ENTRETIEN D^UN PERE
mort du chanoine. Je rejettai ce conseil^ et je fis sonner les cloches sur-Ie-champ% Moi, £t TOUS fîtes bien. Mon père* Si pavois écouté les bonnes femmes y et que j*en eusse eu du remords, je crois que tu n*aurois pas balancé à me sacrifier ton aumusse.
Moi. Sans cela^ j*aurois mieux aimé être un bon philosophe ou rien, que d'être un mauvais chanoine.
Le gros prieur rentra, et dit, sur mes derniers niots qu'il ayoit entendus : Un mauvais chanoine ! Je voudrois bien savoir comment on est un bon ou un mauvais f^rieur, un bon ou un mauvais chanoine; ce sont des états si indifférens. Mon père haussa les épaules, et se retira pour quelques devoirs pieux qui lui restoient à remplir. Le prieur dit : J'ai un peu scandalisé le papa. Mon frère. Cela se pourroit.
Fuis tirant un livre de sa poche, il faut, ajouta-t«il, que je. vous lise quelques pages d'une description de la Sicil« par le père Labat. Jtfbi. Je les connois : c'est l'histoire du Calzolaio de Messine. Mon frère. Pré-
AVEC SES ENPANS. I97
cîsément. Le prieur. Et ce Calzolaio, que faîsoit-in Mon frère. L'histoire raconta que, né vertueux, ami de l'ordre et de la justice, il ayoit beaucoup à souffrir dans un pays où les lois n'étoient pas seulement sans TÎgueur , mais sans exercice.
Chaque jour étoit marqué par quelque crime. Des assassins connus marchoient tête levée, et bravôient l'indignation pu* blique. Des parens se désoloient sur leurs filles séduites , et jettées du déshonneur dans la misère , par la cruauté- des ravisseurs. Le monopole enlevoit à l'homme laborieux sa subsistance et celle de ses enfans ; des concussions de toute espèce arrachoient des larmes ameres aux citoyens opprimés. Les coupables échappoient an châtiment, ou par leur crédit, ou par leur argent, ou par le subterfuge des formes.
Le Galzolaio voyoit tout cela; il en avpit le cœur percé , et il revoit sans cesse sur sa sellé , aux moyens d'arrêter ces désordres. Le prieur. Que pouvoit un pauvre diable comme lui? Mon frère. Vous allez
J98 ENTRETIEN d'uN PERE
le savoir ; un jour il établit une cour dç justice dans sa boutique. Le prieur. Comment celai Moi, Le prieur youdroit qu'on lui expédiât un récit comme il expédie ses matines. Le prieur. Pourquoi non? L'art oratoire veut que le récit soit bref , et l'évangile y que la prière soit courte. Mon frère. Au bruit de quelque délit atroce ^ il en informoît ; il en poursuivoit chez lui une instruction rigoureuse et secrette. S9 double fonction de rapporteur et de juge remplie, le procès criminel parachevé , et la sentence prononcée , il sortoit avec une arquebuse sous son manteau ; et le jour , s'il rencontroit les malfaiteurs d^ns quel* ques lieux écartés , ou la nuit y dans leurs tournées , il vous leur envoyoit équitablement cinq ou six balles à travers le corps.
Le prieur. Je crains bien que ce brave homme -là n'ait été rompu vif; j'en suis fôché. Mon frère* Après l'exécution, il laissoit le cadavre sur la place, sans en apf procher , et regagnoit sa demeure , content comme quelqu'un qui auroit tué un
AVEC SES ENFAK8. 1 99
chien enragé. Le prieur p £t tua -t- il beaucoup de ces chiens - là % Mon frère. On en comptoit plus de cinquante y et tous dfe haute condition, lorsque le yice-roi proposa deux mille écus de récompense an délateur, et jura, en face des autels , dé pardonner au coupable , s'il se déféroit \xkitnéme. Le prieur. Quelque sot! J^on frère.
Dans la crainte que le soupçon et le châtiment ne tombassent sur un innocent. Le prieur. Il se présenta au yice - roi "i Mon frère. Et lui tint ce discours : J*ai fait TOtre devoir. C'est moi qui ai condamné et mîà à mort les scélérats que tous deyiez punir.
Voilà les procès -verbaux qui constatent leurs forfaits ! Vous y verrez la marcha de la procédure judiciaire que j'ai suivie.
J'ai été tenté de commencer par vous ; maié j'ai respecté dans votre personne le maitre auguste que vous représentez. Ma vie est entre vos mains , et vous en pofuvez disposer. Le prieur. Ce qui fut fait î Mon frère. Je l'ignore ; mais je sais qu'a- Tec tout ce beau zèle pour la justice, cet
homme n'étoit qu'un meurtrier. Le prieur , Un meurtrier ! Le mot est dur. Quel autre nom pourroit - on lui donner y s'il ayoit assassiné des gens de bien 1 Moi, Le beau délire ! Ma soeur. Il seroit à souhaiter.... Monfree, à moi. Vous êtes le souverain ; cette affaire est soumise à votre décision : quelle sera-t-elle % Moi, L'abbé , TOUS me tendez un piège, et je veux bien y., donner ; je condamnerai le vice - roi à prendre la place du savetier , et le savetier à prendre la place du vice-roi. Ma sœur.
Fort bien, mon frère.
. Mon père reparut avec ce visage serein qu'il avoit toniours après la prière ; on lui raconta le fait, et il confirma la sentence de l'abbé. Ma sœur ajouta : Et voilà Messine privée, sinon du seul homme juste, du moins du seul brave citoyen qu'il y eût; cela m'afflige.
On servit, on disputa un peu contre moi.
On plaisanta beaucoup le prieur sur sa décision du chapelier, et le peu de cas qu'il fîaisoit des prieurs et des chanoines. On