ENTRETIEN D^UN PE&E
Voilà ce que )e me disois en moi-même; et me représentant en même temps la désolation de ces malheureux héritiers spoliés, frustrés de leur espérance , )*approchois tout doucement le testament du feu; puis d*autres idées croisoient les premières ; Je ne sais quelle frayeur de me tromper dans la décision d*un cas aussi important , la méfiance de mes lumières , la crainte d*écouter plutôt la Toix de la commisération qui crioit au fond de mon cœur , que celle de la justice , m'arrétoîent subitement; et je passai le reste de la nuit à délibérer sur cet acte inique que je tins plusieurs fois au-dessus de la flamme y incertain si je le brùlerois ou non. Ce dernier parti l'emporta ; une minute plutôt ou plus tard y c'eût été le parti contraire* Dans ma perplexité, je crus qu'il étoit sage de prendre le conseil de quelque personne éclairée. Je monte à cheral dès la pointe du jour ; je m'achemine à toutes jambes vers la ville; je passe devant la porte de ma maison sans y entrer; je descends ûu.
séminaire qui étoit alors occupé par des
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oratoriens, entre lesquels il y en ayoît im distingué par la sûreté de ses lumières et là sainteté de ses mœurs. G'étoit un peré Bouin , qui a laissé dans le diocèse la ré« piitattion du pltis grand casuiste.
Mon péré en étoit là, lorsque le docteur Bissei entra; c'étoit l'ami et le médecin de la iftaisoB. Il s'informa de la santé de mon père y lui tàta ïe pouls , ajouta , retrancha à Son régime , prit une cliaise et se mil à causer avec nous.
Mcm père lui demanda des nouvelles de quelques-uns de ses malades , entre autres d'un vieux frippon d'intendant^ d'un M. de la Mésangercy ancien maire dé notre ville. Cet intendant avoit mis le désordre et le feu dans If s affaires dé son maître , avoit fait de faux emprunts sous son nom ^ avoit égaré des titres, s'étoit approprié des fonds , avOit commis une infinité dé Êripponneries y dont la plupart étoient avérées , et il étoit à la veille de subir line jpeine infamante y sinon capitale. Cette affaire occupoit alors toute la province* Le doaeur lui dit que cet Jhomme étoit
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fort mal, mais qu*il ne désespéroit pas de le tirer d'affaire. Mon père. C'est un très -mauvais service à lui rendre. Mou Et une très - mauvaise action à faire. Le docteur Bissei* Une mauvaise action ! Et la raison , s'il vous plaît 1 Moi, C'est qu'il y a tant de méchans dans ce monde , qu'il n'y faut pas retenir ceux à qui il prend envie d'en sortir. Le docteur BisseL Mon affaire est de le guérir y et non de le juger. Je le guérirai , parce que c'est mon métier; ensuite le magistrat le fera pendre y parce que c'est le sien. Mnù Docteur , mais il y a une fonction commune à tout bon ci-' toyen , à vous y à moi ; c'est de travailler de toute notre force à l'atantage de la république ; et il me semble que ce n'en est pas un pour elle, que le salut d'un malfaiteur y dont incessamment les loix la délivreront. Le docteur Bissei. Et à qui appartient-il de le déclarer malfaiteur? est-ce à moi. Moi, Non, c'est à ses actions. Là docteur Bissei, Et à qui appartient -il de connoître de ses actions 1 est - ce à moi I Moi, Non : mais permettez, docteur, qua
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je change un peu la thèse ^ en supposant un malade dont les crimes soient de notoriété publique. On vous appelle; tous accourez; vous ouyrez les rideaux, et vous reconnoissez Cartouche ou Nivet. Guérirez-vous Cartouche ou Niyet?.... Le docteur Bissei , après un moment d'incertitude y répondit ferme qu'il les guériroit ; qu'il oublieroit le nom du malade , pour ne s'occuper que du caractère de la maladie ; que c'étoit la seule chose dont il lui fût permis de connoître ; que sHl faî- 'soit un pas au-delà , bientôt il ne saùroit plus où s'arrêter ; que ce seroit abandonner la yie des hommes à la merci de l'ignorance, des passions, du préjugé, si l'ordonnance du médecin devoit être précédée de l'examen de la vie et des mœurs du malade. Ce que tous me dites de Nivet, un janséniste me le dira d'un moliniste, un catholique d'un protestant. Si tous m'écartez du lit de Cartouche, un fanatique m'écartera du lit d'un athée. C'est bien assez que d'avoir à doser le remède, sans avoir encore à doser la méchanceté qui
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permettroit ou non de l'administrer......
Mais, doctenr, lui répondis -je, si après TOtre belle cure, le premier essai que le scélérat fera de sa convalescence, c'est d'assassiner yotre ami, que direz -tous?
Mettez la main Sur la conscience ; ne tous repentirez-yous point de l'avoir guérit Ne vous écrierez -TOUS point avec aniertume :
Pourquoi l'ai -je secouru? Que ne le lais- •ois-je mourir ? N'y a^t-il pas là de quoi empoisonner le reste de votre vie? Le docteur Bissei» Assurément je serai consumé de douleur ; mais je n'aurai point de remords. Moi. Et quels remords pourliez-vous avoir? Je ne dis pas d'avoir tué , car il ne s'agit pas de cela, mais d'avoir laissé périr un chien enragé ? Pocteur , écoutez -moi. Je suis plus intrépide que TOUS ; je ne me laisse point brider par de vains raisonnemens. Je suis médecin.
Je regarde mon malade ; en le regardant , )e reconnoîs un scélérat, et voici le disciours que je tiens : Malheureux , dépécketoi de mourir ; c'est tout ce qui peut l'arriver de mieux pour le» autres et pour