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rappelle pas le nom ; c*étoit un gros prieur qui se connoissoît mieux en bon yin qu'en morale» et qui avoit plus feuilleté le moyen de parvenir , que h* conférences de Gre^ noble ; un homme de justice y notaire et lieutenant de police y appelle Dubois ; et peu de temps après y un ouvrier qui demani* doit à parler à mon père. On le fit entrer »
et avec lui un ancien ingénieur de la province , qui vivoit retiré , et qui cultivoit les mathématiques y qu'il avoit autrefois professées; c'étoit un des voisins de l'ouvrier ; l'ouvrier étoit chapelier.
Le premier mot du chapelier fut de faire entendre à mon père que l'auditoire étoit un peu nombreux pour ce qu'il avoit à lui dire. Tout le monde se leva y et il ne resta que le prieur y l'homme de loi y le géomètre et moi y que le chapelier retint.
Monsieur Diderot , dit- il à mon père y après avoir regardé autour de l'appartement s'il ne pouvoit être entendu, c'^est votre probité et vos lumières qui m'amènent chez vous; et je ne suis pas fftché d'y ren*^ contrer ces. autres messieurs ^ dont je ne'
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suis peut - être pas connu y mais que \e ponnois tous. Un prêtre , un homme de loi, un sayant, un philosophe et unliomme ^e bien. Ce seroit grand hasard y si je ne trouvois pas dans des personnes d'état si différent , et toutes également justes et éclairées , les conseils dont j'ai besoin. Le chapelier ajouta ensuite : Promettez -moi d'abord de garder le secret de mon affaire y quel que soit le parti que je juge à propos de suiyre. On le lui promit , et il continua t Je n'ai point d'enfans ; je n'en ai point eu de ma dernière femme , que j'ai perdue y il y a environ quinze jours. Depuis ce temps je ne vis pas; je ne saurois ni boire, ni manger, ni travailler, ni dormir.
Je me levé, je m'habille , je sors, je rode par la ville dévoré d'un souci profond. J'ai gardé ma femme malade pendant dix-huit ans ; tous les services qui ont dépendu de moi , et que sa triste situation exigeoit , je les lui ai rendus. Les dépenses que j'ai . faites pour elle , ont consommé le produit de notre petit revenu et de mon travail, m'ont laissé chargé de dettes, et je me
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trouyeroîs à sa mort épuisé de fatigues ^ le temps de mes jeunes amiées perdu ; je ne serois en un mot pas plus avancé, que le premier jour de mon établissement , si j'obserrois les loix, et si je laîssois aller à des collatéraux éloignés la portion qui leur revient de ce qu'elle m'avoit apporté «n dot : c'étoit un trousseau bien conditionné ; car son père et sa mère y qui aimoient beaucoup leur fille , firent pour elle tout ce qu'ils purent, plus qu'ils ne purent : de belles et bonnes nippes en quantité qui sont restées toutes neuves ; car la pauvre femme n'a pas eu le temps de s'en servir ; et vingt mille francs en argent , provenus du remboursement d'un contrat constitué sur M. Michelin , lieutenant du procureur -général. A peine la défunte a- 1- elle eu les yeux fermés, que j'ai soustrait et les nippes et l'argent. Mes^ sieurs, vous savez actuellement mon affaire* Ai-je bien fait? ai -je mal faiti Ma conscience n'est pas en repos : il me semble que j'entends là quelque chose qui me dit :
"Pu as Yolé ; rends , rends. Qu'en pensez-
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TOUS 1 Songez , messieurs , que ma femme jn'a emporté y en s^en allant , tout ce que f ai gagné pendant vingt ans ; que je ne suis presque plus en état de travailler } que je suis endetté , et que si je restitue » il ne me reste que Thôpital , si ce n'est aujourd'hui , ce sera demain. Parlez, messieurs; j'attends votre décision. Faut-il restituer et 4'en aller à l'hôpital ?
A tout seigneur tout honneur ( dit mon père en s'inclinant vers Tecclésiastique ] ; à vous, monsieur le prieur.
Mon enfant (le prieur au chapelier)^ }e n'aime pas les scrupules , cela brouille la tête et ne sert à rien ; peut - être ne ialloit - il pas prendre cet argent ; mais puisque tu l'as pris, mon avis est que tu le gardes. Mon père. Mais , monsieur le prieur, ce n'est pas là votre dernier mot?
Le prieur. Ma foi si, je n'en sais pas plus long. Mon père* Vous n'avez pas été loin.
A vous , pionsieur le magistrat. Le nuigis'trot* Mon ami , ta position est fôcheuse ; un autre te conseilleroit peut-être d'assurer le fonds aux coUaléraiix de ta femme^ sSn
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qu*en cas de mort ce fonds ne passât pas aux tiens y et de jouir ta yie durant de l'usufruit : mais il y a des loiz, et ces loix ne t'accordent ni l'usufruit, .ni la propriété du capital. Crois-moi, satisfais aux loix, et sois honnête homme, à l'hôpital s'il le faut. Moù II y a des loix ! quelles loix! Mon père. Et yous, monsieur le mathématicien , comment résolvez - yous ce problème \ Le géomètre» Mon ami, ne m'astu pas dit que tu ayois pris environ yingt mille francs? Le chapelier. Oui, monsieur...
£t combien à-peu-près t'a coûté la maladie de ta femme? — A -peu -près la même somme. — £h bien, qui dé yingt mille francs paie yingt mille francs, reste zéro.
Mon père à moi. Et qu'en dit la philosophie? Moi, La philosophie se tait où la loi n'a pas le. sens commun. — Mon père sentit qu'il ne falloit pas me presser, et portant tout de suite la parole au chapelier : Maitre un tel, lui dit -il, yous nous avec confessé que depuis que vous avez spolié la succession de yotre femme , vous aviez perdu le repos ; et à quoi vous sert donc
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cet argent qui tous ^ a 6té le plus grand des biens. Défaites-yous-en yite , et buvez ^ mangez , dormez , travaillez } soyez heureux chez vous y si vous y pouvez tenir , ou ailleurs si vous ne pouvez pas tenir chez vous. — Le chapelier répliqua brusquement : Non y monsieur y je m*en irai à Genève. — Et tu crois que tu laisseras le remords ici ? — Je ne sais , mais j'irai à Genève. — Va ou tu voudras , tu y trouveras ta conscience.
Le chapelier partit; sa réponse bizarre devint le sujet de l'entretien. On convint que peut-être la distance des lieux et du temps affoiblissoit plus ou moins tous les sentimens, toutes les sortes de consciences ^ même celle du crime. L'assassin , transporté sur le rivage de la Chine, est trop loin pour appercevoir le cadavre qu'il a laissé sanglant sur les bords de la Seine.
Le remords nait peut-être moins de l'hor* reur de soi , que de la crainte <les autres ; moins de la honte de l'action y que du blâme et du châtiment qui la suivroient, s'il arrivoit qu'on la découvrit ; et quel est
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le criminel clandestin , assez tranquille dans son obscurité ^ pour ne pas redouter la trahison d'une circonstance imprévue y ou Pindiscrétion d'un mot peu réfléchi? Quelle certitude a-t-il qu'il ne se décèlera point dans le délire de la fièvre , ou du rêve % On l'entendra sur le lieu de la scène , et il est perdu. Ceux qui l'environneront à la Chine , ne le comprendront pas. Mes enfans, les jours du méchant sont remplis d'alarmes. Le repos n'est fait que pour l'homme de bien. C'est lui seul qui vit et meurt tranquille.
Ce texte épuisé, les visites s'en allèrent; mon frère et ma sœur rentrèrent \ la conversation interrompue fut reprise, et mon père dit : Dieu soit loué ! nous voilà ensemble. Je me trouve bien avec les autres; mais mieux avec vous : puis s'adressaiit à moi : Pourquoi, me demanda-t-i], n'as-tu pas dit ton avis au chapelier? — C'est que vous m'en avez empêché. — • Ai -je mal fait? — Non, parce qu'il n'y a point de bon conseil pour un sot. Quoi donc!
est-ce que cet homme n'est pas le plus
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proche parent de sa femme 1 Est-ce que le bien qu'il a retenu ne lui a pas été donné en dotl Est-ce qu'il ne lui appartient pas au titre le plus légitime ? Quel est le droit de ces collatéraux? Mon père.
Tu ne vois que la loi y mais tu n'en vois pas l'esprit. Moi. Je vois comme vous, mon père y le peu de sûreté des femmes , méprisées y haïes à tort et à travers de leurs maris y si la mort saisissoit ceux-ci de leurs biens. Mais qu'est-ce que cela me fait à moi y honnête homme, qui ai bien rempli mes deyoirs ayec la mienne 1 Ne suis -je pas assez malheureux de l'ayoir perdue 1 Faut-il qu'on vienne encore m'enlever sa dépouille 1 Mon père. Mais si tu reconnois la sagesse de la loi, il faut t'y conformer , ce me semble. Ma sœur. Sans la loi il n'y a plus de vol. Moi. Vous tous trompez , ma sœur. Mon frère. Sans la loi tout est à tous y et il n'y a plus de propriété. Moi.
Vous vous trompez, mon ivete.. Mon frère.
Et qui est-ce qui fonde donc la propriété ?
Moi. Primitiyement, c^est la prise de pos-
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session pat le travail. La nature a fait lei bonnes loix de toute éternité : c'est une force légitime qui en assure l'exécution { et cette force qui peut tout contre le méchant y ne peut rien contre l'horame de bien. Je suis cet homme de bien ; et dans ces circonstances y et beaucoup d'autres que je vous détaillerois y je la cite au tribunal de mon cœur, de ma raison , de ma conscience, au tribunal de l'équité naturelle | je l'interroge, je m'y soumets, ou |e l'annuUe. Mon père. Prêche ces principes -là sur les toits, je te promets qu'ils feront fortune , et tu verras les belles choses qui en résulteront. — Je ne les prêcherai pas; il y a des vérités qui ne sont pas faites pour les fous; mais je les garderai pour moi. — Poiir toi , qui es un sage I — * Assurément. — D'après cela, je pense bien que tu n'approuveras pas autrement La con* duite que j'ai tenue dai» l'affaire dn curé de Thivet. Mais toi, l'abbé, qu'en pense»»
tul I/M>ê* Je pense, mon père, que voua «yes agi prudemment de consulter et d'em
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croire le père Bouîn ; et que si tous eussiez suivi votre premier mouvement , nous étions en effet ruinés. Mon père. Et toi , grand philosophe y tu n*es pas de cet avis %
— Non. Cela est bien court. Va ton
chemin. — Vous me l'ordonnez? — Saut doute. — Sans ménagement. — Sans doute.
— Non y certes, lui répondis-je avec chaleur , je ne suis pas de cet avis. Je pense , moi, que si vous avez jamais fait une mauvaise action dans votre vie , c'est celle-là , et que si vous vous fussiez cru obligé à restitution envers le légataire, après avoir déchiré le testament, vous l'êtes bien davantage envers les héritiers pour y avoir manqué. Mon père. Il faut que je l'avoue, cette action m'est toujours restée sur le cœur; mais levpere Bouin ! Moi, Votre père Bouin , avec toute sa réputation de science et de sainteté ,'n'étoit qu'un mau>vais raisonneur , un bigot à tète rétrécie.
Ma sœur , à voix basse. Est-ce que ton projet est de nous ruiner 1 Mon père. Paix \ paix! laisse-là le père Bouin, et dis^ouft