I.A LETTRE
" Maître de la destinée de Mortham , quoique morte, ta vie-
time vit pour toi. Jadis il avait tout ce qui attache à la vie , un fils qu'il chérissait, une épouse qu'il aimait plus encore : richesses, honneurs, amitié, il possédait tout... tu dis un mot , et tout fut perdu pour lui... Hé bien ! voici comment il t'en paie : à toi mes honneurs et mes terres, et pour toute condition : rends-moi mon fils; alors, s'exilant de sa terre natale, Mortham n'y reviendra plus réclamer ni ses terres, ni ses honneurs, ni son nom. Refuse, et tu verras Mortham sortir de la tombe. »
« Tandis que le baron lisait cette lettre, sa voix tremblante dénotait la crainte. 11 passa la main sur son front., et prenant un ton dédaigneux et calme : « Il esl bizarre comme les vents, bizarre comme les vagues, ce Mortham ! dit-il, que sais-je de son épouse ou de son filsî II amena ici une joyeuse dame dont la naissance et le nom étaient également inconnus. Dans un accès de colère il Ta tué lui-même; alors la nourrice et l'enfant s'enfuirent de frayeur. Le ciel m'est témoin que si je savais où trouver ce jeune homme, héritier de mon parent... j'oublierais tout motif d'intérêt personnel ; je rouvrirais pour le fils les bras de son père et rendrais volontiers les terres et le château de Mortham à son légitime héritier. » — Tous savez que la crainte même ne peut qu'à peine contenir le ton caustique si ordinaire à Denzill : « Alors votre vassal s'estime heureux de pouvoir vous obliger, dit-il. A la garde rigoureuse de vos geôliers, est maintenant détenu le juste et légitime héritiers de Mortham. Votre souhait généreux est pleinement accompU, Redmond O'Neale est fils de Mortham.
xni.
« Se levant avec un regard de fureur , le baron menace du poing : « L'enfer se déchaîne-t-il contre moil s'écrie-t-il; es-tu fou, misérable! ou oserais-tu railler avec moi! Peut-être igno
res-tii que ce château de Barnard possède des instruments de torture d'une affreuse puissance?» Denzill, qui savait bien n'avoir rien à craindre, répliqua fermement : « Je nai dit que la vérité; vos tortures ne pourraient que m'arracher des preuves que je suis tout prêt à vous donner. — Le hasard voulut qu'une nuit d'hiver , où une neige précoce avait blanchi le vallon de Stanmore, celte nuit même où^ pour la première fois de toutes, Redmond O'Neale vit le château de Rokeby, j'eusse le bonheur de gagner un reliquaire et une chaîne d'or massif. Ne me demandez pas comment ce bijou me tomba entre les mains! Il ne fut ni donné, ni prêté , ni vendu. Des tablettes d'or étaient suspendues à la chaîne avec des mots irlandais. Je cachai le butin, car il me fallut quitter le pays en toute bâte, et je ne jugeai pas prudent de porter sur moi des joyaux d'une telle valeur. Je fis alors peu attention aux tablettes, mais depuis je suis parvenu à comprendre l'inscription , lorsque plusieurs années de séjour dans la terre d'Erin m'ont mis à même d'entendre la langue du pays. Mais le sens était obscur : les mots et la phrase avaient une tournure antique, employée tout exprès, comme pour tromper une curiosité indiscrète. Je connaissais donc les mots sans leur trouver de sens , lorsque le hasard m'a fait deviner l'énigme.
« Il y a trois jours que cette énigme ne m'embarrasse plus : caché dans le bois de Thorgill, j'entendis la châtelaine de Rokeby raconter tout au long l'histoire de son oncle , et maintenant je puis interpréter ce mystère ; chaque syllabe des tablettes m'a appris quelque chose, et voici ce que je sais : La belle Edith était la joie du vieux O'Neale de Clandeboy , mais elle avait quitté son père et son pays pour épouser en secret le seigneifr de IMortham. O'Neale^ son premier ressentiment passé, envoya son iils vers les rives de la Greta, lui enjoignant de se faire connaître,
à moins qu'il reçût d'autres ordres d'Edith, mais d'elle seule. Comment se termina leur fatale entrevue, lord Wycliffe le sait, et personne ne le sait mieux.
«< Ce fut O'Neale qui , dans son désespoir, vola le jeune héritier de Mortham; il l'éleva dans son sauvage pays, et le désigna comme fils de Conoal qui fut assassiné. Bientôt mourut la nourrice ; le clan crut ce que disait son chef. Il avait pris la résolution de ne jamais laisser l'enfant repasser la mer, mais de faire qu'il vécût, comme ses ancêtres montagnards, dans les bois et dans les solitudes de Clandeboy. Alors la discorde envahit l'île d'Erin ; des chefs plus puissants firent valoir d'anciens droits, et enlevèrent au vieillard le château de ses pères, les domaines de ses aïeux. Ne pouvant plus alors, au milieu de ces luttes, défendre les droits ou la vie du jeune Redmond , il finit à son grand regret par rendre l'enfant à son pays natal, envoyant des cadeaux considérables et des lettres de recommandation pour l'orphelin, aux seigneurs de Mortham et de Rokeby. Le ruste d'Irlandais qui servit de guide ne savait rien de la naissance de Redmond, mais croyait que les ordres de son maître, s'adressant à d'anciens amis, devaient être exécutés par l'un aussi bien que par l'autre. Comment il fut blessé en route, je n'ai ni besoin ni envie de le dire.
XTI.
— " La merveilleuse histoire I mais en admettant qu'elle soit vraie, dit WyclilTe, que dois-je faire? Le ciel sait qu'aussi volontiers que j'ôte maintenant ce bonnet de dessus ma tète , je restituerais les beaux domaines de mon parent à Mortham ou à son héritier ; mais Mortham est fou... O'Neale a tiré le glaive pour la tyrannie • ennemi de notre bonne cause , il a adopté la religion trompeuse de Rome. Écoute-moi donc! « —Ils causèrent long-
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tçmps tout bas, jusqu'à ce que Denzill, élevant la voix, s'écriât hardiment : « Mes preuves ! jamais mortel n'apprendra de moi où elles sont ; et n'espérez pas me contraindre à vous les confier, en me faisant servir de pâture aux corbeaux 5 car j'ai des compagnons par le monde qui savent où je cache les bijoux de ce genre. Mettez-moi en liberté et hors de péril : ces tablettes seront alors à vos ordres ; et il ne serait pas dilTicile d'inventer quelque histoire pour décider Mortham à repasser la mer. Alors le fou ne pourrait pas plus que le papiste venir vous dépouiller de vos beaux domaines. » — « J'approuve ton expédient, dit Wyclifîe; mais tu resteras ici en otage. Ton fils, à moins que je me trompe, est le messager le plus sûr que nous puissions employer. Il portera de ma part une lettre à Mortham, et ira chercher les fameuses tablettes. Sa commission faite , tu recevras de moi une honnête somme d'or et ta liberté; mais si ton fils me trahissait , la potence seule t'affranchirait de la prison. »
XYII.
« Pris dans le filet qu'il avait lui-même tissu , quel subterfuge pouvait trouver Denzill ? Il me dit, avec un soupir à demi étouffé, que les tablettes étaient cachées ici môme \ il me conjura de revenir promptement et de ne pas l'abandonner, par toutes les lois saintes qu'il avait si souvent violées; on aurait dit qu'il avait la corde au cou, et que j'étais moi le prêtre qui l'assistait en ces derniers instants. Wycliffe m'a remis cette lettre pour Mortham que je dois chercher sur les rives de la Greta ou dans la hutte où chef il se cache, où demeure le garde forestier de Thorgill , car ce fut sans doute de là qu'errant dans les clairières du bois il découvrit notre embuscade. Je partis à la nuit tombante , et je ne viens que d'arriver dans cette caverne. » — « Donne-moi la lettre d'Oswald. » Bertram lut, et courroucé la déchira en mille morceaux : ^- Ce n'est que mensonges et impostures I s'écria-t-il,
pour tromper le cœur généreux de son noble parent, et l'amuser sans cesse par de nouveaux délais, jusqu'à ce qu'il puisse lui arracher la vie... Et maintenant, déclare tes projets, jeune homme, et crains de me répondre autre chose que la vérité- si je remarque en toi la ruse de Denzill, je t'arracherai ton secret avec le coeur.»
« Il n'en sera pas besoin. Je renonce, dit Edmond, à mon maître et à ses affreuses leçons. J'avais pris la ferme résolution de déclarer à Mortham que Redmond était son héritier, de lui dire quel danger il court, et de remettre ces bijoux entre ses mains. J'avais pris la ferme résolution de réparer autant que possible le mal déjà fait, et j'y persiste... si je survis à cette nuit, et sors vivant de cette caverne. » — « Et Denzill? » — <> Qu'on fasse jouer les instruments de torture jusqu'à ce que ses membres et ses muscles se brisent ! Si Oswald lui fait arracher membres après membres, quelle compassion Denzill peut-il réclamer de celui dont il égara la jeunesse imprudente , et qu'il entraîna dans la voie du mal ? Il m'a enseigné que la bonne foi et le serment n'étaient que des mots : que mon maître recueille donc le fruit de ses leçons !» — « En vérité, répliqua Bertram, il le mérite bien ; c'est la juste rétribution delà besogne qu'il a faite. Mais toi... tu es impropre à la vie que nous menons, toi qui connais encore à demi la pitié, h crainte et le remords ; car celui qui brave avec nous la tempête doit jeter en mer une pareille cargaison, ou rester en arrière avec les navires trop chargés, tandis que nos barques plus légères atteignent le rivage. »
Il se tut, et, s'étendant sur le roc , sembla vouloir délasser par quelque repos ses membres vigoureux. Conversant avec ses secrètes pensées, il était à demi assis, à demi couché ; une de ses
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vastes mains soutenait son front , tandis que l'autre pressait sa poitrine. Ses épais sourcils s'abaissèrent plus que de^coutume sur ses yeux de flamme; ses lèvres dédaigneuses cessèrent un instant de former le pli orgueilleux qui les contractait alors ; la fierté calme de son regard fut voilée par un nuage de tristesse; car un sombre et noir pressentiment 'pesait malgré lui sur son âme. Et quand il parla, son ton habituel, si fier, si brusque , si bref, il ne Tavait plus. Sa voix était lente , basse et mesurée , comme celle des vagues lointaines quand la brise dort -, et l'entendant parler d'une façon si extraordinaire, Edmond sentit la douleur se mêler à ses craintes;
« Edmond, dit-il, dans ton triste récit, je découvre le sujet du chagrin qui accablait mon ancien maître. Ce récit ferait verser des larmes à tout autre homme , mais les miennes sont taries. IMortham ne doit jamais revoir l'insensé qui se vendit pour servir d'ignoble instrument à Wycliffe, moins pourtant par amour du gain que pour venger un dédain supposé. Dis-lui que Bertram se repent de son crime... Paroles qui ne sont encore jamais sorties de la bouche de Bertram ; dis-lui aussi qu'il conjure le seigneur de IMortham de ne songer qu'aux anciens jours qu'ils ont passés ensemble, aux déserts et aux rochers d^; Quariana, à la chaude bataille de Cago , aux sables et à la rosée mortelle de Darien , ainsi qu'au trait lancé par Tlatzeca... Peut-être mon maître voudra-t-il encore honorer de quelques larmes la bière de son vieux compagnon d'armes. IMon àme vient de sentir un poids secret, un pressentiment de ma fin prochaine. Si un prêtre m'eût dit : Reviens, repens-toi, je serais resté aussi insensible que ce roc ; immobile comme cette pierre, j'envisage ma mort ; mon cœur peut sebriser, mais plier... non.
< L'aurore de ma jeunesse, ce fut avec une terreur prophétique que les habitants du vallon la virent ; car elle brilla sur Ridesdale autant que les feux qu'ils allument pour prévenir les maraudeurs d"un péril. Edmond, j'avais à peine ton âge , lorsque, défiant les clans de la Tyne de venir croiser le fer avec moi, je suspendis mon gant à l'autel d'Hexham (1) ; mais ni ville ni château dans le Tynedale n'eut un champion assez hardi pour l'en détacher. L'Inde peut dire les exploits de mon midi ; comme son brûlant soleil j'embrasai les airs 1 comme lui, je fis, par mon regard courroucé, fuir les habitants vers les forêts et les cavernes. Les vierges de Palama pâliront long-temps lorsqu'on parlera de Risingham ; les noires matrones du Chili effraieront long-temps leurs enfants indociles avec le nom de Bertram. Et maintenant que ma carrière est terminée, que je finisse comme le soleil des tropiques I de pâles gradations n'obscurcissent jamais ses rayons , jamais la rosée du crépuscule n'éteint ses feux-, avec un disque rouge comme un bouclier teint de sang, il se plonge dans sa couche brûlante, comme les vagues d'une lumière empourprée,, puis disparaît soudain... et tout est nuit.
« I\Iaintenantàton message, Edmond. Pars, va chercher Mortham, engage-le à gagner en toute hâte Richmond , où ses troupes sont postées, et à les conduire au secours de Redmond. Dis que, jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Eglistone , un ami veillera sur son fils. Adieu donc ; car la nuit se passe, et je désire reposer seul ici. » En dépit de sa crainte mal dissimulée", une larme brilla sous la paupière d'Edmond , tribut qu'il paie au noble courage qui ne cède pas dans cette extrémité, mais lutte encore, tant il est sublime pour vaincre l'inévitable destin I Bertram vit couler
cette larme, et son cœur de fer en fut presque attendri : « Je ne croyais pas, dit-il , qu'il y eût un mortel capable d'arracher des pleurs à Bertram. " — Il détacha alors l'agrafe de son boucher ; c'était une large boule d'or massif. « De toutes les dépouilles qui récompensèrent ses fatigues, voilà, continua- t-il, toutcequi reste à Risingham : il faut, cher Edmond, que tu acceptes ce souvenir, et que tu le portes long-temps pour l'amour de moi. Je te le répète, hàte-toi d'aller trouver Morthara ; adieu ! et ne tourne plus les yeux vers moi.»
xxm.
La nuit a fait place au matin , et les premières heures du jour sont déjà écoulées. Oswald, qui depuis l'aurore a maudit la lenteur de son messager, questionne dans son impatience les gens de sa suite : « Le fils de Denzill n'est-il pas revenu ? » Le hasard voulait qu'un des vassaux connut le jeune Edmond , c'est pourquoi il répliqua : « Ce n'est pas le fils de DenziU, mais un jeune paysan de la vallée de Winston, renommé dans tous les hameaux d'alentour pour ses chants, ses ballades et ses friponneries. » — « Comment I ce n'est pas le fils de Denzill , mais un paysan de la vallée de Winston ! Il est donc faux ce conte, en apparence si véridique ; ou plutôt le jeune homme est allé tout apprendre au seigneur de Mortham. Insensé que j'étais !... Mais il est trop tard ! c'est un revers du destin I... Vraie ou fausse^ l'histoire m'a été contée par Denzill seul... Qu'il meure !... Holà ! grand-prévôt! conduis surle-champ Denzill à la potence; ne lui laisse pas prononcer un seul mot!... que les apprêts soient courts , que la corde soit sûre ! et qu'ensuite sa tête sanglante du haut des tours elTraie les maraudeurs! Fais sortir ma garde , et qu'elle se rende aussi vite que possible à Eglistone... Basile , dis à AVilfrid d'aller sans perdre de temps m'attendre à la porte du château. »
« Hélas ! répliqua le vieux domestique [ et il secoua sa tête vénérable), hélas I monseigneur, notre jeune maître aura bien de la peine à se mettre en route aujourd'hui. Le chirurgien a parlé, avec un air consterné, d'un mal invisible, d'une douleur secrète, d'une blessure qui a touché le cœur, qui rend inutile et superflu tout son art de guérir, » — « Silence , ne parle pas ainsi !... Les bambins romanesques s'affligent pour des riens. J'aurai bientôt trouvé le remède de AVilfrid; qu'il m'accompagne donc à Eghstone, et sans tarder... J'entends déjà le son du tambour qui annonce que l'heure fatale a sonné pour Denzill. » Il s'interrompit avec un sourire amer, et reprit le cours de ses pensées : « Yoici venir l'instant critique de ma fortune I les prières ne peuvent rien ; il n'y a que la crainte qui puisse dompter l'orgueil de Matilde ou la faire consentir à devenir l'épouse de Wilfrid. 3Iais quand elle verra l'échafaud dressé, qu'accompagneront la hache, le billot et l'exécuteur, et quand elle songera que son refus donne la mort àRedmond et à son père, il faudra bien qu'elle cède. Alors la famille de Rokeby, se trouvant unie à la mienne , je m'élève bien au-dessus des coups du sort ! Si Mortham vient , il viendra trop tard , tandis que moi, ainsi allié, ainsi prêt, je pourrai le braver à sa barbe... Mais si 3Iatilde s'obstine à refuser , oserai-je laisser tomber la hache?... Tout doux! restons-en là. Mortham vit encore... Ce jeune homme peut divulguer le secret... et Fairfax l'aime tendrement : autrement, pourquoi hésiterais-je à balayer ce Redmond de mon chemin ! Mais espérons qu'elle cédera à la piété filiale... En avant, donci sonnez le bouteselle. »
Un grand vacarme règne dans la cour du château... << A cheval ! En avant , marche I... » Les coursiers hennissent et piaffent, l'a-
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cier résonne , les lames brillent , les trompettes retentissent. Ce fut alors qu'on donna le signal de la mort de Denzill. Il tourne de toutes parts ses yeux obscurcis , et comprenant à peine ce qu'il voit, il suit les cavaliers sur les rives de la Tees, et sachant à peine ce qu'il entend , sent les trompettes sonner à son oreille. Les voilà qui traversent le long pont-levis; l'avant-garde est cachée par un rideau de feuillage , mais avant que le dernier rang ait délilé, Guy Denzill n'entend et ne voit plus rien ! Un coup qui sonne au beffroi du château annonce à Oswald sa dernière heure.
Oh I que n'ai-je ce pinceau qui jadis prodigua de si brillantes couleurs à la chevalerie , qui jadis retraça la fôte du feuillage et des fleurs dans les bosquets de Woodstock, et le beau tournoi donné pour conquérir la main d'Emilie! Alors je pourrais peindre la foule tumultueuse qui accourait vers l'abbaye , et se précipitait, avec un bruit semblable à celui de l'Océan, dans la vaste enceinte de l'égUse ! Alors je pourrais montrer tous les différents visages , triomphants , abattus ou sereins : l'Indifférence avec son air idiot , et l'Amitié avec un air tendrement inquiet ; je décrirais les chevaliers vaincus, incertains de leur sort , désarmés et osant à peine être tristes ; puis leurs fiers ennemis , dont les yeux arrogants dénotent l'orgueil du triomphe, et la multitude imbécille dont le zèle jaloux applaudit à chaque changement de fortune , et qui pousse des cris de joie d'autant plus forts, que l'humiliation du mérite et des rangs élevés est plus grande. Mais de quoi peut servir un pareil souhait? Je n'ai plus qu'à terminer un récit, entraînant de mon mieux avec moi le lecteur et la muse : comme le voyageur qui , approchant de sa demeure, voit venir les ombres de la nuit, et ne doit pas retarder ses pas en prenant le chemin le plus long, mais le plus agréable ; même à peine peut-il suspendre si marche là où , sur sa tête , se courbent les branches,
CHANT VI. 2ÎI
pour jouir de la brise qui rafraîchit son front , ou cueillir une fleur
sur sa tige.
La vénérable église était triste et solitaire, profanée, dépouillée, souillée. Les rayons du soleil ne versaient plus leur éclat adouci à travers les vitraux de couleur, dorant la riche sculpture gothique de l'autel , des piliers et de la niche du saint. La guerre civile de l'époque s'était fait un jeu du sacrilège ; car le sombre fanatisme détruisait autels, chapes et ornements, car les mains des vassaux démolissaient les tombes des Bowes^ des Rokeby et des Fitz-Hugh. Aujourd'hui c'était un spectacle peu ordinaire dans l'enceinte sacrée : un échafaud tendu de noir ! là, où jadis le prêtre distribuait à un troupeau le signe mystique de la grâce divine , était dressé le billot ; là se tenait le bourreau avec sa hache nue , et, au lieu de paroles d'espérance et de foi , c'est une sentence de mort qui va retentir. Trois fois le son de la belliqueuse trompette a retenti, trois fois a resonné la voix du héraut , lisant la condamnation du chevalier de Rokeby et d'O'Neale, pour violation des lois de la guerre et trahison de la cause des communes, à livrer leurs têtes au billot et à la hache. Les trompettes sonnèrent encore une bruyante fanfare , à laquelle succéda un morne et profond silence; la prière silencieuse s'éleva au ciel ^ et des soupirs étouffés exprimèrent le chagrin des assistants, jusqu'à l'instant où , parmi la multitude , commencèrent des murmures de mécontentement et de surprise-, et de l'extrémité des nels partent môme des menaces proférées à voix hautes, où se trouve le nom de Wycliffe.
Mais Oswald , entouré de ses soldats , et puissant à faire le mal , agite sa main, et impose silence à la sédition, sous peine de mort pour celui qui murmurerait. Alors ses regards cherchèrent le
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chevalier de Rokeby , qui considérait ce terrible spectacle avec autant de calme que s'il fût venu s'asseoir au banquet féodal de quelque baron de sa famille, aussi tranquille que si le son de ces trompettes était le signal pour se rendre à la salle du festin : inébranlable dans sa fidélité à son roi, et prêt à la sceller de son sang. Oswald s'approcha de lui le regard baissé... Ses yeux n'osaient rencontrer ceux de Rokeby; il lui dit d'une voix basse et tremblante : « Tu connais les conditions de ta vie ou de ta mort. » Le chevalier se tourna et sourit avec dédain : « Matilde est ma fille unique, et cependant je lui retire ma bénédiction si elle épouse le fils d'un traître. » Redmond parla ensuite : « Si la mort d'un seul peut assouvir ta cruauté , que le double crime que tu médites ne frappe que moi ! épargne le sang de Rokeby , et verse le mien î » — Wycliffe aurait prêté l'oreille à cette demande, mais la crainte l'arrêta , et il resta muet.
C'est Matilde qu'il choisit ensuite pour lui insinuer en secret la terreur : » Une union formée avec moi et les miens , dit-il , serait un garant de la fidélité de la maison de Rokeby. Donnez votre consentement , et tout cet appareil terrible s'évanouira comme un songe du matin ; refusez.... et pressé par mon devoir, je dis un mot... Vous savez le reste. » 3Iatilde, muette et immobile , entend en frémissant ces terribles paroles , aussi pâle que la jeune fille qui, sur son lit de mort, succombe en sacrifice à un amour sans espérance ; puis elle se tord les mains de désespoir et promène ses yeux égarés , de l'échafaud sur le front inflexible d'Oswald. Elle se couvre le visage , et prononce ces paroles que l'on entend à peine : « Mon choix est fait, épargne seulement leurs vies!.... Quant au reste , que la volonté de Wilfrid décide de mon sort. Je l'ai connu généreux I » — Dès qu'elle eut dit , la joie du sombre WyclifTe éclata et signala son triomphe : « Wilfrid, où t'amuses-
tu donc ! Pourquoi te faire attendre?.. . Pourquoi t'appuyer ainsi sur le bras de Basile ? Es-tu ensorcelé par la baguette de quelque enchanteur?... A genoux, à genoux, et prends la main qu'elle te donne. Remercie-la avec transport, pauvre innocent que tu es! Est-ce par des larmes et cette contenance tremblante que tu devrais lui témoigner ta joie ?» — « De grâce , cessez, ô mon pèrel vous avez fermé l'oreille à mes prières et à mes larmes ; mais maintenant l'heure terrible est arrivée où la vérité doit se faire entendre d'une voix plus forte. »
Puis prenant la main de Matilde... « 0 vous qui m'êtes si chère ! dit-il , avez- vous pu me méconnaître assez , avoir assez mauvaise opinion de votre malheureux ami pour penser qu'il pût avoir quelque part à ce barbare complot? Hélas! les efforts que j'ai faits en vains vous eussent épargné ce surcroît de douleur. Mais maintenant je prends le ciel et la terre à témoins que jamais espoir ne fut donné à un mortel aussi intimement lié avec tous les ressorts de sa vie, que celui d'appeler Matilde du doux nom d'épouse ! Je dis adieu pour toujours à cet espoir, et mon cœur se brise dans cet effort. » Son faible corps était tellement épuisé par les blessures , les veilles et la douleur, que la nature ne put résister plus long-temps aux angoisses de son âme. Il s'agenouilla.... ses lèvres pressèrent la main de Matilde.... son arrêt était porté... sa tête s'affaissa de plus en plus. .. on le releva... mais il avait cessé de vivre ! Son père et sa suite alarmés le rappelèrent par tous les moyens à la vie, mais en vain. Son âme, trop tendre pour supporter ses maux, avait abandonné la terre , et était allée chercher, dans un monde meilleur, la récompense accordée par le ciel à une vie sans tache.
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Son père infortuné vit avec l'égarement du désespoir tous ses projets s'évanouir avec Wilfrid. Les rêves de son ambition s'étaient tous concentrés sur son fils, toutes ses actions avaient Wilfrid en vue, et Wilfrid n'était plus. « Ainsi donc, me voilà sans enfant, dit-il, privé de mon fils par cette impitoyable fille ! Tous les calculs d'une vie entière, rendus vains aujourd'hui, croulent sur la tète de leur auteur I... Wilfrid, mon fils, est étendu là sans vie... et l'odieusMortham arrive pour hériter de lui et s'empresser de joindre, par une heureuse union, la main de Redmond à l'héritière de Rokeby. Et leur triomphe planera-t-il au dessus de tous les plans si profondément conçus pour amener leur chute ? Non I... des actes que la prudence n'oserait tenter n'effraient pas la vengeance et le désespoir. Celle qui l'a tué pleure sur son cercueil... je changerai en réalité ces larmes feintes ! tous partageront ma ruine. . . Holà I qu'on mène les prisonniers à Téchafaud I » Mais le prévôt a peine à démêler les sentiments qui l'animent, et se dispense d'obéir. « Misérable, à l'échafaud ! . . . eux ou moi paraîtrons aujourd'hui devant le juge suprême I... »
La foule extérieure a entendu un retentissement semblable au galop d'un cheval ^ le bruit approche de plus en plus... les bourreaux eux-mêmes s'arrêtent pour écouter. Déjà on l'entend dans le cimetière ; le fer, en frappant le sol, trouble la demeure des morts I... le gazon et les pierres sépulcrales en répètent l'écho. Tous les yeux sont fixés sur le sentier qui conduit à la porte, lorsque sous la voûte gothique s'élance, à bride abattue, un homme armé (2). Son manteau, son panache et son coursier sont noirs 5 le feu jaillit du pavé sous les pas de son cheval, la voûte retentit de leur bruit inaccoutumé!... il jette un regard rapide
autour de lui, et saisit un pistolet à l'arçon. Son regard déterminé était terrible ! il presse de l'éperon les flancs de son coursier, tous s'écartent sur son passage, car tous avaient reconnu Bertram Risingham 1 Le noble animal ne fait que trois bonds -, du premier, il était au milieu de la nef, au second il franchit le sanctuaire, et le troisième l'amène aux côtés de Wycliffe. L'arme est dirigée contre la tête du baron, le coup part... la balle silïle... et le sombre Oswald, sans faire entendre un gémissement, est allé rendre ses longs et derniers comptes ! Cet événement fut si prompt qu'il ressembla au sillonnement de l'éclair ou à un songe.
Tandis qu'un nuage de fumée en voile le résultat, Bertram tourne bride et presse les flancs de son rapide coursier ; mais l'animal tombe avec fracas sur le pavé et entraine son cavalier, la sangle se brise dans la violence de la chute, et tandis qu'il travaille à se débarrasser et à relever le cheval en tirant les rênes, tous les soldats de Wychffe sortent à la fois de la stupeur de leur premier étonnement. Les coups d'épée, de hallebarde et de crosse de mousquet, pleuvent sur Bertram au moment où il se lève ; vingt piques, dirigées contre lui, le renversent et le clouent au pavé; mais, malgré tout, il rassemble ses forces et lutte contre les sabres qui le hachent et les lancent qui le percent de toutes parts : trois fois il se débarrasse de ses assaillants, il se relève une fois sur ses pieds et deux fois sur ses genoux. Enfin, accablé par le nombre malgré ses efforts et sa vigueur, il tombe percé de cent blessures mortelles, muet comme le renard au milieu des chiens qui le déchirent j et lorsqu'il rendit l'âme, son dernier soupir tenait plus du rire que du gémissement... Ils le considèrent avec étonnement : de même lorsque le lion succombe sous les coups des chasseurs, ceux-ci en croient à peine leurs yeux, mais dirigent encore leurs armes contre l'animal sans vie. dans la crainte
ROMAISS POÉTIQUES. ' 16
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que le terrible monarque des forêts ne se relève de nouveau !... Ensuite quelques uns de ses ennemis recommencèrent à le frapper et à insulter son corps, et eussent séparé la tête du tronc; mais la voix de Basile s'y opposa : il jeta un manteau sur le cadavre. . . «Quelque sanguinaire qu'il fût dans ses actes et de caractère, il ne laisse après lui aucun courage plus intrépide ,• accordons-lui le drap mortuaire qui convient à un guerrier... le manteau d'un soldat. »