‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 30 sur 47 · CHANT SECOND · texte numérisé non relu

CHANT SECOND

XJ^AUOVKy qui, sans être apperçu, ëtoit toujours resté près du jeune homme y pour l'exciter au travail j s'élance à travers la nuit humide et la clarté de la lune , et porte son vol rapide vers une ile habitée par Soie. Il entendit de loin le mugisse'^ ment des vents renfermés dans la caverne profonde d'un rocher : bruit semblable à celui de la tempête , lorsqu'elle agite l'Océan. Cependant il descend sur le roc , qui , du fond de la mer y élevoit sa superbe cime; Là le dieu des vents étoit assis sur un quartier de rocher, à l'entrée de la caverne.

Les vents , d'un vol bruyant', semblables à des abeilles qui bourdonnent autour de leur ruche , sortoient et rentroient sans cesse. Il ordonnoit aux uns de soulever l»

mer, aux autres de mugir dans les montagnes, ou de rassembler un orage sur le»

coupables ; et il cbargeoît des vents plus doux de souffler dans les^ campagnes ftu-

tour des cabanes paisibles , pour rafraîchir l'homme champêtre dans ses trayaux.

Mais son empire n'avoit plus de charmes pour lui : assis sur le roc humide y le coude appuyé sur son genou , sa tempe étoit cachée dans sa main , sur laquelle flottoient les boucles de ses cheveux . Dévoré de chagrin , il contemploit tristement les ragues qui rouloient leur masse énorme ^ à la clarté de la lune ; car il étoit tourmenté d'une passion violente pour une néréide.

L'Amour voltigeant un jour au-dessus de son rocher , et le voyant oisif , couché devant sa caverne , l'avoît blessé d'une de ses flèches les plus aiguës. Le fils de Gythérée l'entendant gémir , s'arrêta sur un rocher voisin pour écouter ses plaintes.

O toi , disoit-il , d'un ton languissant y toi, la plus aimable de toutes les nymphes du cortège de Thétis , la plus belle de toutes celles qui nagent dans la mer ! mes tourmens n'exciteront-ils jamais , sinon ta tendresse, du moins ta pitié 1 Hélas, depuis combien de temps l'amour ne me £ait - il pas souffrira £n vain des vents officieux

NAyXGATfiVR* l63

portent à tes ocwilles mes soupirs et mes plaintes. Tu n'es pas touchée de Pardeur qui me eonsume ; tu vois avec indifiirenGe mes regards passionnés , lorsque tu nages légèrement sur les eaux qui réfléchissent ton sein d'albâtre. Si quelquefois tu t'élan* ces au dessus des ondes , j'éprouye., à la ▼ne de teS attraits y un doux frémissement \ mais quand , te plongeant tout-à-coup an fond des eaux , tu échappes à mon œil avide f hélas ! une froide terreur s'empare de mes sens. Que )'aîme à te voir sur l'onde éclatante, folâtrer avec d'autres nymphes , ]or»> que la vivacité de vos jeux fait blanchir la mer tranquille ! Mais une jalouse rage s'empare de mon coeur , quand , dans deà combats folâtres , vous poursuivez avec des rameaux de jonc les dieux marins couronnés de roseaux, et que celui que tn poursuis se tourne tout-à-coup y et te serre entre ses bras nerteilx. Tes membres humides échappent , à la vérité , à ses efforts ; tn te caches sons l'onde , et tn reparois soudain , loin de lui , avec un rhre moqueur. Mais quand il te poursuit sous les

l64 I.E PREMIER

flots; quand mon œil tous perd de rue Tun et l'autre , ou qu'un de ces dieux y sortant tout-à^roup de la mer , te surprend et te soulevé en éclatant de rire , ah ! )'entre alors en fureur , je frappe la terre de mon pied .... car tu souris ; et loin d'être indignée de son audace y tu oublies les tourmens qui me consument. Cest alors que mon bras nenreux saisit un quartier de rocher, pour exterminer le téméraire.

J'appelle les vents les plus impétueux , et leur ordonne d'exciter une tempête furieuse et de troubler un spectacle qui m'est odieux. Mais la crainte de te courroucer me fait tomber le rocher de la main : je ^ais rentrer les vents impétueux dans leurs cavernes , et je me livre à une impuissante ragç. Sans cesse mes regards langoureux te cherchent ; et lorsque le frémissement des vagues me réveille pendant la nuit , je crois que tu nages le long du rivage ; je t'appelle en vain , et je maudis l'obscurité qui te dérobe à ma vue. Oh! que n'es tu une fille de la terre ! Des flots perfides m'empêchent de te suivre en tout lieu y et

KAVIGATEUK. 1 65

de te faire entendre mes soupirs et mes plaintes. Viens , ah ! viens sur mon rivage ! tu y trouveras des grottes agréables ; mes zéphyrs les plus doux te rafraîchiront de leur souffle : ils assembleront pour toi, de toutes les parties du monde , les parfums les plus exquis ; et leur haleine féconde fera naître autour de mon île les ombrages les plus délicieux. Viens , sois la souveraine des vents ; viens avec cet air enchanteur que tu avois , lorsque je te surpris pour la première fois sur mon rivage , oh tu étois assise sur Pherbe fleurie , tandis que tes membres de lis brilloient au soleil j et que des gouttes transparentes couloient de ton corps sur le gazon y comme la rosée du matin coule des roses fraîches. Viens , ne te dérobe pas à mes embrassemens! Ne retourne plus dans les flots : ne fais plus comme tu fis le jour que f étois prêt à te joindre , et que ttv te précipitas dans les ondes , en me laissant en proie à toutes les agitations de Pamour.

Ainsi se plaignoit le roi des vents , quand l'Amour s'approcha de lui. J*ai entendu tes

]66 LE FUEMIEB.

gémîssemcns , puissant monarque des Tent8| lui dit l'Amour. Je suis le fils de la déesse à la belle ceinture ^ il est en mon pouyoi^ de terminer tes peines : je te jui^e par le sublimé Olympe , que si tu daignes iç'ac* corder une demande , le plus sur et le plus perçant de mes traits blessera Pinsensible fille de Nérée. Elle-même viendra sur tes bords y en rougissant avec une ai* mable pudeur , et récompensera tes souffrances par une tendresse pleine d*ardeur.

Éole lui répondit avec une agréable surprise : O fils de la puissante Vénus , que veux-tu de moi 1 Je ne puis te réçopipenser que foiblement du boiiheur que tu \iens de me promettre pai;* un serment auguste. Apprends donc ce que f attçnds de toi , reprit Amour. Dès à présent renferme, ^us tes vents jusqu'à l'heure où le solei^ se replonge dans la mer ^ et donue r moi mille zéphyrs , qui , pendant tout ce teuips 1^ , seront soumis à mes ordres. Spudaîu f d'une voix redoutable , Éole rappelle le& yents vagabonds : les vents obéissent y volent et arrivent de toute part. I^e dieu le»

NATIGA'T EUn. 167

enferma 9 et mille zéphyrs viennent volti' ger autour du fils de Vénus.

Bientôt , lui dît Amour , tu recevras le prix de tes services , et tu verras tes vœux accomplis. Maintenant je vole où mes &£•> hires m'appellent. Il dit , et prit son vol avec son cortège de zéphyrs, vers le rivage , oà y k travers le crépuscule du matin , il apperçutl'entreprenamt jeune homme , qui^ transporté de joie k la vue de la belle au« rore , avoit l'ame remplie d'an doux pres^ sentiment. La mer calme et tranquille firémissoit doucement à l'aspect du soleil :

ftlors il vit plus distinctement que jamais, l'ile située vis-à-vis de lui. Le rivage re* tentissoit du chant des oiseaux , et deux ramiers prirent leur roi au-dessus de s»

tôte vers l'ile. Les vents les plus doux souf* floient seuls sur la rive ombragée. Tel fut le calae qui r^;na sur la terre et sur l'onde y lorsque Vénus sortit de l'écume des ftots; le ciel serein, la mer verdâ* tre , les bords émaillés contemplèrent sott éblouissante béuité ; les vents étonnés suspendirent leur vol ; les amoureux zéphyr»

l68 LE PB.EMIEA

caressèrent la déesse par mille baisera.

Cependant le jeune homme y dont PAmour ayoit ranimé le courage et la passion , monta dans sa barque. O souverain des mers ! à Neptune ! 8*écria-t-il , dieux 0t déesses qui habitez l'empire des ondes y soyez favorables à mon entreprise.

Ce n'est point l'audace , ce n'est point une coupable présomption qui me fait tenter un projet si hardi ; non , c'est le sentiment le plus pur y c'est l'amour qu'un dieu a mis au fond de mon cœur ; c'est le désir vertueux de porter , à travers les dangers y du secours à des infortunés. Laissez-moi atteindre le rivage de cette île.

£t , toi y divinité qui m'as inspiré cet amour , ne m'abandonne pas. C'est toi qui as fait naître dans mon ame cette pensée hardie.

Il parloit encore , quand tout-à-coup l'Amour fit croître du fond de la barque une perche élevée, et ornée de guirlandes de fleurs qui iiottoient dans les airs , et le bateau s'avançoit vers l'île; car ce Dieu avoit ordonné aux zéphirs de souffler dana

KAVXOATEVR. 169

les gnirlandes , et de Pëloîgner du rivage.

D'autres furent chargés de séparer les yagues devant la barque, et d'applanir le chemin fluide : d'autres eurent soin de ra« fraîchir le jeune homme, qui ,' saisi d'une sainte surprise , s'apperçut qu'un dieu VûS^ sistoit.. Alors, l'ame remplie dhin grand courage, il s'éloigne de la rive, tandis que l'Amour vole invisiblement devant lui. Du fond des abimes et des rives lointaines»

aocouroie^t les fils de Neptune, les tritons et les néréides, couronnés de jonc :

ils formoient autour de la barque un grand cercle, étonnés de l'audace du mortel qui.

le premier osoit se confier à la vaste mer sur un frêle vaisseau. Sois heureux, chanterent-ils, que tout favorise ton TOfage»

à courageux jeune homme ! l'Amour te récompensera; l'Amour, qui t'a rendu assez hardi pour t'exposer sur les flots de la mer dans le tronc creusé d'un arbre. Qu'il fait beau te voir voguer sur les ondes éclatantes, semblable au cygne majestueux qui fend les eaux avec ses pieds 1 Amour vole, il est vrai , devant toi : celui-là est heu-

reux qu*Amoiir prend sous sa protection.

Receyez-le sans accident, ombres de Pile; c*est-lk qu*U trouvera la récoiQpensey la douce récontpenae de son industrie et de son courage. Noos lisons dans l'avenir; BOUS voyons ton art perfectionné. Des natio<ns couvrent l'Océan de leurs flottes , et voguent chez des peuples lointains. De»

hommes différens par les mœurs, séparés^ par des mers immenses, s*accueill«nt avec surprise sur de paisibles c^es. Ils vont chercher, et ils rapportent les trésors de Pétranger , son superflu, ses sciences et ses arts. Alors on verra le nautonnier nager Sans crainte sur Pabtme immense, et se tracer un chemin à travers les mers îgnosëes. Il affrontera hardiment la tempête furieuse, lorsque le 'ciel et la terre se soo^ levant, son navire deviendra le )ouet des flots. Telle est l'audace et l'industrie de la race de Prométhée : le feu des dieux brûle dans le cœur des hommes, et leé périls menaçans enflamment leur indomp* table courage.

Ainsi chantèrent les néréides et les dieux marins, en formant des danses tumultueuses

KATIGATBUR. 171

autour de la barquç , taucUs qu'à l'harmonie de leur^ chanta , les tritons )oignoien( les accords de leu^s froinpes. Cependant le jeune hoiQinç vçigupit heureusement, et p^irript saitô accident i^u rivage de Pile 1, qui le reçut so^p sçs fr^is et voluptueux ombrages. Plein de joie, il sauta hors de 9a barquç^ quHl tr^îiia sur le s^ble pour la menre à l'abri*» eusvi^e \l reudit grâces ^ux dieux d't^voir 4té si f^yorabJies k son entreprise audacieuse. IVerupU d'une douce e«pér«nce, U traverse les opibres de l'ile; à chaque pas il rem^quo aveq ravissement de$ traces, de mains laborieuses : il voit des £guiers, des pommiers et des poiriers plantés en filées fertiles; la vigne s'étendsnt d'un arbre k l'autre, étoit si chargée de raîsinjS, que les branches se courboient sous le poids des grapes. Des jasmins et des myrtes Cormoient çà et là des bosquets déUçieux; et mille petits ruisseaux, dpnt les bords étoîent émaillés de dUférentes lueurs, couloient avec un «Igrésble murmure spus les cintres que £ormoient les arbrisseaux.

Pendant qu'il étoit occupé de ce nouveau,

spectacle, Mélide ëtoit assise dans la cabane auprès de sa niere ; la tête penchée sur son sein , elle resta long -temps dans un profond silence : enfin Sëmire lui parla ainsi : Quoi , ma fille ! je te yerrai tou* jours rêver ? qui peut ^attrister, ma chère Mélide^

Mélide y les yeux inondés de pleurs , répondit ainsi : Hélas! je rêve, sans pou* Toir en dire la cause. J'ignore pourquoi mon cœur palpite; je ne sais pas ce qui oppresse si fort ma poitrine ; je sens seulement que je suis malheureuse ^ et plus malheureuse que toutes les autres créatures.

Eh quoi! ma chère Mélide , reprit douloureusement sa mère ^ tu te trouves malheureuse ? Ce sont des idées chimériques qui te rendent telle. Que te manque-^il î Toutes tes plantes croissent comme tu le désires : tout ce que tu entreprends te réussit : tes berceaux se revêtent des plus aimables ombrages pour te recevoir; les arbres que tu plantes sont les plus beaux de Pile : tout ici s'empresse à te caresser

KAVIGATEUR. 1^3

et k te réjouir; pourquoi toa troupeau n'estil plus ta plus chère occupation %

Oui y dit Mélide en pleurant, hélas!

oui, autrefois la joie me suivoit en tous lieux; maintenant il n'en est plus pour moi. L'ombrage aujourd'hui ne fait que nourrir mon chagrin; la yue de chaque plante m'inspiroit autrefois du plaisir; je le respirois arec le parfum de chaque fleur; mais, hélas! à présent, il n'est plus de plaisir pour moi dans toute l'île, et je suis la plus malheureuse des créatures vivante».

Si je vois les oiseaux se rassembler , se réjouir , et chanter sur la cime des arbres ; si je vois mes moutons réunis bondir dans la prairie, ou se reposer tranquillement à l'ombre, et se réjouir d'être ensemble, alors je ne puis m'empécher de désirer....

Sémire interrompit son discours par ces mots : Mais quoi ! toujours les mêmes plaintes? fille ingrate envers les dieux!

peux-tu t'abnser au point de désirer des choses que tu ne saurois nommer, des choses qui ne sont pas dans la nature "i £h quoi ! si j'allois murmurer aussi de ce que

1^4 ^K PREMiEll

cette mer ii^est pas une teri'e, ou de ce que je ne sais pas voler comme les oiseaux, ou de ce que les arbres ne peuvent pas

s'entretenir avec moi Cependant ces

plaintes seroieftt moins bizarres qtie les tiennes.

Mélide reprît : Non, je ne trouve pa* mes désirs si déraisonnables. Pourquoi faut*il que nous soyions seules privées d'un bien dont tous les animant jouissent? Ne leur ressemblons -nous pas en tOutI Ils mangent, ildi dorment, ils entendent, ils sentent comme nous, ils se réjouissent, ils s'affligent, snr-tout quand on les séparé de leurs semblables : pourquoi, ayant tant de choses communes avec eux , ne leur ressemblerions-nous pas en celai

Ponrqnoi? répondit la mère d'un ton îkché \ c'est attx dieux qu'il faut demander pourquoi ils ne t'ont pas donné d'autre société que celle de tes douces brebis et des vifs oiseaux : si telle est leur volonté , ce^se de t'en plaindre.

Mais, reprit Mélide, d'une voix timide, le mouton ne se réjouit pas de la société

NATIOATEUR. fJ^S

du clieyreuily ni la colombe de celle du canard ; chaque créature ne cherche que celle de son espèce. Et nous y ne sommesnous pas aussi une espèce particulière?

Celui de mes moutons qui me chérit le plus, se divertit bien plus ayec son sem* blable qu'aiec moi.

Eh bien, poursaiyit Sémire, ne suis -je pas une société de ton espèce 1 Je f aime bien plus que les brebis ne peuvent aimer les brebis : je t'aime plus que les oiseaux ne peuvent aimer les oiseaux.

Oui, répartit tendrement Mélide, hélas!

çui, ma mère; mais toi-même, je vois que tu t'attristes; peut -être t'affligeroistu moins, si nous étions en plus grand nombre; nos divertissemens seroient plus variés. Quel plaisir n*aurois-je pas, si noua étions en plus grand nombre! si, réunissant nos efforts, nous tâchions de te réjouir! Ah! s'il y avoit seulement ici une créature comme moi, un être qui prît part à tous mes petits plaisirs, qui fût toujours à mes côtés, qui.... hélas! il me semble .... mon cœur t'aime par dessus tout ;

Iy6 LE FREMI Bit

mais il me semble que ce cœur est susceptible d'encore plus d'amour ^ et cela pour un objet que |e ne saurois ni trouver ni définir.

Sëmire dit en soupirant : Que tes funestes désirs jettent de trouble dans. mon ame ! Les dieux refusent de les accomplir , parce que tu demandes avec trop d'importunité. De chaque arbre, de chaque pierre, ils pourroient faire des créatures comme toi ; mais ....

Mélide interrompit avec vivacité sa mère :

Quoi! les dieux pourroient faire un tel prodige 1 O dieux ! auprès de chaque arbre , sur chaque pierre, je vous ferai des sacrifices : je vous offrirai ce que chaque saison produit de plus beau; je vous implorerai sans cesse . . . oui , je vais. . . Tout-à-coup , Semire releva la tête : Dieux ! s*écria^t-elle, que vois-je 1 A ces mots , elle resta immobile comme une statue. Le jeune homme, s'étoit arrêté à la porte de la cabane , tout aussi troublé : Dieu! c*est elle, s'écria-t-il ; c'est la même que j'ai vue en songe !

Sémire, saisie de frayeur, se leve.de son'

Page 1