‹ Œuvres de Walter ScottChapitre 5 sur 31 · XXII · texte numérisé non relu

XXII

Lorsque l'énorme pierre s'abaissa de nouveau sur la tombe, la nuit reparut plus sombre qu'auparavant, car la lune s'était couchée et les étoiles brillaienl en très petit nombre. Le chevalier et le prêtre, en se retirant d'un pas mal assuré et tout étourdis, eurent peine à regagner la poterne. On dit qu'en traversant les ailes de l'église ils entendirent dans l'air des bruits étranges, et que dans les petites galeries qui longeaient à mi-hauteur les parois du sanctuaire retentirent des sanglots couverts par des éclats de rire

CHANT II. Si

et des voix différentes de la voix humaine, comme si les esprits infernaux eussent fêté la nuit où ce recueil était rendu à la lumière du jour. Je ne puis dire ce qui en est : je répète les faits tels qu'ils m'ont été racontés.

« Maintenant, dit le père, hâte-toi de quitter ces lieux, et, lorsque nous serons étendus sur notre lit de mort;, puisse la miséricordieuse vierge Marie et le bon saint Jean pardonner à nos âmes l'action que nous venons de commettre ! » Le moine regagna sa cellule et se plongea dans la prière et la pénitence. Lorsque la cloche de midi réunit la communauté, le moine de l'aile de Sainte-Marie n'existait plus ! Son corps était étendu au pied de la croix, les mains jointes, comme s'il eût encore été en prières.

Le chevalier respira en liberté la brise du matin, et chercha à regagner son assurance. Il fut content lorsqu'il eut dépassé les tombes grisâtres qui entourent la magnifique abbaye ; car le livre mystérieux qu'il pressait contre son sein était comme un poids sur sa poitrine; et toutes ses articulations que liaient des nerfs qui avaient la dureté du fer, vibraient comme la feuille du tremble agitée par le vent. Il fut enchanté lorsque l'aurore vint éclairer la cime neigeuse du Cheviot, et qu'il eut la joie d'apercevoir sa consolante lumière : etil récita de son mieux un Ave iMaria.

Le soleil avait doré les monts Cheviot et les flancs du Carter', et bientôt les tours de Branksome, et les flots du Téviot sourirent aux rayons naissants du jour. Les oiseaux des airs gazouillaient leur chanson matinale et appelaient à la vie toutes les fleurs qui

1 Montagne des frontières, a. m.

ornent les campagnes ; la pâle violette levait sa modeste tète, et la rose des montagnes déployait les riches couleurs de son sein. Plus attrayante que la rose avec son vif incarnat et cependant plus pâle que la blanche violette, la plus belle des fleurs de la vallée du Téviot quittait avec l'aurore la couche d'où n'avait pas approché le sommeil.

XXYI.

Pourquoi la belle Marguerite est-elle éveillée de si bonne heure, et passe-t-elle sa robe si précipitamment? Pourquoi ses jolis doigts tremblent-ils en tenant les rubans qu'elle noue à la hâte ? Pourquoi s'arrête-t-elle et regarde-t-elle à chaque instant autour d'elle, en descendant doucement l'escalier dérobé? Pourquoi caresse-t-elle les longs poils du limier au moment où il s'élance du réduit où il reposait? Et quoique elle sorte seule par la poterne, pourquoi n'entend-on pas le cor de la sentinelle?

XXYII.

Elle marche en hésitant et avec crainte, de peur que sa vigilante mère n'entende le bruit de ses pas-, elle caresse le terrible limier de peur que ses aboiements ne réveillent le château -, le cor de la sentinelle ne retentit point, car c'est le fils de son père nourricier ; et elle se glisse à travers le taillis au lever de l'aurore pour aller joindre le baron Henri son chevalier fidèle.

Le chevalier et sa dame se sont rencontrés et se sont assis sous les branches de l'aubépine. Jamais un plus beau couple ne s'est réuni sous son feuillage. Il était jeune-, sa taille était élevée ot imposante ; on vantait sa valeur dans les combats et son amabilité dans les fôtes. Et quant à elle, lorsqu'un amour à peine caché, â peine dévoilé, augmentait l'incarnat de ses joues ; lorsqu'un sou-

pir à moitié comprimé soulevait sa ceinture de soie qui serrait son sein ; lorsque ses yeux bleus , quoique voilés par les boucles dorées de ses blonds cheveux , trahissaient leur secret , où eussiez-vous trouvé la beauté sans égale que l'on pût comparer à Marguerite de Branksome ?

Et maintenant, nobles dames^ je crois m'apercevoir que vous prêtez une oreille attentive à mes chants ; vous rejetez en arrière les boucles flottantes de vos cheveux et tendez vos cous d'albâtres, vous comptez entendre le récit attendrissant de l'entrevue de deux amants dans une vallée, apprendre comment le chevalier s'efforça de peindre en traits de feu la constance de son amour, jura qu'il pouvait expirer à ses pieds, mais que jamais, non jamais il ne cesserait de l'aimer ; comment elle rougit, comment elle soupira, et, dans un refus qui ressemblait à un consentement, lui dit qu'elle renonçait aux nœuds de l'hyménée ; que cependant, si la discorde sanglante qui divisait les deux clans pouvait s'éteindre, Henri de Cranstoun seul serait celui que Marguerite de Branksome choisirait pour époux.

Hélas I nobles dames , vos espérances sont vaines ! ma harpe a perdu le charme de ses doux accords : leur légèreté ne convient plus à mon âge, mes cheveux sont blanchis, la vieillesse a affaibli mes membres, mes veines sont glacées, le feu de la jeunesse s'est éteint dans mon cœur, je ne puis ni ne dois chanter l'amour.

Sous un chêne dont l'antique tronc était couvert de mousse, le nain du baron ;i6, tenait en laisse son coursier, et gardait son casque et sa lance : ce nain ne devait point être un être terrestre

si les bruits qui couraient à son sujet sur tous les points de la frontière étaient vrais. On disait que le baron, suivant à cheval la chasse dans les vallées peu fréquentées de Redesdale, entendit une voix crier : « Perdu ! perdu ! perdu ! » et au même instant ce nain, qui avait tout l'air d'un gnome et qui était contrefait comme un avorton de singe, lancé comme une balle frappée par une raquette, bondit du milieu des genêts à une distance de trente-trois pieds , et tomba aux pieds de lord Cranstoun. Sa seigneurie fat, dit-on, un peu atterrée, et galopa cinq grands milles sans se débarrasser de sa compagnie ; mais, tandis que son cheval faisait un mille, le nain en courait quatre ; de sorte qu'il arriva le premier à la porte du château.

L'habitude diminue le merveilleux, dit-on ; ce nain extraordinaire demeura auprès du baron. Il mangeait peu, parlait encore moins , et ne se mêlait point avec le commun des domestiques. Souvent, en particulier, il agitait ses bras et murmurait à chaque instant : « Perdu ! perdu I perdu ! » Il était revêche, malin et paresseux, mais servait lord Cranstoun avec zèle, et le baron se louait beoucoup de son service, car sans lui il eût un jour été pris ou massacré. Tout le monde, depuis Home jusqu'à l'ermitage, parlait du page lutin de lord Cranstoun.

Car le baron se rendant en pèlerinage à la chapelle de Sainte- Marie-des-Lacs emmena avec lui ce page surnaturel : il avait juré de faire une offrande à l'autel de Notre-Dame , près du lac, et il voulait tenir son vœu. Mais la dame de Branksome assembla une troupe des meilleurs cavaliers qu'elle eût à ses ordres (17) : le lieu du rendez-vous fut Newark-Lee. Là se rendirent Wat de Harden, John Thirlestane et William de Delorainc : il y avait trois cents

trois lances. On voyait caracoler leurs chevaux et briller leurs lances depuis îe champ de Douglas jusqu'aux bords de l'Yarrow. Ils arrivèrent au lac de Sainte-Marie avant le jour ; mais la chapelle était vide et le baron parti. Ils brûlèrent la chapelle de rage etmaudirentle page-lutin de lord Cranstoun.

Et maintenant , sous l'antique chêne du taillis épais de Branksome, le coursier du baron dresse l'oreille comme s'il eût entendu un bruit éloigné 5 le nain agite dans l'air ses longs bras décharnés, et fait signe aux amants de se séparer et de fuir : il n'y avait pas de temps à perdre en serments e( en soupirs. La belle Marguerite fuit à travers les coudriers du bocage comme la timide colombe effrayée par le chasseur ; le nain tient les rênes et l'étrier ; le chevalier s'élance sur son coursier, et, l'esprit plein de réflexions sur cette entrevue matinale , se dirige vers l'Est , à travers les bosquets d'aubépine.

Tandis qu'il poursuivait ainsi son longrécit^la voix du ménestrel commença à faiblir. Le page, attentif, sourit avec malice en présentant à la main desséchée du vieillard une coupe remplie du vin généreux sorti des vignobles de Yelez, vinifiés par les rayons brûlants du soleil. Il éleva la coupe d'argent, et, une larme roulant dans ses yeux, pria Dieu de bénir la duchesse et tous ceux qui accueillaient un enfant de la joyeuse scène. Les jeunes suivantes sourirent en voyant avec quelle ardeur le ménestrel savourait à longs traits la liqueur précieuse, et lui , enhardi par ses effets, se retourna gaiement de leur côté, et rit en les regardant. Le nectar chaleureux courut dans ses veines desséchées et ranima son âme : un prélude plus léger et plus vif précéda la continuation de son récit , qu'il poursuivit ainsi.

m LE LAI DU DERNIER MÉPsESTREL.

CHANT TROISIEME

Quoi donc I ai-je dit que mes membres étaient affaiblis par l'âge ? ai -je dit que mon sang était glacé dans mes veines, que le feu qui m'anima s'était éteint, que le froid de ia mort avait réduit au silence mon pauvre cœur, et que je ne pouvais plus chanter l'amour? Comment ai-je pu déserter comme un lâche apostat le sujet le plus doux qui ait jamais échauffé dans ses rêves l'imagination du ménestrel? Comment, au seul nom d'amour que ma bouche a prononcé , mon cœur ne s'est -il pas réveillé aux inspirations brûlantes de ma harpe?

Dans la paix , l'amour anime le chalumeau du berger ; il suit le guerrier dans les combats, et monte avec lui son généreux coursier 5 il brille dans les appartements dorés des châteaux, et danse au hameau sur la verdure. L'amour règne à la cour, dans les camps , sous le bocage ; il conduit les hommes ici-bas et les saints dans leur demeure céleste : car l'amour c'est le ciel, et le ciel.... c'est l'amour.

Ainsi pensait, je gage , lord Cranstoun lorsque, repassant dans son esprit tous les détails de sa tendre entrevue, il traversait les bosquets d'aubépine de Branksome. Mais le page poussa un cri étrange et aigu , et il avait à peine eu le temps d'assujétir son casque lorsque, du sommet boisé de la colline, se dirigea vers lui

CHANT m. 37

un chevalier d'une stature imposante. Le coursier gris pommelé du guerrier était couvert de sueur et de boue ; son armure était teinte de sang en plusieurs endroits; il paraissait aussi harassé que s'jl eût chevauché toute la nuit , car c'était William de Deloraine.

Mais il ne parut pas fatigué le moins du monde lorsqu'il vit briller aux rayons du soleil la grue qui surmontait le casque du baron (1), et sa lance fut aussitôt en arrêt. Peu de mots échangés avec fierté dans la colère témoignèrent la haine féodale des deux ennemis. Une question hautaine suivie d'une orgueilleuse réphque eut bientôt donné le signal d'un combat acharné. Leurs coursiers même semblaient sentir qu'ils étaient ennemis mortels l'un de l'autre : le feu leur sortait des naseaux tandis que chaque chevalier leur faisait faire un circuit pour prendre l'avantage du terrain .

Le baron fit une volte rapide : il poussa un soupir et récita une prière ; la prière était adressée à son patron , le soupir à la dame de ses pensées. L'intrépide Deloraine ne soupira ni ne pria , n'appela à son aide ni saint ni noble dame -, mais , tôte baissée et la lance en arrêt , il lança son cheval avec la rapidité de l'éclair. Le choc de ces fiers champions ressembla à celui de deux nuages d'où jaillit la foudre.

Le coup que porta le maraudeur fut terrible ; la haute stature du baron en fut rejetée en arrière et renversée sur la croupe , et les plumes de son panache voltigèrent dans l'air ; le frêne inflexible de la bonne lance de son adversaire vola en mille éclats. Mais la lance plus heureuse de Cranstoun perça comme soie l'ar-

ROMAAS POÉTIQUES. 3

mure du chevalier , traversa son bouclier, sa jaque de mailles et son hoqueton , et s'enfonça très avant dans sa poitrine , où elle se brisa. Le guerrier resta ferme en selle ; mais son coursier, ébranlé par ce choc terrible, s'abattit : les sangles cassèrent, et le cheval et le cavalier roulèrent l'un sur l'autre. Le coursier du baron, lancé dans sa course , les dépassa sans qu'il s'aperçût, tant sa tête était étourdie , que son ennemifgisait sur la poussière.

Mais, lorsqu'il tourna bride pour revenir sur ses pas, et qu'il aperçutson ennemi étendu sans sentiment sur la terre comme une masse sanglante , il ordonna à son page d'étancher la plaie , de rester auprès du guerrier, de le soigner dans l'état alarmant où il se trouvait, et de le conduire à la porte du château de Branksome. Son àme noble s'intéressait intérieurement au parent de celle qu'il aimait. « Tu feras tout cela sans délai; je ne puis moimême demeurer ici plus long-temps , car si je ne gagne de vitesse, je cours grand risque de mourir sans confession. »

Lord Cranstoun partit à la hâte ; le page-lutin resta en arrière : il ne répliquait jamais aux ordres de son maître , quoiqu'il eut peu de plaisir à faire le bien. En déliant le corset , le nain aperçut le redoutable livre. Il fut tout émerveillé de voir un fier chevalier voyager comme un moine armé de son bréviaire : dans son désir de trouver le secret de l'ouvrir, il ne songea plus à visiter ni à panser la plaie.

La couveiture et les agrafes de fer résistèrent long-temps aux tentatives de cet être bizarre. Lorsqu'il en avait défait une, elle se refermait au moment où il entreprenait la suivanle. Celle re-

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liure et ce fermoir de fer refusèrent de céder à une main qui n'avait pas reçu le baptême, jusqu'à ce qu'il eût barbouillé toute la couverture du sang du guerrier. Le volume s'ouvrit alors un instant , et il y lut une courte formule magique qui avait le pouvoir de fasciner étonnamment la vue. Elle pouvait donner à une dame l'apparence d'un chevalier (2) ; par ses effets, les toiles d'araignée des murailles d'un donjon ressemblaient à des tapisseries tendues dans une salle splendide; une coquille de noix paraissait aux yeux une grande barque dorée 5 une cabane de berger semblait un immense palais 5 la jeunesse revêtait les formes de la vieillesse , et la vieillesse s'embellissait de l'extérieur de la jeunesse : tous les objets trompaient les yeux, ils n'en voyaient aucun tel qu'il était.

Il n'avait pas eu le temps de lire une autre formule, lorsqu'il lui tomba sur la joue un soufflet si bien appliqué , qu'il retendit par terre aux côtés de Deloraine blessé. Il se releva déconcerté et secoua sa grosse tête hérissée de cheveux mal peignés. Il ne murmura que ces mots : « Tieillard, tu frappes rudement! •> Le page-lutin n'osa plus essayer de regarder le livre mystérieux. Les agrafes , quoique barbouillées du sang d'un chrétien , se refermèrent plus fortement qu'elles ne l'étaient auparavant : il le cacha sous son manteau.... Maintenant, si vous me demandez qui lui appliqua ce soufflet, c'est ce qu'il m'est absolument impossible de vous dire; il ne fut point donné par un homme vivant (3).

Il se mit à contre-cœur à exécuter les ordres précis de son maître : il enleva le cadavre vivant , et le plaça sur le cheval harassé; il le conduisit dans l'intérieur du manoir de Branksome à la barbe de tous les guerriers qui le gardaient ., et chacun d'eux assura et jura ensuite qu'il n'était passé qu'une charrette de foin ,

II le porta dans la tour de lord David et jusqu'au cabinet secret de la dame de Branksome -, et si des charmes supérieurs ne l'eussent arrêté et qu'il eût pu ouvrir la porte, il l'aurait déposé sur son lit môme. Tout ce qu'il employait de pratiques magiques l'était toujours dans un but malicieux : il jeta le guerrier sur le pavé , et le sang jaillit de nouveau de sa blessure,

En repassant dans la première cour, il aperçut lejeune et noble enfant se livrant aux jeux de son âge. Il lui vint aussitôt à la pensée de l'amener dans le bois ; car, pour le bien faire connaître en un seul mot, il était toujours prêt pour le mal, jamais pourle bien. Il prit la forme d'un camarade de plaisir de l'enfant et lui proposa d'aller jouer dans les bois. Les sentinelles ne virent passer sur le pont-levis qu'un basset et un chien d'arrêt.

Il fit courir l'enfant par monts et par vaux , jusqu'à un ruisseau coulant à travers les bois. L'eau courante rompit le charme (4 , et il reparut sous la forme de nain. S'il eût pu satisfaire son penchant au mal , il lui eût rompu les membres ou l'eût étranglé de ses longs doigts décharnés dans sa rage diabolique. Mais il craignait sa redoutable mère , et son pouvoir était limité : il se contenta donc de faire une horrible grimace à l'enfant éperdu , et disparut comme un trait dans l'épaisseur de la forêt; il traversa d'un bond le ruisseau, et se mit à rire de toutes ses forces en criant : « Perdu ! perdu I perdu I »

Tout stupéfait de cette singulière métamorphose, et effrayé , comme un enfant devait l'être, des cris sauvages de cette étrange ligure et des paroles de cet incompréhensible grimoire, l'enfant

demeurait fixé au sol de la forêt comme un lis au milieu de la verdure; et lorsque enfin, d'un pas tremblant, il essaya de retrouver le chemin de Branksome , il redoutait à chaque instant de voir cette hideuse figure lui apparaître dans quelque buisson Tressaillant ainsi à chaque pas, il s'enfonça de plus en plus dans les bois ; car plus il cherchait à retrouver son chemin, plus il s'en écartait. . . j usqu'à ce qu'enfin il entendît les montagnes d'alentour retentir des aboiements d'un limier.

Écoutez ! écoutez ! les hurlements approchent de plus en plus; Au milieu du sentier s'élance le féroce animal 5 son large museau attaché à la terre y suit la piste qu'il a flairée ^ son œil sanguinaire jette des flammes; dès qu'il aperçoit l'enfant égaré, il s'élance vers lui avec fureur. Je suis sûr que vous eussiez pris plaisir à voir la contenance mâle du courageux enfant, lorsque, se montrant digne de son noble père, sa figure, encore humide de pleurs, s'anima d'une expression que se partageaient la crainte et la colère I II fit bravement face au limier en élevant en l'air son petit gourdin, et frappa si rudement, que le chien, ayant peur, se tint hors de portée , poussant de rauques aboiements , et semblant néanmoins se disposer à s'élancer de nouveau , lorsqu'un archer sortit de l'épaisseur du bois , et , apercevant le chien en arrêt, banda son arc avec force. Mais une voix rude lui cria : «Ne lire pas, Edouard , ne tire pas : c'est un enfant. »

Celui qui parlait ainsi sortit du bois, blâma la conduite brutale de son camarade et apaisa la fureur du limier : c'était un brave archer anglais né dans le Lancashire. Il blessait aisément une bête fauve à cinq cents pas; jamais un coup d'œil plus juste , une main plus sûre n'avait bandé un arc. Ses cheveux noirs , coupés

4e LE LAI DU DERNIER MÉNESTREL.

courts et en rond , découvraient ses traits brûlés parle soleil. La croix de Saint-George , symbole de la vieille Angleterre , ornait sa barrette ; son cor pendait à son côté entouré de peau de loup -, et la lame brillante et affilée de son coutelas, court et arrondi , avait égorgé bien des daims.

Sa blouse, dont la couleur rappelait la verdure des forêts, ne lui descendait guère qu'au genou ; et à son baudrier était suspendu un faisceau de flèches polies et acérées : il n'avait pour toute arme défensive qu'un bouclier qui avait à peine une palme de large. Il ne regardait pas comme un homme celui dont la flèche eût frappé au dessous du genou (5) : il tenait à la main son arc détendu et la courroie qui lui servait à mener son limier en laisse.

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