une forme bizarre et la devise qu'il ne peut comprendre ; puis rassurant Edmond de son mieux , il adoucit un peu l'expression farouche de ses traits; car l'œil à demi ouvert du jeune homme dénotait encore une frayeur mortelle, et il regardait la porte de travers , comme s'il songeait à fuir. « Assieds-toi , dit Bertram , tu ne cours aucun danger , tu ne peux fuir , et tu ne fuiras point. Le hasard m'amène ici ; j'ai vainement parcouru la montagne et la plaine pour trouver un refuge. Mais maintenant , dis-moi , jeune astucieux, que fais-tu ici? que signifie ce bijou? J'ai remarqué qu'on vous avait fait prisonniers Denzill et toi : quel heureux coup du sort a délié vos chaînes ? Je croyais que depuis long- temps, exposées sur la tour de Baliol , vos tètes avaient souffert les injures du soleil et de la pluie. Conte-moi tout... et note ceci ! rien ne m'irrite comme le mensonge ou la peur. » Appelant tout son courage à son aide , mais tremblant encore , le jeune homme obéit.
« Denzill et moi nous avons passé deux nuits dans les fers , étendus sur le pavé froid d'un cachot. Le troisième jour nous reçûmes la visite du sombre Oswald Wyclifife qui s'approcha de nous, regarda long-temps mon camarade de travers, d'un œil fixe et pénétrant , et lui dit enfin : •< Est-ce toi qui t'appelles Guy Denzill? » — « Moi-même. » — <> C'est toi qui servais à la cour le bizarre Buckingham. Chassé par lui, tu obtins une place de garde
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dans les bois de Marwood qui appartiennent à Ailliers ; tu la perdis ensuite.. . Je n'ai pas besoin de te dire pourquoi. . . Alors tu vécus en chevalier d'industrie , et enfin tu te battis pour Rokeby.. . N'est-ce point là l'histoire véritable de mon prisonnier ? » — « Oh ! assurément. » AVyclifTe s'arrêta un moment, puis reprit la parole d'un ton bas et confidentiel; il paraît qu'il ne m'avait pas aperçu, couché que j'étais sur ma botte de paille. — « Ecoutemoi , Guy , tu sais que les grands ont souvent besoin de ceux qu'ils haïssent ; c'est pourquoi nous les voyons souvent admettre sans scrupule dans leur faveur des gens utiles comme toi. Si j'étais disposé à te conserver la vie , quel gage de ta bonne foi as-tu à me donner ? «
« Le démon, qui jusqu'à présent n'a jamais manqué de rendre subtil l'esprit de Denzill , lui suggéra ce mensonge : « Mon fils unique que voici resterait en otage, dit-il. » Le baron sourit, et 3e tournant vers moi : ■« Tu es donc son fils, » me demanda-t-il. Je m'inchnai... INous n'avions plus de fers. On nous amena alors dans un appartement secret pour nous apprendre le terrible service qu'il exigeait de nous. Il nous dit que Wilfrid, son héritier et son fils, avait conquis le cœur de la belle Matilde , et que leur union aurait eu heu depuis long-temps sans le fanatisme absurde du père de la jeune fille, qui, abruti et aveuglé par l'esprit de parti, voulait lui faire donner de force sa main à un pauvre enfant d'Irlande, de famille et de naissance inconnues, qu'un bandit mourant avait déposé, tout jeune encore, à la porte du château de Rokeby . « Une douce violence , ajouta-t-il , amènerait le vieux seigneur à des sentiments plus honorables. Mais je voudrais trouver une occasion d'employer cette violence louable et bien intentionnée, car on m'a confié la garde du vieux chevalier, en me recommandant d'avoir pour lui toute espèce d'égards. »
« Il nous dicta ensuite une fable , d'après laquelle on devait <}scalader les murs du château de Baliol : tous les cavaliers qui liabitaient sur les rives de la Tync et du Wear s'étaient ligués pour ce projet , et môme Rokeby, oubliant sa parole, nous avait pris pour complices. Telle fut l'accusation que le zèle de Denzill et sa haine pour Pvokeby et O'Keale lui firent porter contre eux , au risque de causer leur mort par ce mensonge. J'eus scrupule de mentir jusqu'à ce que WycIifTe nous eût juré qu'il épargnerait la vie de son prisonnier, et alors... hélas I que vous dirai-je de plus! Je savais que je ne vivrais pas un seul jour pour dire que j'avais refusé ; honteux de vivre , mais aussi craignant de mourir, je me souillai par une infâme calomnie I » — « Pauvre jeune homme , dit Bertram :, toujours inceitaiu, également incapable du bien et du mal î Mais qu'arriva-t-il encore ?» — « Aussitôt que notre fatale accusation fut écrite et signée, jamais on ne vit acteur sur la scène feindre si bien la colère qu'Oswald la feignit. Jetant des cris d'alarme , il fit mettre la garnison sous les armes ; il courut de tour en tour et de poste en poste, comme si tout était perdu ; enferma le bon vieux chevalier dans un donjon , et ie chargea de fers ; enfin il a sommé chaque cavalier suspect de comparaître demain , heure de midi , dans la cathédrale d'Eglistone. »
« D'Eglistonel j'ai passé près de ce lieu, dit Bertram , tout à l'heure, à la nuit tombante 5 j'ai vu des torches et des fanaux ])riller tout autour 5 j'ai entendu retentir la scie et le marteau, et j'ai pu distinguer qu'on travaillait à élever un échafaud, tendu de drap noir : c'était l'appareil d'une exécution, car j'ai vu aussi le billot, la hache et la sciure de bois pour recevoir le sang. Car il y
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aura du sang versé, à moins que Matilde n'épouse son fils. — Elle ne l'aime pas... On a judicieusement deviné que Redmond possède le cœur de la damoiselle. C'est là une ruse d'Oswald, mais je puis me montrer encore à lui et déjouer ses projetsi... Comment as-tu reconquis la liberté? » — « C'est un nouveau mystère plus obscur et plus étonnant. Au milieu de la rage bien feinte de Wycliffe, un billet lui est remis par un page qui ajoute qu'un homme à cheval, enveloppé dans un manteau, l'a laissé à la porte du château. Il rompt le cachet... son visage change soudain d'une façon singulière, bizarre, étrange ; la colère feinte de ses yeux se change en un courroux réel, sa main tremble comme la branche du saule, la terreur et la confusion sont écrites sur son visage. En ce critique instant, Denzill lui semble un utile conseiller pour le mal, et il lui communique ainsi son projet à voix basse , tandis qu'un infernal sourire erre sur ses lèvres.
«Comme dans les pièces de théâtre, les morts ressuscitent dans ce siècle de prodiges! Mortham... que tout le monde croyait avoir péri , victime lui-môme de son infâme trahison, et sous le poignard d'un brave qu'il avait amené du continent pour l'aider à m'assassiner... Mortham vit: le lâche Italien frappa le cheval-, mais ne blessa point le cavalier. » — Là, Bertram tressaiUit, et, prononçant une horrible imprécation, marche à grands pas dans la caverne. « Ta tète grise ou ton cœur noir, murmura -t- il, peuvent être un but facile I » Il se rassit alors, et fit signe à Edmond, pâle de peur, de continuer son récit. » Remarque, continua WyclilTo parlant à Denzill , dans quels termes insensés m'écrit Mortham :