‹ ŒuvresChapitre 60 sur 67 · X.E8 DEUX AMIS · texte numérisé non relu

X.E8 DEUX AMIS

cier ; ils s'en retoumoient ensemble à la maison sans se parler , on en parlant d'autre chose.

Lorsqu'on tira pour la milice | le premier billet fatal étant tombé sur Félix , Olivier dit t L'autre e^ pour moi. Ils firent leur temps de service y ils revinrent au pays; plus chers l'un à l'antre qu'ils ne l'étoient encore auparavant, c'est ce que |e ne saurois vous assurer : car y petit frère , si les bienSûts réciproques cimentent les amitiés réfléchies, peut-être ne font- ils rien à celles que )'appelleroîs toloutiers des amitiés animales et domestiques. A l'armée , dans une rencontre, Olivier étant 'menacé d'avoir la tète fendue d'un coup de sabre, Félix se mit machinalement au-devant du coup , et en resta balafré. On prétend qu'il étoît fier de cette blessure : pour moi , )e n'en crois rien.

A Hastenbeck, Olivier avoit retiré Félix d'entre la foule des morts où il étoit demeuré. Quand <^n les interrogeoit, ils parloient quelquefois des secours qu'ils avoient xeçuA l'un de l'autre, jamais de ceux qu'ils

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AToient rendus l'un à l'antre. Olivier di« soit de Félix , Félix disoit d'Olivier ; mais ils ne se louoient pas. Au bout de quelque temps de séjour au pays , ils aimèrent , et le hazard voulut que ce ïdt la même fille. Il n'y eut entre eux aucune rivalité ; le premier qui s'apperçut de la passion de son ami , se retira. Ce fut Félix. Olivier épousa ; et Félix , dégoûté de la vie y sans savoir pourquoi y se précipita dans toutes sortes de métiers dangereux : le dernier fut de se faire contrebandier. Vous n'ignorez pas , petit frère , qu'il y a quatre tribunaux en France , Caen y Rheims , Valence et Toulouse y où les contrebandiers sont jugés ; et quele plus sévère des quatre, c'est celui de Rheims , où préside un nommé Colean, l'ame la plus féroce que la na^ ture ait encore formée. Félix fat pris les armes à la main y conduit devant le terrible Goleauy et condamné à mort, comme einq cents autres qui l'avoient précédé.

Olivier apprit le sort de Félix. Une nuit il se Içve d'à côté de sa femme, et sans' lui rien dire il s'en va à Rheims. Il s'a-

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dresse au juge Goleau , il se jette à ses pieds, et lui demande la grâce de Toir et d'embrasser Félix. Coleau le regarde ^ se tait un moment , et lui fait signe de s'asseoir. Olivier s'assied. Au bout d'une demi -heure, Coleau tire sa montre, et dit à Olivier : Si tu veux voir et embrasser ton ami vivant , dépêche - toi ; il est en chemin ; et si ma montre va bien , avant qu'il soit dix minutes il sera pendu.

Olivier , transporté de fureur , se levé , décharge , sur la nuque du cou , au juge Goleau un énorme coup de bâton , dont il l'étend presque mort ; court vers la place y arrive , crie , frappe le bourreau , frappe les gens de la justice, soulevé la populace indignée de ces exécutions. Les pierres volent *, Félix délivré s'enfuit : Olivier songe à son salut ; mais un soldat de maréchaussée lui avoit percé les flancs d'ua coup de baïonnette , sans qu'il s'en fût apperçu. Il gagna la porte de la ville ; mais il ne put aller plus loin : des voituriers charitables le jetterent sur leur charrette, et le déposèrent à la porte de

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sa maison un moment avant qu'il expirât. Il n*eut que le temps de dire à sa femme :

Femme-, approche, que je t'embrasse *, je me meurs , mais le balafré est sauyé.

Un soir que nous allions à la promenade selon notre usage, nous vîmes au-devant d'une chaumière une grande femme debout avec quatre petits enfans à ses pieds; sa contenance triste et ferme attira notre attention , et notre attention fixa la sienne.

Après un moment de silence , elle nous dit : Voilà quatre petits enfans ; je suis leur mère , et je n'ai plus de mari. Cette manière haute de solliciter la commisération, étoit bien faite pour nous toucher.

Nous lui offrîmes nos secours, qu'elle accepta avec honnêteté. C'est à cette occasion que nous avons appris l'histoire de son mari Olivier , et de Félix son ami.

Nous avons parlé d'elle, et j'espère que notre recommandation ne lui aura pas été inutile. Vous voyez, petit frère, que la grandeur d'ame et les hautes qualités sont de toutes les conditions et de tous les pays ; que tel meurt obscur , à qui il n'a>

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manqué qu'un autre théâtre, et quUl n.e faut pas aller jusques chez les Iroquois pour trouver deux amis.

Dans le temps que le brigand Testalunga infestoit la Sicile avec sa troupe ^ Romano , son ami et son confident , fut pris. Cétoit le lieutenant de Testalunga, et son second. Le père de ce Romano fut arrêté et emprisonné pour crimes. On lui promit sa grâce et sa liberté, pour que Romano trahit et livrât son chef Testalunga. Le combat entre la tendresse filiale et Pamitié Jurée fut violent. Mais Romano père persuada son fils de donner la préférence à l'amitié , honteux de devoir la vie à une trahison. Romano se rendit à l'avis de son père. Romano père fut mis à mort ; e^ jamais les tortures les plus cruelles ne purent arracher de Romano fils la délation de ses complices.

Vous avez désiré , petit frère , de savoir ce qu'est devenu Félix, c'est une curiosité . si simple, et le motif en est si louable, que nous nous sommes un peu reproché de ne l'avoir pas eu. Four réparer cette

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faute 9 nous avons pensé cPabord à M. Papin f docteur en théologie et curé de Sainte- Marie y à Bourbonne ; mais maman 8>st ravisée , et nous avons donné la préférence au subdélégué Aubert , qui est un bon homme y bien rond , et qui nous a envoyé le récit suivant, sur la vérité duquel vous pouvez compter*

» Le nommé Félix vit encore. Echappé des mains de la justice de Rheims , il se jetta dans les forêts de la province, dont il avoit appris à connoître les tours et les détours pendant qu'il faisoit la contrebande y cherchant à s'approcher peu à peu de la demeure d'Olivier , dont il ignoroit le sort.

i> Il y avoit au fond d'un bois , où vous vous êtes promené quelquefois , un char* bonnier , dont la cabane servoît d'asyle à ces sortes de gens ; c'étoit aussi l'entrepôt de leurs marchandises et de leurs armes.

Ce fut là que Félix se rendit , non .sans .avoir couru le danger de tomber dans les embûches de la maréchaussée qui le suivoit à la piste. Quelques-uns de ses associas y

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avoient apporté la nouvelle de son emprisonnement à Rheims ; et le charbonnier et la charbonnière le croyoient justîcîë, lorsqu'il leur apparut.

» Je Tais vous raconter la chose , comme je la tiens de la charbonnière , qui est décédée ici il n*y a pas long-temps.

M Ce furent ses enfans^ en rodant autour de la cabane y qui le virent les premiers. Tandis qu'il s'arrétoit à caresser le plus jeune y dont il étoit le parrain, les autres entrèrent dans la cabane , en criant : Félix, Félix î Le père et la mère sortirent, en répétant le même cri de joie : mais ce misérable étoit si harassé de fatigue et de besoin, qu'il n'eut pas la force de répondre, et qu'il tomba presque défaillant entre leurs bras.

» Ces bonnes gens le secoururent de ce qu'ils avoient ; lui donnèrent du pain et du vin , quelques légumes : il mangea et s'endormit.

» A son réveil , son premier mot fut Olivier. Enfans, ne savez-vous rien d'Oli-

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7Îer 1 Non , lui répondirent - ils. Il leur raconta Taventure de Rheims ; il passa la nuit et le jour suivant avec eux. Il soupiroit j il prononçoit le nom d'Olivier ; il le croyoit dans les prisons de Rheims ; il vouloit y aller ; il vouloit aller mourir avec lui ; et ce ne fut pas sans peine que le charbonnier et la charbonnière le détournèrent dé ce dessein.

» Sur le milieu de la seconde nuit ^ il prit un fusil , il mit un sabre sous son bras y et s'adressant à voix basse au char-

bonnnier Charbonnier! — Félix! —

Prends ta cognée , et marchons. -~ Où î

Belle demande ! chez Olivier. — Ils

vont. Mais tout en sortant de la forêt, les voilà enveloppés d'un détachement de maréchaussée.

M Je m'en rapporte à ce que m'en a dit la charbonnière ; mais il est inoui que deux hommes à pied aient pu tenir contre une vingtaine d'hommes à cheval : apparemment que ceux - ci étoient épars y et qu'ils vouloient se saisir de leur proie en

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vie. Quoi qu'il en soit , l'action fut trèschaude ; il y eut cinq chevaux d'estropiés, et sept cavaliers de hachés ou sabrés. Le pauvre charbonnier resta mort sur la place d'un coup de feu à la tempe : Félix regagna la forêt ; et comme il est d'une agilité incroyable y il couroit d'un endroit à l'autre \ en courant, il chargeoit son fusil, tiroit, donnoit un coup de sifiet. Ces coups de siflet , ces coups de fusil donnés , tirés à différens intervalles et de différens côtés, firent craindre aux cavaliers de maréchaussée qu'il n'y eût là une horde de contrebandiers, et ils se retirèrent en diligence.

» Lorsque Félix les vit éloignés, il revint sur le champ de bataille; il mit le cadavre du charbonnier sur ses épaules , et reprit le chemin de la cabane y où la charbonnière et ses enfans dormoient encore. Il s'arrête à la ^orte ; il étend lé cadavre à ses pieds , et s'assied le dos appuyé contre un arbre , et le visage tourné vers l'entrée de la cabane. Voilà le spec-

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tacle qui attendoit la charbonnière au sortir de sa' baraque.

» Elle s'c veille ; elle ne trouye point son toari à côté d'elle ; elle cherche des yeux Félix ; point de Félix. Elle se levé ; elle sort ; elle voit ; elle crie ; elle tombe à la renverse. Ses enfans accourent, ils voient; ils crient ; ils se roulent sur leur père ; ils se roulent sur leur mère. La charbonnière, rappellée à elle-même par le tumulte et les cris de ses enfans , s'arrache les cheveux , se déchire les joues ; Félix immobile au pied de son arbre, les yeux fermés, la tête renversée en arrière , leur disoit d'une voix éteinte : Tuez-moi. Il se faisoit un moment de silence ; ensuite la douleur et les cris reprenoient , et Félix leur redisoît : Tuez - moi ; enfans , par pitié , tuez-moi.

» Ils passèrent ainsi trois jours et trois nuits à se désoler ; le quatrième , Félix dit à la charbonnière : Femme , prends ton bissac, mets-y du pain, et suis-moi. Après .

un long circuit à travers nos montagnes et

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