‹ uvres des deux CorneilleChapitre 124 sur 433 · SCÈNE III. — TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE HORACE. SABINE · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE HORACE. SABINE

SABINE

Sire, écoutez Sabine; et voyez dans sou àine

Les douleurs d'une sœur, et celles d'une femme,

Qui, toute désolée, à vos sacrés genoux.

Pleure pour sa famille, et craint pour son époux.

Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice

Dérober un coupable aux bras de la justice ;

Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,

Et punissez en moi ce noble criminel;

De mon sang malheureux expiez tout son crime :

Vous ne changerez point pour cela de victime;

Ce n'en sera point prendre une injuste pitié,

Mais en sacrifier la plus chère moitié.

Les nœuds de l'hyménée, et son amour extrême.

Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même;

Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui.

Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui;

La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne^

Augmentera sa peine, et finira la mienne.

Sire, voyez l'excès de mes trislcs ennuis,

Et l'effroyable état où mes jours sont réduits.

Quelle horreur d'embrasser un homme dont i'épée

De toute ma famille a la trame coupée!

Et quelle impiété de haïr un époux

Four avoir bien servi les siens, l'état, et vous!

Aimer un bras souillé du sang de tous mes frère»!

N'aimer pas uu mari (jui finit nos misères!

Sire, délivrez-moi, par uu heureux trépas,

Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas;

J'iii nommerai l'arrêt une faveur bien grande.

.M.i''main peut me donner ce que je vous demaude»

Mais te trépas enfin me sera bien plus doux,

Si je i)nis de sa honte affranchir mon époux*

Si je puis par mon sang apaiser ia colère

«62 HOHACE.

Des dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère, Salisfaire, eu mourant, aux mânes de ma sœur, Et conserver à Rome un si bon défi'iiseur.

LE VIi:iL HORACE.

Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère. Mes enfants avec lui conspirent contre un père; Tous trois veulent me perdre, et s'aiment sans raison Contre si peu de sang qui reste on ma maison.

(à Sabine.)

Toi, qui, par des douleurs à ton devoir contraires,

Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères,

Va plutôt consulter leurs mânes généreux;

lis sont morts, mais pour AIbo, et s'en tiennent heureux :

Puisque le ciel voiiloit qu'elle fût asservie.

Si quelque sentiment demeure après la vie,

Ce malheur semble moindre, et moins rudes ses coups,

Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous;

Tous trois désavoùrout la douleur qui te louche,

Les larmes de tes yeux, les soupirs de la bouche,

L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux.

Sabine, sois leur sœur, suis ton devoir comme eux.

(au roi.)

Contre ce cher époux Valère en vain s'anin>« ;

Un premier uiou\ement ne fut jamais un crime;

Et la louange est due au lieu du châtiment.

Quand la vertu produit ce premier mouvemealé

Aimer nos ennemis avec idolâtrie,

De rage en leur trépas maudire la patrie.

Souhaiter à l'état un malheur miini,

C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puai.

Le seul amour de Home a sa main animée;

Il seroit iimocent, s'il l'avoit moins aimée.

Qu'ai-je dit, sire? il l'est, et ce bras paternel

L'auroit déjà puni, -s'il étoit criminel ;

J'aurois su mieux user de l'entière puissance

Que me donnent sur lui lés droits de la naissance;

J'aime trop l'honneur, sire, et ne suis point de rang

A souffrir r)j d'affront, ni de crime en mon sang. •

C'est doni je ne veux point de témoin que Valère;

Il a vu quel a-'cueil lui gardoit ma colère.

Lorsque igni.iaut encor ia moitié du combat.

Jp fi'oyois qno sa fiiilo avoit tralii IVlat.

Qui le lait so cliar(;or ilos soins »lo ma faniille?

i^Uii le fait, malgré moi, vouloir voiipor ma fille?

Kl par (jin'llc raison dans son jnsie trépas,

Pivnd-il un intérêt qu'un pire no prond pas?

On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autre» î

Siro, nous n'avons part qu'à la honte dos nôtres,

Et, de quelque façon qu'un autre puisse a^jir,

Qui ne nous touche point no nous fait point rougir.

(à Tal*re.)

Vu poux pleurer, Vaière, et même aux yeux d'Horace ;

il ne prend inlcrôt qu'aux crimes de sa race :

Qui n'est point de sou saujî ne peut faire d'affront

Aux lauriers immortels qui lui eeignent le front.

Lauriers, sacrés lameaux qu'on veut réduire en poudre,

Vous qui mettez sa tète à couvert de la foudre,

1,'abaudonnerez-vous à l'infâme couteau

Qui fait choir les méchants sous la maùi dun bourreau?

Hamaius, souflrirez-vous qu'on vous immole un homme

^ans qui Home anjourd hùi cesseroit d'être Rome,

. t ([u'uu Komaiu s'efforce à tacher le renom

l»'un guerrier à qui tous doivent un si beau iiom^

l'is, Valére, dis-nous, si tu veux qu'il périsse,

Où lu penses ciioisir un lieu pour son supplice :*

Si ra-ce entre ces murs que mille et mille voix

Font résonner encor du bruit do ses exploits'

Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places

Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,

Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur

Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?

Tu no saurois cacher sa peine à sa victoire :

Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,

Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,

Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.

Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,

Et Home par ses pleurs y mettra trop d'o-bstacle.

Vous les pré>iendrez, sire; et par un juste arrél Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce cju'il a fait pour elle il peut encor le faire; U peut la garantir encor d'un sort contraire. Site, ue {jumncz rien à mes débiles uns :

<64 HORACE

Rome aujourd'hui m'a vi: père de quatre enfaiils; Trois en ce même jour sont moris pour sa (jucrclltj Il m'en reste eucorc un; couservez-Io jtour elle : N'ôloz pas à SCS murs un si puissant appui; El souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.

Horace, ne crois pas que le peuple stujiide Soit le maître absolu d'un renom bien solide. Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit, M:iis un moment l'élève, un moment le détruit, El (0 qu'il contribue à notre renommée Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bieu faits A voir la vertu pleine en ses moindres effets; C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire, Eus seuls des vrais héros assurent la mémoire. Vis toujours en Horace ; et toujours auprès d'eux Ton nom demeurera grand, illustre, fameux. Bien que l'occasion, moins haute, ou moins bril!aîiî.«^ D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente. Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, Et pour servir encor ton pays et ton roi.

Sire, j'en ai trop dit : mais l'affaire vous touche; Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.

VALÈRE

Sire, permettez-moi...

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