SCENE PREMIERE
jiRASTE y tenant un fusil de chasse j qu'il met à aôté de lui d'un air chagrin,
jSIl e Toilà donc de retour ^ après avoir chassé la moitié de la journée sans le moindre succès. Cruelle situation! n'avoir pas un pain dans ma cabane ; chercher des bêtes , hélas ! innocentes , pour leur donner la mort, et parcourir inutilement les montagnes aux ardeurs d'un soleil brûlant. Ah! la faim finira bientôt notre misère. Rentrons : mais non : il faut que je cache auparavant le chagrin qui me dévore. Ne permets pas y grand Dieu , que mon accablement paroisse aux yeux de Lucinde ! Vertueuse femme ! avec quel courage tu souffres la pauvreté, l'extrême
90 iB^ASTB ^
pauvreté ! Je te vois traîner sans peine la Tie dans l'indigence *, cette vie malheureuse que tu cherches à me rendre plus supportable à moi-même. Tu plains en secret notre misère commune ; et si je m'approche de toi, tu essuies promptement tes larmes de peur qu'elles n'augmentent mon affliction. Oui ^ grand Dieu ! tu récompenseras à la fin sa vertu ! Qu'elle mérite d'être heureuse ! et comment pour-
rois-je être tranquille ! C'est moi eh l
cruelle pensée ! oui , c'est moi qui suis la cause de son malheur et de la. misère de nos enfans ! "Btt ce qui met le comble à mes chagrins^ c'est de n'avoir aucun moyen de reconnoître sa générosité ! Cependant notre pauvreté augmente de jour en jour , notre vie devient toujours plus désespérée.
I^e peu de bien que j'avois a été consumé par nos pressans besoins : un orage vient de ruiner notre moisson mûrissante. Hélas !
à qui m'adresser l Mon propre père me laisse sans secours ! mes lettres les plus tendres y ces tableaux touchais de ma misère y n'ont jamais pu le fléchir ! Il n'a
PASTORAI.E. ^1
jamais daigné me faire réponse; depuis cinq ans, }e ne lui ai donné aucune de mes nouvelles. Est-il possible qu'un père soit assez cruel , pour laisser sans secours un fils qu*il sait être dans la dernière indigence "i Et mon seul crime , hélas l est d'avoir rempli , contre sa volonté , les pro^ messes les plus solemnelles envers une digne femme , privée , à la vérité y des biens de la fortune , mais qui rassemble en elle toutes les perfections. Vertueuse Lucinde , après avoir cédé à mon amour et à mes sermens les plus sacrés , il falloit donc t'abandonner à la honte et à Pinfamie ; exposer.au mépris d'un monde injuste, celle qui mérite l'estime de l'univers. Ah, ciel!
et comment aurois-je pu supporter ensuite le poids, des honneurs et des richesses?
Les cris de ma conscience n*auroient •* ils pas noirci , par leurs toùrmens infernaux , toutes les pensées riantes de mon ame ?
Je trouve du moins ^ malgré l*àmertume de nos chagrins , un adoucissement à nos maux dans cette compassion mutuelle que BOUS fait éprouver notre amitié, dans ces
empressemens que nous avons pour nous rendre Pun à Pautre notre malheur moins sensible. Peut-être aussi ces larmes que nous yersons Pun pour Pautre ne couleront pas toujours; peut-être mon père aura en£n
pitié Mais voilà le plus jeune de mes
deux fils qui vient vers moi. Grand Dieu!
quel sera enfin le sort de mes enfans I Essuyons nos larmes , et prenons un air serein ; il ne faut pas que ce cher enfant s'apperçoive de mes chagrins.