AVERTISSEMENT DE CORNEILLE
C'est, si je ne me trompe, comme ap^it Cliimènc dans mon ouvrage, en présence du roi et de l'infante. Je dis en présence du roi et de l'infante, parce que, quand elle est seule, ou avec sa confidenfe, ou avec son amant, c'est une autre chose. Ses mœurs sont inéfralemcnt égales, pour parler en termes de notre Aristole, et clmngent suivant les circonstances des lieux, des personnes, des temps et des occasions, en conservant toujours le même principe.
Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tragédie, et qui semblent avoir été .autorisées par mon silence. La première est que i'aye convenu de juges touchant son mérite, et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit n'avoit été jusque chez M. <le Balzac dans sa province, ou, pour me servir de ses paroles mêmes, dans son désert, et si je n'en avois vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il nous a donnés. Or, comme tout ce qui part de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me seroit honteux qu'il y passât avec cette tache, et qu'on pût à jamais me reprocher d'avoir compromis ma réputation. C'est une chose qui jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués comme moi, aucun que je sache n'a eu assez de foiblesse pour convenir d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, c'a été sans s'obliger, non plus que moi, à en croire personne. Outre que, dans la conjoncture où étoient lors les affaires du Cid, il ne falloit pas être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver., A moins que d'être tout-à-fait stupide, on ne pouvoit pas ignorer que, comme les questions de cette nature ne concernent ni la religion, ni l'État, on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi-bien que par celles du théâtre, et tourner lans scrupule le sens du bon Aristote du côlé de la politique. Ce n'est pas que je sache si ceux qui ont jugé du Cid en ont jugé suivant leur sentiment ou non, ni même que je veuille dire qu'ils en aient bien ou mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont jugé, et que peut-être je Maurois justifié sans beaucoup de peine, si la mên)e raison qui
et des occasions à éviter ? — On examine en quoi consiste le mérite delà femme : ]e dirais volontiers nioD sentiment, car ce serait à la louange de mon honneur. •—Mais la malignité qui provient d'iict délicatesse mal entendue transforme dei tentations vaincues en véritables fautes. — Et c'est pourquoi celle qui désire et ré- (itte triomphe deux fois si en résistant elle se lait.
llraduction de M. Damas Hinard,}
SUR LE cm. 21
âf» « fuit partiT ne ni'avoit ohliic à me taire. Aristotc ne s'est pas expliqué >i clairement ilans sa Poétique, qne nous n'en puissions fniri- ainsi que les philosophes, qui le tirent chacun à leur parti (Inns leurs opinions contraires; et comme c'est un pays inconnu pour heaucoup ilc monde, les plus zélés partisans du CfJ en ont cm ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont sou» tenu quil importoil peu qu'il fût selon les règles d'.\ristotc, et qn'Arislote en avoit fait pour son siècle et pour des Grecs, et non pas pour le nôtre et pour des François.
Cette seconde erreur, que mon silence a atTermie, n'est pa« moins injurieuse à .\ristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la |)Octiquc avec tant d'adresse et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a laissés sont de tous les temps et de tons Ie« peuples; et bien loin de s'amuser au détail des bienséances et des agréments, qui peuvent être di^rs, selon que ces deux circonstances sont diverses, il a été dtoit aux mouvements de l'àme, dont la nature ne change point. Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celles de ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et aux perîonnis qu'on introduit, et aux évinements qu'on représente, pour les y faire naître; il en a laissé îles moyens qui auroient produit leur efTet partout dès la création du monde, et qui seront capables de le produire eocore partout, tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs; et pour le reste, que les lieax et les temps peuvent changer, il l'a négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes, qui n'a été réglé que par Horace, beaucoup après lui.
Et certes, Je serois le premier qui condamnerois le Cid, s'il péchoil contre ces grandes et souTeraines maximes que nous tenons de ce philosophe ; mais, bien loin d'en demeurer d'accord, j'ose dire que cet heureux poëme n'a si extraordinaircment réussi que parce qu'on y voit les deux maîtresses conditions (permettez-moi cette épithète) que demande ce grand maître aux excellentes tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divm traité qu'il en a fait, soutient que toute l'antiquité ne les a vues se rencontrer qi.e dans le seul Œdipe. La première est que relui qui soulTre et est persécuté ne soit ni tout méchant, ni tout vertueux, mais un honune plus vertueux que méchant, qui, par quelque trait de foiblcs^e humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas : l'autre, que la persérutiou et le ptril ne vieimenl point d'un ennemi, ni d'un indill'érenl, mais d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être aimée. Et voil.i. pour en parler pleinement, la véritable et seule cau'C df tout !>• succès du Cid, en qui l'on ne peut mécdimnître ces deux coadilions, tans s'aveugler soi-même pour lui faire iujus*
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t'\co. .Vaclicve rlonc en iii'acquittant fie ma parole.; et après vous avoir dif on jjissant res doux mots pom- le Gi<l <lu titéâtre, je vous <loimc, en faveur de la Gliiniène de l'histoire, les deux romances ^e je vous ai promises.