IS
206 CINNA
Celte faveur si pleine, et si mal reconnue, Par un mortel reproclie à tous moments me tue t Il me semble surtout incessamment le voir Déposer en nos mains son absolu pouvoir, ^ -Ecouler nos avis, m'applaudir, et me dire : « Ciniia, par vos conseils je retiendrai l'empire, » Mais je le retiendrai pour vous en faiie part : • Et je puis dans son sein enfoncer un poisjnard! Ah! plutôt... Mais hélas! j'idolâtre Emilie; Un serment exccrable à sa haine me lie: L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux : Des deux cotés j'offense et ma gloire ei les dieux ; Je deviens sacrilège, ou je suis parricide, Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perflde.
MAXIME
Vous n'aviez point tantôt ces agitations; Vous paroissiez plus ferme eu vos intentions; Vous ne sentiez au cœur ni remords, ni reproche
CIINNA.
On ne les sent aussi que quand le coup approche*.
Et l'on ne reconnoit de semblables forfaits
Que quand la main s'apprête à venir aux elfets.
L'âme, de son dessein jusque-là possédée,
S'attache aveuglément à sa première idée ;
Mais alors quel esprit n'en devient poiiil troublé?
Ou plutôt quel esprit nen est point accable.^
Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise.
Voulut plus d'une fois rompre son eutrci)rise,
Qu'avant que de frapper elle lui fît sentir
Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir.
MAXIME
Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude;
' 11 sera peut-être utile de faire voir comment Sliakespeare, soixante ans auparavant, exprima le même sentiment dans la même occasion. C'cit Brutut, prêt à assassiner César :
BKiween ilie acting of a dreadful tbiag And tbe Grst motion, ail the intérim is Like a fantasma, or a Ijideous dream, etc.
< Entre le dessein et l'exécution d'une chnse si terrdde, tout l'intervalle o'e«t
> qu'un réve alfreux. Le gcuic de Rome et le£ instruments mortels de sa ruin«
> semblent tenir conseil dans notre âme bouleversée : cet état funeste de l'im» » tient de rborreur de nos guerre; civiles. > (ToltaiN.)
ACTi: III, SCENE NI. 207
Il ne soupçonna [wtinl sa main il'ingraliludp,
El fut contre un tyran d'autant plus animé
Qu'il en roçtit di' hinis tl qu'il s'on vit aimé.
Comme vous l'intitez, faites la même chose,
'^t formez >os remords d'une plus juste cause. <
(»«• vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté
1^ l>oubeur renaissant de notre libeité :
C'est vous seul aujoui*d'hui qui nous lavez ôtée;
De la main de César Brute leiit acceptée.
Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger
De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger
N'écoutez plus la vois d'un tyran qui vous aime,
El vous \cut (aire part de son pouvoir suprême;
Biais eutendei crier Rome à votre côté,
• Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté;
• El, si tu m as tantôt préféré ta maîtresse,
• Ne me préière pas le tyran qui m'oppresse. »
CINM.
Ami, n'accable plus un esprit malheureux Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux. Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute, Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte; Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié Qui ne peut expirer sans me faire pitié, Et laisse-moi, de grâce, attendant Emilie, Donner un libre cours à ma mélancolie : Mon cliafjrin t'importune, et le trouble où je suif Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis.