TMKL£ ET TARI KO
die ose- 1- elle encore profaner des noms si douxî . . . leurs larmes , leur désespoir ne m'accusent-ils pas sans cesse 1 ah ! quels sentîmens de joie peut éprouyer celui qui s'abhorre lui-même? où chercher quelque ombre de bonheur, quelque apparence de tranquillité ? il n'en est plus pour moi. Daignez permettre , seigneur , que je demeure chargé delà punition de mon crime , laissez^ laissez-moi mourir yotré esclave. Ynkle achevoit à peine cette douloureuse prière ^ qu'une personne cachée jusqu'alors derrière la charmille yoisine s'avance avec précipitation : c'étoît Yariko -elle-même, comme aux autels d'hyménée superbement vêtue ; des plumes de différentes couleurs paroient sa robe , et ses cheveux étoient enlacés de fleurs. Un jeune enfant reposoit sur son bras. Ah ! mon cher Ynkle , s'écrie-t-elle en sanglotant, et courant à lui, elle le presse avec son enfant contre son sein; ah! mon cher Ynkle , ne refuse pas ta liberté, c'est moi qui viens te la rendre, voici ta fidèle épouse, voici le bel enfant qui te doit le jour. Ynkle tombe à ses
Aa4 TMKLE. ET TA&IKO.
pieds, embrasse ses genanx, et loog-temps ses leyres tremblantes ne penyent proférer une seule parole : Yariko , lui dit-il enfin y tendre. Yariko , tu n'es point épouyantée de me revoir, c'est toi, toi qui yiens me rendre la liberté ! Quoi , tu peux m'aimer encore , moi qui commis envers toi la plus affreuse des trahisons , moi trop indigne que tu laisses tomber sur lui un regard, si ce n'est un regard de haine, et d'horreur! . .. Levé -toi, mon bien aimé, dit Tariko , ne prive pas plus long-temps ton épouse de la douceur de t'embrasser, ton enfant du premier baiser paternel.
A FUESLIN.
Vous pensez donc, monsieur, que je pourrois intéresser, peut-être même devenir utile , en indiquant la route que j'ai suivie pour parvenir à pratiquer les arts du dessin dans un âge peu favorable aux grands succès. Ilseroit à désirer sans doute que les artistes célèbres eussent exécuté un semblable projet. Quel avantage ne tireroit - on pas de Phistoire des peintres , si elle contenoit , avec les événemens de leur vie , le récit des progrès de leurs talens 1 Kous y verrions les différentes routes qui peuvent conduire au même but, les obstacles qui s'y rencontrent , les moyens de les surmonter , le développement dep lumières relatif au développement du génie , et aux observations que la pratique en-
traîne ; et si ces sortes de détails ëtoient écrits parles artistes mêmes, ils offriroient certainement cette vérité précieuse et utile y et cet intérêt séduisant qui Paccompagne toujours.
Peut-être, il est yrai, ne trouver oit-on pas dans ces simples récits la profondeur de recherches que s'efforcent d'atteindre ceux qui dissertent sur les arts sans les pratiquer; mais ceux qui les exercent y trouveroîent des ressources et des connoissances que l'expérience seule peut donner.
C'est ainsi que l'ouvrage de Lairesse, si secourable pour les jeunes élevés, lui a mérité le titre de bienfaiteur des arts que ses travaux ont illustrés. C'est ainsi que le livre de Mengs peut aider ses rivaux à s'égaler à lui , en donnant plus à penser , en peu de lignçs , sur les vrais principes de la peinture, que de longs ouvrages. S'il laisse désirer quelquefois plus de clarté , comme philosophe, combien ne dédommage -t*- il pas, comme artiste, lorsqu'il expose ses procédés, ses principes, et qu'il fait admirer l'énergie, le go4t épuré, la finesse
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qu^on a droit d'attendre de celui que ses contemporains appellent le Raphaël de son siècle.
Me sera -t -il permis de reyenîr à moi^ après m'étre élevé si haut i Oserois - je remplir ma promesse, moi, qui n*ai fait que les premiers pas dans la carrière , et qui me trouverai peut -être arrêté par des occupations et des circonstances forcées) Mais je me suis engagé, c'est au nom de Pamitié ; l'amitié sera mon excuse.
Vous savez que le sort ne sembloit pas me destiner à pratiquer la peinture. Cependant un penchant naturel , marqué dans ma première jeunesse par des essais continuels, sembloit indiquer que la nature ne s'accordoit point sur cet objet avec des circonstances d'état qui ne dépendent point d'elle. Je crayonnojs donc dans mon enfance tout ce qui s'offroit à moi, sans pouvoir deviner alors ce que signifioient ces avertissemens , et sans qu'on y fit assez d'attention pour les mettre à profit ; je ne fis aucun progrès ; mon goût se ralentit ; mes plus belles années s'écoulèrent -, mais
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les beautés de la nature , les excellentes^ imitations de ce grand modèle ne cessoient point de faire, sur moi les impressions les plus yiyes. J'avoîs abandonné le crayon ; une impulsion secrète me fit prendre la plume; et par ce moyen , dont la pratique m^offroit moins d'obstacles y j'imitai des scènes naïves , des beautés pittoresques , enfin y les charmes de la nature qui me touchoient le plus.
Cependant une collection choisie . que possédoit mon beau -père "", réveilla en moi la passion du dessin , et vers ma trentième année , j'essayai de mériter y dans ce genre d'imitation , l'indulgence , et, s'il se pouvoit, le suffrage des artistes et des connoisseurs.
Ce fut au paysage que mon penchant me fixa : je cherchai avec ardeur les moyens de satisfaire mes désirs ; et embarrassé de la route que jedevois tenir, je dis: il n'est qu'un seul modèle ; il n'est qu'un seul maître , et je me mis à dessiner d'après
* Heidegguer , conseiller d*état à Zurich.
nature. Mais j'appris bientôt que ce grand et sublime maitre ne s'explique clairement qu'à ceux qui ont appris à' l'entendre. Mon exactitude a le suivre en tout m'égara : je me perdois dans des détails minutieux qui détruisoient l'effet de l'ensemble ; je ne saisissois pas cette manière de rendre , qui , sans être servile , ni léchée , exprime le véritable caractère des objets. Mes arbres étoient dessinés avec sécheresse , et ne se détachoient point par masses. L'ensemble étoit interrompu par un travail sans goût. En un root , mon œil trop fixé sur un point , n'étoit point exercé à embrasser un espace. J'ignorois cette adresse qui ajoute ou retranche dans les parties que l'art ne peut atteindre J Mon premier prpr grès fut donc de m'appercevoir que je n'en faisois pas ; le second d'avoir recours aux grands maîtres et aux principes qu'ils ont établis par leurs préceptes ou leurs ouvrages; et cette marche n'est -elle pas celle qui est naturelle à tous les arts? Les premiers qui les ont cultivés sont tombés dans la sécheresse qu'on leur reproche par une
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eicactitude trop grande à imiter la nature dont ils sentoient , pour ainsi dire , trop en détail les beautés. En effet y ces détails sont exécutés par nos premiers peintres d'une manière aussi finie dans les objets subordonnés que dans les parties les plus saillantes. Ceux qui les ont suivis ont remarqué ces défauts ; on a senti qu'une imitation caractéristique étoit plus intéressante que l'imitation des parties. Les idées de masses , d'effets, d'ordonnance se sont offertes ; ces idées ont produit des principes , et les grands peintres se sont dirigés à un effet général, comme les poètes à un intérêt dominant.
Je m'occupai donc a étudier les grands maîtres, à faire un choix entre eux, et à ne m'attacher sur -tout qu'aux meilleurs ouvrages. Car je sentis que ce qui est le plus nuisible dans l'étude des' modèles | c'est le médiocre. Le mauvais frappe et repousse ; mais ce qui n'est ni bon , ni ab« solument mauvais , trompe en offrant une facilité séduisante et dangereuse. C^est paf cette raison que la gravure , qui pourroil
SUR LE PAY9AGE. sSl
contribuer au progrès des arts, si elle s*occupoit davantage du choix des originaux , et delà manière de les bien rendre, devient nuisible par la quantité d'ouvrages méàio»
créa qu'elle multiplie sans cesse. Combien de productions de cet art ont exigé le tra- Tail d'une année , qui ne méritent pas Pat* tention d'un moment ! JMEais que Raphaël soit traduit par un snvant burin , qu'un jeune artiste s'aide de ce secours, bientôt il ne pourra supporter les ouvrages sans noblesse et sans expression; il sentira jusqu'où peut s'élever l'excellence de l'art. Le moyen de connoitre et de fuir le médiocre, est la méditation et l'imitation des beaux ouvrages, on, à leur défaut, des plus belles traductions qn'OR en a faites; car c'est ainsi qu'on peut désigner les belles estampes. Faites étudier à un jeune dessinateur les tètes de Raphaël , il ne verra qu'avec dégoàt les figures nsesquines des peintres médiocres. Mais si vons. le nourlissez premièrement de ces subsistances insipides, n'aura- t-il pas bientôt perdu la goût nécessaire pour sentir l'excellence de
TAntinoûs et de l'Apollon. L*un marcheraavec sûreté dans la carrière , Pautre chancellera continuellement dans sa route ,. et ne connbitra pas même sa foiblesse.
Cest d*après ces réflexions que , me guidant sur les pas des maîtres, j'osai me créer une méthode. Mon premier précepte fut de passer d'une partie principale aux autres ^ sans m'arréter à vouloir saisir tout à la fois les détails infinis que j'appercevois dans chacune. Je m'accoutumai par ce moyen à dessiner,' ou plutôt à disposer les arbres par masses y en choisissant Waterloo pour modèle ; plus je méditai cet artiste , plus je trouvai dans ses paysages le vrai caractère de la nature ; et plus cette découverte me frappa, plus je trouvai de plaisir à l'imiter. Ce fut donc à lui que je dus enfin la facilité de rendre mes propres pensées; mais c'étoit en empruntant son style. Alors y pour éviter ce qu'on nomme manière, je bazardai de mettre plus de variété daiis mes études, et d'associer à mon premier maître des artistes, dont le goût, différent
4u sien , ayoît cependant comme lui le.oaturel et la vérité pour objet.
SwaJnefeld et Berchem présidèrent tourà-tour à mes travaux; semblable à l'abeille, je cherchai du miel sur plusieurs fleurs *, je consultai , j'imitai , et revenant à la nature , par-tout où je trouvois un arbre, un tronc , un feuillage qui attiroit mes regards , qui fixoit mon attention, j'en faisois des esquisses plus ou moins terminées. Par ce procédé , je joignis à la facilité l'idée du caractère, et je me formai une manière qui me devenoit plus personnelle. Il est vrai qu'un premier penchant me ramenoit souvent à mon premier guide ; je retournois à Waterloo , lor3qu'il s'agissoit de la disposition des arbres; mais Berchem et Salvator Jlosa obtenoient la préférence , lorsqu'il s'agissoit de disposer des terrasses, et de caractériser des roches. Meyer , Ermels et Hakert m'aidoient à distinguer les vérités de la nature, et le Lorrain m'instruisoit du beau choix des sites , et du bel» accord des fonds. J'appris en l'étudiant à
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imiter les campagnes yerdo jantes , les doux lointains et ces dégradations admirables par l'artifice caché de leurs nuances. Enfin i'eus recours à Vouwermans , pour ces fuyans légers et suaves, qui, éclairés par une lumière modérée , et revêtus d'un tendre gazon , n'ont de défaut que de païoâtre quelquefois trop veloutés.
Passant ainsi de l'imitation variée à l'observation constante y retournant ensuite à la nature, je sentis enfin que mes efforts devenoient moins pénibles. Les masses et leis formes principales se développoient à mes yeux ; des effets que je n'avois point vus, me frappoient; j'allai jusqu'à rendre d'un seul trait , ce que l'art ne sauroit dé-* tailler sans se nuire ; ma manière devenoit expressive. Combien de fois , avant ces premiers progrès , favois cherché , sans les trouver , des objets favorables à l'imitation ; combien il s'en offroit à mes yeux ! Ce n'étoit pas cependant que chaque site ou diaque arbre réunit toute la beauté pittoresque que je pouvois désirer; mais
inoii œil exercé ne Toyoit pins d'objeti sans y démêler des formes qui me plaisoient, ou des caractères qui fixoient mon attention. Je n'appercevois plus d'ombre qui n'eût quelque branche bien jetée , quelque masse de feuillage agréablement disposée , quelque partie du tronc dont la singularité fût piquante. Une pierre isolée me donnoit l'idée d'un rocher, je l'expo- «ois au soleil sûr le point de yne le p4us relatif à ma pensée ; et donnant dans ma pensée plus d'étendue aux proportions , j'y découYrois les plus brillans effets du clairobscur y des demi - teintes et des reflets.
■ Mais lorsque de cette manière nous recherchons nos parties dans la nature , nous devons nous garder de ne pas nous laisser entraîner trop par le singulier. Recherchons le beau et le noble dans les formes, en ménageant ayec goût les formes qui ne
' sont que bizarres. C'est l'idée de la noble simplicité de la nature qui doit modérer nn essor qui porteroit Partiste au goÛt du merveilleux, à l'exagération, peut-être
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même au chimérique , et l'éloîgneroit parlà du vraisemblable , qui est la yérité des imitations. ...
• Quant à la manière dont j'exécutois mes études y elles n'étoient ni des desseins rendus , ni de simples esquisses. Plus une partie démon sujet me sembloit intéressante y plus j^en terminois au premier coup la représentation.
II est des artistes qui se contentent de dérober à la bâte , par de simples croquis , un tableau rendu que la nature leur présente. Ils réservent de suppléer à loisir ce qui manque à leur esquisse. Qu'arrive- t-iH L'habitude de leur manière l'emporte sur l'idée qu'ils ont. prise trop légèrement, et le caractéristique de l'objet s'échappe et disparoît. Qui pourra suppléer à ce mérite?
Ce ne sera, ni la magie du coloris, ni les effets du clair- obscur : ils pourront séduire un moment ; mais l'œil sévère cherchera le vrai , le naturel , et ne le trouvait point , se détournera de l'ouvrage avec dédain. .,
Mais si je voulois faire usage Ûe mes
études faites diaprés la nature dans l'invention d'un ensemble , j - y trouyois de quoi m'intimider et m'embarrasser ; je tombois dans ces détails factices , qui ne s'accôrdoient plus avec la simplicité des parties que j'avois dérobées à la nature. Je ne Toyois pas dans mes paysages le grand, le noble, Pharmonie, cet effet touchant dans l'ensemble. J'étois donc obligé d'avoir récours aux maîtres qui me parurent exceller le plus dans la composition.
Everdingen , que je n'ai point encore nommé, m'offrit souvent alors cette simplicité champêtre , qui plaît même dans les contrées où règne la plus grande variété ; )e trouvai dans ses ouvrages , des torrens impétueux , des roches brisées et couvertes d'épaisses broussailles, des lieux agrestes où la pauvreté trouve un asyle heureux dans la plus simple chaumière.
- Cependant , si sa touche hardie et spirituelle étoit capable de m'inspîrer, je ne crus pas qu'il fût le seul dont il falloit suivre l'exemple. Je pensai même- qu'il n'étoit pas inutile d'avoir appris, avant de
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rimiter, à peindre les rochers dans un meilleur goàt. Dietrieh me l'enseigna. Les morceaux qu'il a composés dans ce genre ^ sont tels , qu'on diroit que c'est Ëyerdingen qui les a faits ^ mais qu'il s'est surpassé lui-même.
Swanefeld à son tour m'of&it la noblesse des idées. J'admirai l'effet prodigieux de son exécution y et celui des lumières re* flétées , qui refaillissent d'une manière si piquante sur ses grandes masses d'ombres.
Salvator Rosa m'entrtinoit souvent par la chaleur et la fongne de son génie : Rubens par la hardiesse de ses compositions, par le brillant de son coloris , par le choix de ses sujets. Mais les deux Poussins et Claude le-Lorrain m'attachèrent enfin uniquement.
Cest dans leurs ouvrages que je trouvai jointes la noblesse et la vérité. Ce n'est pas une simple et servile imitation de la nature; c'est un' choix du beau le plus sublime et le plus intéressant. Un génie poé-tique réunit dans les deux Poussins tout ce qui est grand , tout ce qui est noble.
Us nous transportent dans ces temps pour
SUR LE PAYSAGE. iSç
lesquels rhistoire, et sur -tout la poésie^ nous remplissent de vénération , dans cei pays' où la nature n*est point sauTage, mais surprenante dans sa variété ; où , sous le ciel le plus beureux, chaque plante acquiert toute sa perfection. Les fabriques qui ornent les tableaux de ces artistes célèbres, offrent le goût épuré de l'architecture antique. Les figures ont le maintien noble , la démarche assurée , c'est ainsi que nous nous représentons les Grecs et les Romains y lorsque notre imagination, dans l'enthousiasme de leurs grandes actions 9 se transporte aux siècles de leur gloire et de leur prospérité. Le calme et l'aménité régnent sur -tout dans les con** trées qu'a su créer le pinceau du Lorrain* La seule vue de ces tableaux excite cette émotion douce , ces sensations délicieuses p que le spectacle d'une nature choisie a droit de porter dans notre ame. Ses campagnes sont riches sans confusion ; elles sont variées sans désordre, mais toutes présentent l'idée de la paix et du bonheur. Cest toujours une terre fortunée qui prodigue ses bien-
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faits à ceux qui Phabitent , un ciel pur et sereiu sous lequel tout germe et tout fleurit. Kon content de me remplir des principes et des beautés que m'offroient les ouvrages de ces grands maîtres de l'art y j'essayai de retracer de mémoire les principaux traits qui m'ayoient frappés dans ces beaux modèles. Je copiai quelques-uns de leurs ouvrages, et je conserve ces essais qui me rappellent y et la route que j'ai Suivie y et les guides qui me l'ont ouverte.
De cette méthode que je m'étoiff formée , il m'est resté l'habitude utile de tracer, pour en mieux garder le souvenir , les compositions et les sites des ouvrages qui m'intéressent particulièrement. Peut-être regardera -t -on ce soin comme superflu, puisque les gravures faites d'après les plus beaux tableaux , pourroient m'en donner des images plus exactes. Mais la peine que j'ai prise, lorsque je les ai tracées moimême , m'en fait conserver une idée plus durable. Combien de collections d'estampes et de dessins ressemblent à ces nombreuses
bibliothèques , dont les possesseurs ne tirent aucun profit !
Cependant, lorsque je m^étois attaché trop long-temps à penser d'après les maîtres que j'aFois choisis, j'éprouvois une timidité plus grande. S'agissoit - il d'inventer ; surchargé , pour ainsi dire , des grandes idées des célèbres artistes , je reconnoissois ma foiblesse ; et humilié de mon peu de force y je sentois combien il étoit difficile de les atteindre. Je remarquois combien, par une imitation trop continue, l'imagination perd son essor. Le célèbre Frey en est un exemple; et le plus grand nombre des graveurs confirme cette observation. En e£fet , les ouvrages de leur composition sont en général ce qu'ils ont fait de plus médiocre. Occupés sans cesse à rendre les idées des autres, astreints à les copier avec la plus scrupuleuse exactitude , cette foague d'imagination , sans laquelle on n'invente point, s'affoiblît, ou se perd. Effrayé par ces réflexions , j'abandonnai mes originaux ,' je quittai mes guides ; et me livrant à mes
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propres id<^eS| je me prescmis des sujets, je me donnai des problêmes à résoudre.
Je cherchai à connoitre ainsi ce qui pou- .Toit mieux convenir à mes foibles talens.
J^ObaerTois ce qui m'ëtoit le plus difficile^ et je découyroîs à quelles études il me falloit désormais porter ma plus grande attention. Alors les difficultés commencèrent à disparoitre. Mon courage s^augmenta. Je sentis que mon imagination s'é- ^endoiten prenant des forces. Malheur aux artistes et aux poètes , serriles esdayes de leurs mod^es. Ils ressemblent à Tombre qui suit le corps jusque dans ses moindres mouvemens. Je me gardai bien cependant d'abandonner l'usage que je m'étois fait| de dérober à la nature un trait , un souvenir de ce qu'elle m'of&oit de singulier, de piquant ou d'agréable. Toujours fourni de ce qui m'étoit nécessaire, toujours attentif à ce qui se présentoit à mes yeux, n'ayant point honte de me retirer un moment à part pour remplir mes tablettes, un tableau, une estampe, un site, un effet, un grouppe, une physionomie, tout me payoit
SURXE PAYSAGE* ^4^
tribut 9 et mes esquisses ou mes croquis même f ëtoieut , pour mon imagination , une espèce de chiffre qui lui rappelioit des idées dont , sans cela y la trace rapide et légère se séroit infailliblement échappée.
Une pensée conçue dans la première chaleur, un effet dont on est rempli au premier coup-d'œily ne sera jamais aussi bien rendu que par le trait qu'on en forme à l'instant qu'on en est frappé. Dans ces premières émotions, si précieuses à saisir, il n'est pas jusqu'au mé.diocre qui ne puisse occasionner quelque pensée heureuse. Quel poëte n'a pas enfanté quelquefois un bon yers , dont un yers médipcre lui donnoit l'idée ! G'étoit un diamant informe. Il l'a brillante. Les œuvres de Mérian, à qui l'on ne rend pas assez de justice , renferment des yérités prises dans la nature arec le plus beau choix : qu'est-ce qui peut donc ' déguiser leur mérite ? Le ton insipide de l'exécution ; donnez à ses arbres et à ses fonds la légèreté de Watterloo ; répandez sur ses rochers et sur toute sa composition, plus de yariété , yovs yerrez i^aitre des
effets brillans, dont Téclat et l'agrémenc feroient honneur au génie, et dont la disposition et les fonds se trouvent tout entiers dans Mërian.
Mais ce n*est pas assez d'avoir sans cesse sous les yeux et la nature et les excellens ouvrages des grands maîtres ; lisez encore l'histoire de l'art et celle des artistes. Cette lecture étend le . cercle de nos connoissances ; elle nous rend attentifs aux différentes-révolutions arrivées dans l'empire des arts ; elle porte .ceux qui les exercent à. s'occuper plus fortement de ce qui doit être leur objet principal. Comment ne pas s'intéresser au sort d'un homme dont nous admirons les talens? Comment ne pas rechercher et voir avec intérêt les ouvrages d'un homme dont le caractère et le sort nous ont touchés ? Pourroit-on connoitre la vénération avec laquelle on parle des grands artistes et.de leurs . ouvrages immortels, sans concevoir une plus haute idée de l'importance de l'art? Peut-on être instruit.de l'ardeur infatigable avec . laquelle, ils ont travaillé . pour atteindre. I4 perfection , sans
8C sentir soulagé des peines que l'on a prises 1 Jusques à leurs fautes nous instruisent , jusques à leurs malheuris nous attachent.
Mais puisque je me suis écarté de la pratique de l'art y pour m'étendre à quelques idées théoriques , puisque j'indique les moyens de nourrir l'imagination, et d'éleyer le génie , je dois recommander aux jeunes artistes la lecture des bons poètes.
Quel secours peut leur être plus utile pour épurer leur goût , exalter leurs idées et féconder leur imagination 1 Le poëte et le peintre, rivaux et amis, empruntent de la même source , puisent dans la nature ^ et se communiquent leurs richesses , tous deux suivant des règles analogues. De la variété sans confusion, voilà le grand principe de toutes leurs compositions. Enfin, là même délicatesse de tact et de goût doit les guider dans le choix des circonstances , des images, des détails et de l^nsemble.
Que d'artistes seroient plus heureux dans' leur choix, que de poëtes mettroient plus' de vérité dans leurs tableaux- et de pitto-
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resque dans leur expression , si les uns et les autres sayoîent réunir la connoiss^ce approfondie des deux arts !
Les anciens y et sur- tout les Grecs , dont la langue est si poétique, dont les tableaux sont si yrais, ne connoissoient point la belle facilité de nos poètes modernes, qui, pour avoir entassé des imagés et des figures prises au hazard y otfent s'attribuer le mot du Corrège , et s'écrient : Nous aussi sommet des peintres. Qu'ils lisent ce que M. Webb a écrit sur le beau dans \bl peinture ; rien ne prouve mieux ce . que {'avance que la ma* niere dont il développe ses principes. Il les éclaircit presque toujours par quelque passage tiré des grands poètes de l'antiquité , et nous montre ainsi que ces génies 8upé<* rieurs ont vraiment connu le beau et le sublime des arts , bien éloigné sans doute de l'idée que s'en forment ceux de nos poètes qui s'adressent ^à Durer pour peindre les Grâces, ou à^ Rubens pour rendre cette beauté idéale qui doit caractériser une déesse, ou le plus haut degré de la beauté d'une mortelle.
SUR LE PAYSAGE. 7,fyl
Mais pour revenir aux arts dont je m*oocupe, que je plains le paysagiste insentibl« que les peintures sublimes de Tomson ne peuvent inspirer ! En lisant les descriptions de ce grand maître ^ on croit voir les ubleaux de nos plus fameux artistes. On pourroit transporter sur la toile et réaliser ce qu'il décrit dans ses scènes variées ; c'est tantôt la simplicité de Berghem, de Potter ou de Roos, tantôt la gr&ce et l'aménité du Lorrain; souvent Pon y retrouve ce caractère noble et grand du Poussin , et par des oppositions si précieuses pour l'effet, le ton mélancolique et sauvage de Salvator Rosa. Qu'il me soit permis de rappeller à cette occasion un de nos poètes presque oublié y Brockes, qui , observant la nature jusque dans ses détails, doué d'un sentiment vif et délicat, recevoit les impressions les plus douces, et se sentoit ému des moindres circonstances. Une plante couverte de rosée, et frappée par l'édat du soleil , allumoit son enthousiasme^ Un oiseau inquiet du sort de ses petits le remplissent d'intérêt. Ses tableaux , il est
yrai , trop recherchés , peuvent être juste* ment critiqués ; mais ils ne sont pas moins un riche magasin de peintures et d'images empruntées de la nature, et dans lesquelles elles.se reconnoissent comme dans une glace fidèle qui ne supprime rien de ce qui lui est offert.
. Faudra -t -il donc, diront quelques artistes , en laissant échapper un sourire ironique , faudra- t-il donc joindre à tant d'études qui nous sont nécessaires, celles qui appartiennent aux. littérateurs et aux savans ? faudra -t-il lire ou peindre ? Si TOUS faites cette question , . quel besoin d'y répondre? Ah! vous peindrez sans aucun 8e(!!0urs les débris d'une étable et des paysans ivres. Efforcez-vous alors de prodiguer les effets du clair -obscur,'*et la magie de la couleur , vous aurez au moins, sans fatiguer votre génie , le mérite d^ne exécution brillante ; mais n'aspirez pas à flatter l'esprit et à toucher . les âmes , n'exigez que des yeux le tribut qui n'est dû qu'à la main. ,
: Voilà, mon cher ami, les observations
que mes études m'ont occasionnées : Toîci le plan que je me suis formé. Le succès ne dépend point de mes seuls désirs.' Ce n*est point à moi V c'est au public qu'est réservé le droit de me juger. Mais je crois avoir celui d'avancer que la méthode la plus prompte et la plus sûre , est de travailler alternativement d'après les chefsd'œuvre des grands maîtres et d'après la nature y et d'apprendre ainsi à comparer la plus belle expression de l'art avec la nature même ^ et les beautés de la nature avec les ressources de l'art.
• Sif dcpis les circonstances où je me suis • trouvé , il ne m'a pas été possible de parvenir plus loin , au moins j'ai senti avec un respect religieux combien de réflexions et d'études sont nécessaires pour atteindre les sublimés hauteurs d'un art divin. Quel sera donc le sort de ceux qui ne joindront pas le travail obstiné à la méditation habituelle 1 Que l'artiste y qui mépiise ou néglige ces grands moyens y renoncé à la récompense qui n'est due qu'aux âmes actives et sensibles. Il n'est point de réputation pour lui ^
a5o x.£TTas
si le goAt de son art lie deyient pas une passion violente ; si les heures quUl emploie à le cnltiTer ne sont pas les plus délidenses de sa yie ; si Pëtnde n'est pas sa Tëritable existence et son prender bohhenr ; si la société des artistes n'est pas celle qui lui plaît le plus; si la nuit mèmey les idées de son art n\>ccnpent pas ou ses Teilles ou ses songes ; si le matin il ne Tole pas à son attelier arec un nouyeau transport. Malheur à hâ , sur-tout s'il se borne à flatter le mauTais goût de son siècle., s'il se complût dans les lîriTolités applaudies, s'il ne travaille pas pour la véritable jgloire y pour la postérité ! Jamais elle ne fera mention de lui , Jamais son nom ne sera répété , jamais ses ouvrages n'échaufferont les désirs , ou ne toucheront l'ame des mortels fortunés qui chérissent les arts , qui honorent leurs favoris, et qui recherchent leurs ouvrages.
Cette lettre passe déjà les bornes que )e m'écois prescrites. Souf&ez cependant, monsieur, que )'y joigne encore les souhaits que je forme depuis long-temps pour
SUR LE PAYSAGE. ft5t
une entreprise qui contribueroit sans donte au progrès des arts du dessin.
Les jeunes artistes me paroissent désirer des méthodes claires et concises qui les guident. Je souhaiterois que l'on composât des livres d*'é]émens à Pnsage des éleyes et des maîtres. Nous ayons quelques onyrageS excellens ; mais ils ne sont ni assez simples y ni assez pratiques pour ceux qui commencent. Dans Poufrage que je propose , il faudroit premièrement exposer les règles fondamentales de l'art ayec toute la clarté et toute la précision possible : il faudroit ensuite les appliquer à différens exemples } il seroit nécessaire que ces exemples fussent tirés des gravures faites d'après les meil* leurs tableaux des grands maitres. Fout chaque branche de l'art, on développeroit la méthode la plus sûre, on indiqueroit les principaux ouvrages et les plus fameux artistes de ce genre. Les démens de Preys* 1er sont presque généralement adoptés dans l'Allemagne. On en tourmente les jeunes gens; cependant les contours de ce maître sont sonyent incorrects. Ses tètes ont um
caractère commun. Quelques élémens de dessin qui ont paru dans les pays où Ton exerce les arts, présentent des exemples qui ne peuvent guider sûrement les jeunes artistes , parce que le trait en est trop négligé, et que la correction est la base sur laquelle doit s*établir Pinstruction. Je pense quUl seroit encore important d'ajouter aux méthodes dont je viens de donner l'idée , un recueil de descriptions exactes des meilleurs tableaux qui existent en tout genre , et des gravures de ces tableaux faites avec le plus grand soin. Un examen de ces ouvrages , d'après les véritables principes de Part , seroit une excellente leçon. Il est vrai qu'il seroit difficile de l'étendre jusqu'à la couleur. Mais l'accord du clair-obscur y pourroit être discuté , et des observations sur le rapport qu'il a avec l'harmonie du coloris suppléeroient en partie à ce qu'on pourroit désirer , et ne pourroient manquer d'intéresser et; d'instruire l'artiste et le connoisseur. Il seroit essentiel , dans le plan que je propose , de ne choisir que les meilleures compositions de
chaque âge; il ne faudroit s^attacher qu^à celles où se fait remarquer particulièrement le caractère de leur temps et de leur école.
Les descriptions que l*on trouve dans le livre de Boydels , dans les écrits de Winkelmann , de Hagedorn , dé Richardson et de quelques autres^ pourroient servir de modèles. Celle du tableau d'autel du chevalier Mengs, à Dresde, insérée dans la bibliothèque des belles - lettres et des beaux arts, tome III, est un chef-d'œuvre qui suppose la connoissance la plus profonde de toutes les parties de l'art. Aussi l'ouvrage dont je trace l'idée , ne peut être utile qu'autant qu'il sera traité par les plus grands artistes ou les connoisseurs les plus instruits. Ce n'est qu'aux Hagedoms , aux Casanoves, aux W attelé ts, auxCochins, etc.
qu'il est permis de l'entreprendre. .
De Gessner à Le Barbier Vaine ^ auteur des dessins de Védition en trois volumes in-4**.
Zurich, du ag aug. 1779.
Monsieur,
A mon retour à Zurich, je trouvai la première de vos lettres. Des affaires qui 8*ëtoient accumulées durant mon absence , m*empêcherent de tous répondre plutôt.
Ce que TOUS me dites est bien flatteur pour moi. Vous m'assurez de yotre amitié et de TOtre approbation. Que ces sentimens me sont chers de la part d*un artiste si estimé par ses talens, ses connoissances et la dé-