‹ Œuvres de Walter ScottChapitre 6 sur 31 · X\III · texte numérisé non relu

X\III

Il n'eut point l'intention de faire du mal au noble enfant , mais il le retint d'un bras vigoureux pour l'empêcher de fuir ou de se défendre ; car, en apercevant la croix rouge , ce dernier se débattit long-temps et avec violence : « Par saint George, Edouard, s'écria l'archer ,je crois que nous avons fait une bonne prise I La noble figure et le courage intrépide de cet enfant annoncent qu'il est de haut lignage. »

« Oui ! je suis de haut lignage, car je suis l'héritier du brave Buccleuch; et si lu ne me mets en liberté, perfide Anglais, tu t'en repentiras amèrement, car bientôt arriveront en hâte et Walter de Harden et Wifliam de Deloraine, toujours prêts dans l'occasion, et tous les Scott, depuis l'Eske jusqu'à la Tweed-, et si tu ne me laisses aller, en dépit de les flèches et de ton arc, je te ferai pendre pour servir de pâture aux corneilles I »

Grand merci de tes douces intentions, mon bel enfant! je n'ai jamais porté si haut mes prétentions ; mais si tu es le chef d'un tel clan et le fils d'un tel homme, et que tu sois jamais maître de tes actions , nos gouverneurs auront besoin d'y mettre bon ordre. Je gagerais mon arc en bois d'if contre une baguette de coudrier que tu leur tailleras de la besogne sur la frontière. En attendant aie la complaisance de me suivre, car il te faudra voir le bon lord Dacre. Je pense que c'est avoir bien commencé la besogne que d'avoir pris le fils de ton père. »

XXÎ.

Quoique l'on amenât l'enfant, il paraissait encore être resté à Branksome , car le nain y jouait son rôle , et sous sa figure commettait toutes sortes de mauvais tours dans le château. Il pinçait, battait et jetait par terre les camarades du jeune Buccleuch ; il en assomma même presque quelques-uns ; il déchira la parure de soie de dame Maudlin , et tandis que Sym Hall se tenait près du foyer, il mit le feu aux munitions qu'il portait à sa ceinture , et brûla horriblement le pauvre mousquetaire. Il serait difficile de s'imaginer ou de dépeindre tout le mal que fit le mauvais garnement , jusqu'au moment enfin où plusieurs personnes du château devinèrent que le jeune baron était possédé!

Je pense bien que la noble dame eût eu bientôt détruit le sort qu'on lui avait jeté , si elle n'eût été fort occupée à panser la blessure de Deloraine. Elle fut bien étonnée de le voir étendu tout de son long sur le seuil de son cabinet; elle pensa que quelque esprit de l'air avait maltraité l'intrépide maraudeur, parce que, malgré sa terrible recommandation , il avait peut-être lu dans le

livre ; mais le tronçon de la lance était demeuré dans sa poitrine, et le fer et le bois en appartenaient à la terre.

Elle les retire de la blessure , et par un charme étanche le sang (6); elle ordonne que la plaie soit nettoyée et bandée. Elle cesse de se tenir près du lit, mais elle prend le tronçon de la lance , le lave pour en enlever les grumeaux de sang qui s'y sont coagulés , et lui fait subir des pansements répétés (7). William de Deloraine, sous l'impression de sensations extraordinaires, toutes les fois qu'elle tournait et retournait le fer, se tordait comme si elle eût creusé sa plaie. Elle dit ensuite à ses suivantes, que dans l'espace d'un jour et d'une nuit il serait guéri et en parfaite santé. Elle se donna une peine infinie -, car elle eût été désolée qu'il arrivât malheur à un ami si brave et si fidèle.

Ainsi se passa le jour.. . La soirée était avancée , on approchait de l'heure du couvre-feu. L'air était doux, les vents étaient calmes , le cours du ruisseau était paisible, la rosée était embaumée ^ l'âme endurcie du guerrier lui-même qui veillait au haut de la tour jouissait avec délices de cet instant enchanteur,- la belle Marguerite goûtait encore avec plus de reconnaissance et de joie l'heure du silence et du repos. Assise solitaire sur la tourelle élevée , les doux accords de son luth s'animaient par intervalles sous ses jolis doigts, et , entre deux notes inspirées parla mélancolie , elle pensait aux verts ombrages du bosquet d'aubépine. L'or de ses blonds cheveux flottait en liberté ; sa belle tête reposait sur sa main délicate ; son œil bleu était tourné vers l'Occident, car l'étoile brillante qui vient y annoncer le soir est l'astre favori des amants.

Est-ce l'étoile du soir qui s'annonce par degrés à ses yeux au dessus de Penchryst, et qui, répandant au loin sa lumière vacillante, agite les feux de sa brillante chevelure sur les sombres ailes de la nuit ? Cette lueur rouge qui brille dans le lointain estelle l'étoile d'Occident ? — Oh ! ce sont les flammes des signaux précurseurs de la guerre ! A peine peut- elle respirer , car elle ne reconnaît que trop ces feux de mort !

La sentinelle en aperçut la clarté resplendissante , et fit retentir les airs des accents de guerre du cor ; l'écho d'alentour en répéta les sons fiers et terribles dans les rochers , dans les bois et sur les rives du Téviot. Ils jetèrent l'alarme dans la salle du festin et en précipitèrent tous les guerriers étonnés. En bas, dans la cour du château , brillaient les torches et les fallots qui se croisaient; les casques et les panaches confusément agités se montraient ou disparaissaient partiellement aux regards , et les lances s'entre-choquaient dansle tumulte comme les roseaux qui bordent un ruisseau dont le cours est enchaîné par les glaces.

Le sénéchal , dont les cheveux blancs réfléchissaient la lueur rougeàtre des torches, se tenait au milieu des guerriers avec une contenance fière et donnait des ordres d'une voix forte. — « Sur Penchryst bràle une gerbe de feu , trois autres brillent sur Priesthaugh-Swire (8) : à cheval , à cheval pour aller à la découverte ! en selle tout le monde pour Branksome ! Toi , Tadrig , cours avertir le clan de Johnstone sur lequel on peut toujours compter pour la fidéhté et la bravoure. — Il n'est pas besoin d'envoyer à Liddesdale 5 car, lorsqu'ils aperçoivent le feu des signaux, les EUiot

et les Armstrong ne manquent jamais à l'appel. — Leste, Alton , leste 5 le danger presse : cours avertir le gouverneur des frontières.... Gilbert , allume le fanal de la tour, jeune homme , pour appeler aux armes notre clan, nos parents et nos amis (9). »

XXYIII.

La belle Marguerite , du haut de la tourelle , entendait sous ses pieds le trépignement des coursiers et le bruit des armures, tandis que les cavaliers, prompts à obéir, s'élançaient en selle en poussant des cris confus. Le retentissement des pas des chevaux et des armes se confondait avec la voix des chefs. Les guerriers , se pressant sur le pont-levis , partent au galop dans toutes les directions ; ils vont vers le Sud et vers le Nord, dans l'Est et dans l'Ouest , observer les mouvements de l'ennemi et prévenir leurs vassaux et leurs alliés.

Le page, d'une main empressée, se hâta de rallumer les feux éteints du fanal ; l'atmosphère parut tout à coup embrasée ; une nappe de flamme s'élançant de la haute tourelle comme un étendard de pourpre , flotta en vacillant dans les airs , frappant au loin les regards de son éblouissante clarté. Bientôt vingt feux divers brillèrent sur les hauteurs, sur les montagnes et sur les rochers : dans tous étincelait l'annonce dé la guerre. Le signal passa de l'un à l'autre. L'un après l'autre on les vit poindre comme les étoiles à la sombre voûte des cieux. Ils se réfléchirent sur le sein noir des lacs, des montagnes fréquentées par l'aigle solitaire, sur les pierres grisâtres des pyramides où sont renfermées les urnes qui contiennent les cendres des chefs puissants (10', jusqu'à ce que les murs élevés de Dun-Edin' les vissent briller sur Sollra et sur Dumpender Law , et que le Lothian eût reçu l'ordre du régent de se préparer à marcher à la frontière.

1 Edimbourg. a. m.

Toute la nuit les murs de Branksome retentirent du bruit des armes; toute la nuit le beffroi du château sonna le tocsin et répandit Talarme. De moment en moment s'entendait le froissement des lourdes pierres et des barres de fer que l'on entassait sur la tour du milieu et sur les autres tours pour en faire pleuvoir la mort sur les ennemis. A chaque instant retentissaient les pas et la voix des guerriers relevant la garde ou échangeant le mot d'ordre , tandis que , fatigués de ce fracas continuel , les limiers et les chiens de garde hurlaient dans l'intérieur.

La noble dame, dans le tumulte, partageait les travaux du vieux

sénéchal, et parlait du danger avec dédain ; elle encourageait les jeunes chevaliers et tenait conseil avec les chefs d'un âge plus mûr. On n'avait aucune nouvelle des ennemis ni de leur nombre ni de l'époque où ils avaient rompu la trêve. Les uns disaient qu'ils étaient dix mille, d'autres pensaient que ce n'étaient que les clans de Leven ou de Tynedale qui étaient venus pour recevoir le tribut qu'on leur payait pour se garantir du pillage , et que le clan de Liddesdale , avec un peu d'aide , les repousserait facilement. Ainsi se passa la nuit dans l'anxiété, et l'on vit arriver l'aurore avec plaisir.

Les fiers accents de la harpe cessèrent de résonner. La foule des auditeurs applaudit l'éloquent ménestrel , et s'étonne que , dans un âge aussi avancé, il soit réduit à ces courses aventureuses et pénibles. N'avait-il point un ami, une fille chérie pour partager et égayer les fatigues du voyage; point de fils pour être l'appui de son père et le guider dans sa route difficile? « Hélas ! oui , il en eut un.... mais il était mort ! » Sa tête se pencha sur sa harpe, et il s'occupa à en parcourir les cordes pour cacher une larme prête à couler. Sur un ton solennel s'exhalèrent lentement et avec douceur les accents mélancoliques d'un père.

CHAINT QUATRIÈ^IE.

Aimables ondes du Téviot I les feux des signaux ne se réfléchissent plus sur vos flots argentés ^ les guerriers couverts d'acier ne se montrent plus à travers les saules de vos rives pittoresques-, tous les lieux que vous entourez des replis de votre cours, les collines et les vallées, tout est paisible, tout est calme et silencieux, comme si vos vagues, depuis la naissance du monde, depuis que pour la première fois elles allèrent se mêler à celles de la Tweed, n'avaient jamais entendu que le chalumeau du berger, et n'avaient jamais tressailli aux sons guerriers du cor.

Bien diflërentes du fleuve de la vie qui, quoique ces flots renouvelés se succèdent sans cesse, garde le souvenir des douleurs et des crimes qu'il a été condamné à connaître au commencement de son cours, et^ se troublant à mesure qu'il avance, est souillé des larmes du passé et de celles du présent. Quoique je l'aie descendu bien loin de sa source, il réfléchit encore à l'œil de la mémoire l'heure où mon brave, mon unique fils tomba auprès du grand Dundee (1). Pourquoi, lorsque les mousquets lançaient la mort au milieu des glaives teints du sang des montagnards , pourquoi n'ai-jc pas été étendu à ses côtés! Il sufllt... Il mourut d'une mort glorieuse^ il succomba avec le victorieux Grœme.

La terreur s'était répandue au loin sur les collines et dans les

vallées qui avoisinent la frontière 5 le paysan abandonnait son humble toit pour se retirer dans les marais impraticables (2) et dans les cavernes des montagnes. Les troupeaux effrayés étaient parqués sous des hangards contruits à la hâte et recouverts de peaux, et les femmes et les jeunes filles laissaient échapper une larme en voyant les braves guerriers se saisir de leurs lances. Du haut des tours de Branksome l'œil de la sentinelle pouvait apercevoir au loin les noirs tourbillons de fumée qui, s'élevant aux rayons naissants du soleil , indiquaient que les ravages de la guerre avaient commencé dans le Sud (3).

Tout à coup la sentinelle attentive, qui veillait près de la porte, s'écria : « Préparez- vous tous à voir pleuvoir les coups et couler le sang ! Watt Tinlinn (4). des bords du Siddes, passe en ce moment le gué de la rivière. Les brigands de Tynedale frappent souvent à la porte de sa tour solitaire pour essayer d'en forcer l'entrée-, à la Saint- Barnabe dernière ils l'ont essayé pendant toute une nuit d'été et s'en sont enfuis le matin, sachant bien qu'il ne bandait pas son arc en vain. Il faut que la bourrasque du soir qui l'a chassé de sa tour du Liddes ait soufflé bien fort, et, sur ma foi, ajouta la sentinelle, je pense que ce sera quelque expédition commandée par le gouverneur anglais lui-même. »

Tandis qu'il parlait ainsi, les pas de l'intrépide archer retentirent sous la barbacanedu château. Il conduisait un petit bidet à poil long, qui franchissait les fondrières des marais en sautant ii'un îlot à l'autre, aussi lestement qu'aucun cerf de la forêt de Bilhope (5). Il portait sa femme et ses^deux enfants; un serf à demi vêtu composait toute leur suite. Sa femme fortement con-

stituée , aux traits rubiconds et aux sourcils noirs , fière de ses colliers et de ses bracelets (6) d'argent, riait en saluant ses amis dans la foule. Walt Tinlinn était d'une stature démesurée, mais maigre et efflanqué; sa tête était couverte d'un morion tout bossue ; pour toute arme défensive une ample jaquette de cuir, flottant sur ses larges épaules, d'où pendait une hache de maraudeur; sa lance, longue de six aunes d'Ecosse, paraissait fraîchement teinte de sang ; ses flèches et son arc , d'une force prodigieuse, étaient portés par sa robuste compagne.

Tinlinn donna en ces termes à la dame de Buccleuch des nouvelles des forces anglaises : « Le sévère Will-Howard (7), marche sur Branksome; le bouillant lord Dacre (8) l'accompagne avec plusieurs lances, et ils sont renforcés de tous les mousquetaires allemands (9) qui sont long-temps demeurés à Askerten. Ils ont traversé le Liddel à Theure du couvre-feu et brûlé ma petite tour solitaire : puisse l'enfer en récompenser leurs àmesl II y avait plus d'un an que je n'avais été brùl-é. Ma grange et ma demeure en flammes ont servi à éclairer et guider ma fuite : mais j'ai été poursuivi toute la nuit. Jean-le-Noir d'Akeshaw et Fergus Grœme suivaient de près mes traces, mais je fis volte-face à Priesthaugh- Serogg et perçai leurs chevaux dans les fondrières; j'étendis Fergus raide mort d'un coup de lance... Il y avait long-temps que je lui en voulais pour m'avoir enlevé mes vaches une nuit du carême dernier. >>

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