‹ uvres des deux CorneilleChapitre 135 sur 433 · ACTE 1, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCENE II

Assez d'aiilrps sans vous n'ont pas ini^i on oubli Par quelles ciiiaiilis son tioiu' est établi; Tant de bra\es Honiains, tant d'illustres \icliines, Qu'à wni ambition ont iininolcs ses crimes, Laiss'?u\ à leurs enlaiits d'assez vives douleurs Pour venger votre perle ci\ vengeant leurs mulbe Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les sui 'Jtii vit hai de tous ne sauroil lonp-temps vivre : Keiiiettez à leurs bras les communs intérêts, !-t n'aidez leuis desseins que par des vœux secret

LMILIE.

\Ju()i! je le liairai sans tâcher de lui nuire? J'attendrai du hasard qu'il ose le iléiruire? Et je satisferai des devoirs si pressants Par une haine obscure, et des vo?ux impuissants Sa perle, que je veux, me deviendroit amére. Si quelqu'un riinmoloit à d'autres qu'à mon pèr Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas Qui, le faisant |)érir, ne me venjjeroit pas'. C'est une lâcheté que de remettre à d'autres Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. Joignons à la douceur de venger nos parents La gloiie qu'on remporte à punir les tyrans, Et faisons publier par toute l'Italie, « La liberté de Rome est l'œuvre d'Emilie; ■ On a touché son âme, et son cœur s'est épris , « Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix. •

^ PCLVIE.

Votre amour a ce prix n'est qu'un présont funeste Qui porte à votre amant sa perte manifesli;. Pensez mieux, Emilie, à quoi vous l'exposez. Combien à cet écuei'î se sont déjà brises; Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.

(^ i'milie.

Ah ! tu sais me frapper par où je suis sensible. Quand je songe aux dangers que je lui fais courir, La crainte de sa mort me fait déjà mourir ;

M» veoReaDcc cki peri-jc, k'ii ifaoN ea mounot que c'est moi | ii ie '.ue.

(Bacioe, AndTomaqu€4

484 CINNA

Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose ; Je veux, et ne veux pas, jo m'emporlc, et je n'ose; Et mon devoir confus, languissant, étonné, Cède aux rébellions de mon cœur muliué.

Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte; Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'imporis s Cinna n'est pas perdu pour être hasardé. De quelques légions qu'Auguste soit gardé, Quehiue soin qu'il se donne, et quel(]ue ordre qu'il tienne, Qui méprise la vie est maître de la sienne. Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit; La vertu nous y jette, et la gloire le suit : Quoi qu'il en soit. qu'Auguste, ou que Cinna périsse, Aux mânes paternels je dois ce sacriûce ; Cinna me l'a promis en recevant ma foi : Et ce coup seul aussi le rend digne de moi. n est tard, après tout, de m'en vouloir dédire. Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire; L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui ; Et c'est à faire enfin à mourir après lui. Mais le voici qui vient.

*iÈNE IIL — CLXNA , EMILIE , FULVIE.

EMILIE

Cinna, votre assemblée Par refîroi du péril n'est-elle point troublée' Et reconnoissez-vous au front de vos amis ^

Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis ?

CINNA

Jamais contre un tyran entreprise conçue Ne permit d'espérer une si belle issue, Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort, Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord ; Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse. Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse; Et tous font éclater un sï puissant courroux. Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous.

EMILIE

Je l'avois bien prévu, que, pour un tel ouvrage, Cinna sauroit choisir des hommes de courage.

ACTK I, SCKM: III. 185

Et ne roineliroit pas ou do inaiivaisos mains L'intéièl d'Lmilio cl ooltii dos Uoinains.

CINNA

Plût aux dieux que vous-inèine cussioz vu de quel zèlf Cette troupe cutroprend une action si belle* ! Au seul nom do César, d'Auguste, et d'omporeur, Vous eussiez vu leurs yeux s'eudammer do (\ireur, El dans un mènjo instant, par un effet contraire, Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère. € Amis, leur ai-jo dit, voici lo jour heureux

• Qfui doit conclure enfin nos desseins généreux;

• Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,

• Et son salut dépoud de la perle d'un homme,

• Si l'on doit lo nom d'homme à qui n'a rien d'huinaio, t A ce tigre altéré do lout le sang romain:

t Combien pour le répandre a-l-il formé de brigues! 0 Combien de fois changé de partis et de ligues, » Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,

• Et jamais insolent ni cruel à demi ! « Là, par un long récit de toutes les misères Que durant notie enfance ont enduré nos pères, Renouvelanl leur haine avec leur souvenir,

Je redouble en leurs cœurs l'ardeur de le punir. Je leur fais dos tableaux de ces tristes batailles Où Rome par ses mains déchiroil ses eulrailles', Où l'aigle abaltoit l'aigle, et de chaque côté Nos légions s'armoienl contre leur liberté ; Où les mcillours soldats, et les chefs les plus braves Melloient toute leur gloire à devenir esclaves ; Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers, Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers'; Et l'exécrable honneur de lui donner un maître Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître, Romains contre Romains, parents contre parents, Combaltoient seulement pour le choix des tyrans.

' Ce discourt de Ciniia eit ud dut plus licaux morceaux ir<'loquence (|Utf ZMm «font dans uolrn liogue. (Vollaire.)

• Toir Locaiii. l'han., liv. I.

• IkM. Ou It l)ul <lcs «nl.l;ils ol d('S tlii-fs les plus l.ravc»

Éloil d'i'lre vainqueurs jHiiir devenir esclaves. Ou cliacuii tralii>bOit,aux yeux de l'univers, Soi-véme «t sou oayt pour te dunocr dos {«Mi

<86 CINNA

J'ajoiilc à CCS tnblcaiix la peinlure effroyable Do leur concorile iînpie, affreuse, inexorable, Funeste aux gens de bien, aux riches, afi sénat, Et, pour tout dire enfin, de leur triumvirat; Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter 1«6 tragiques histoiies. Je les peins dans le meurtre à l'envi tri<)in]iîiants, Rome entière noyée au sang de ses enfants : Les uns assassinés dans les places publiques, Les autres dans le sein de leurs dieux domestique» s Le méchant par le prix au crime encouragé. Le mari par sa femme en son lit égorgé; Le fils tout dégouttant du meurtre de son pt're, Kt, sa tète à la main, den andant son salaire, Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits (^u'un crayon imparfait de leur sanglante paix*.

Vous dirai-je les noms de ces grands personnages Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages, De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels, Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels? Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience, A quels frémissements, à quelle violence, Ces indignes trépas, quoique mal figurés, Ont porté les esprits de tous nos conjurés? Je n"ai point perdu temps, et voyant leur colère Au point de ne rien craindre, en état de tout faire. J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés, » Là perte de nos biens et de nos libertés, » Le ravage des champs, le pillage des villes, n Et les proscriptions, et les guerres civiles, » Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix » Pour monter sur le trône et nous donner des lois. » Mais nous pouvons changer un destin si funeste *, » Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste, • Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui, » Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui;

' Rapprochez de ce passage Tacite, Annales, liv. I, 10. — Corooille place ici daD£ la bouche de Ciona quelques-uns des reproches que le peuple de Rome adressait à la mémoire d'Auguste, peu de temps après la moil de ce priiioe. La fcelle exp-ession : Leur sanglante paix, se trouve dans l'histoheo latia : Pulem une ((«! lo pmt h<tc, verum eruentam.

' Ta». Reniions toutefois g'Ace à la bonté céleste.

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