SCÈNE I. - AUGUSTE, CIiNNA
AUGUSTE
Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose' Observe exactement la loi que je t'impose :
' Var Ma vertu.
' Sede, inquit, Cinna; hoe primum à te peto ne loquentem interpelles. Tenu cette scène est le Sénèque le philosophe, (Voltaire.)
MoDlaigne a imité coimiie Corneille le rocit de Scnéque. Nous avons pensf qiw le lecleur trouverait quelque intérêt à coniparer les denx morceai'ï, am
ACTK V, SCfeiNL I-
Prête, snns me troublor, lOrpillo à mes distours; D'aucun mot, d'aucun rri, n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive; cl si ce grand silence À ton émotion fait qu«>l(|uo violence, lu pourras me rép«indi i- après tout à loisir : Sur ce point senU-ment A'onteiite mon désir.
f.lNNA.
le vous obéirai, seigneur.
ALGCSTi;.
Qu'il te souvienne De tjarder ta parole, et je tiendrai la mienne.
Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tieni Furent les ennemis de mon père, et les miens : Au milieu de leur camp tu reçus la naissance ; El lorsque après leur moil tu vins en ma puissance, Leur haine enracinée au milieu de ton sein Tavoit mis contre moi les armes à la maiu *;
fût-ce ((lie pour \oir coinnr.eot la langue a inarchd du seizième au dix-M'|.iiiDM liecle. < le demaude, Cinna, paisible audience; D'inlcrri>iii;-s pas m 'ii parler", ie dijoneray teinp^ et loisir d'y respondro. Tu scais. Ciiiua, que t'ayanl prins aa camp de me* euucmis, non seulement l'estant faicl mon ennemi, mais estant MT tel, ie saavay, ie mis entre mains louts tes biens, el l'ai enlin rendu si atcommodé el »i ajsé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaiocu: l'oifice du saci-Tdoce q.ie lu me demandas, ie l'oclroyay, l'ayant refusé a d'autres, «lesquels les près avoyent tousiours combattu avecques mov. Tayaut n Ibrt oblii;>-, tu as enlreprius de me luer. » A quoy Cinna s' estant escrié qu'il estoil bien esloingné d'une si nieschanle pensée : < Tu ne nie licn^ pas, Cinna, ce que lu m'avois promis, suyvit Auguste; lu m'avois asseuré que ie ne seroy pas interrompu. Ouy, lu as enlreprius de me tuer en tel lieu, tel jour, en telle compaignie, cl de telle façon. > El le voyant transi de ces nouvelles et en silence, non plui pour tenir le marcbé de se taire, mais de la presse de sa con- •cience : < Pourquoy, aiiousla il, k fais lu ? Est-ce pour estr< »!npeccur . Travinent il va bien mal à la chose publicque, s'il n'y a que mov qui t'empescbe d'arriver a Tempire. Tu ne peux pas sculemenl deffendi-r «a maison, et perdis deruicrement un procez par la faveur d'uu simple libertin (al(ranchij. Quoi ! n'as-tu moyen ny pouvoir en aullre chose qn'à entreprendre CtUar ? le quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes espérances. Penses tu que Paulus que Fabius, que les Co>seens et Servilitns le sou(Irenl,«t une si |;r,ii;de troupe d.- nobles, non eeuleincnt nobles de nom, mais qui, par leur vertu, honorent leur oobesse? > Aprez plusieurs aultres propos [car il parla a luy plut de deus heures entières) : « Or va, lui dicl-il, ic donne, Cinna, :a vie a Iraittre et à ('arricide, que ie donnay aiiltrefois a eonemy : que l'amitié commence Je c« lourd'buv entre nous : essayons ijui de nous deax de meilleure foy, inoy l'aya donne la vie, ou que lu l'ayes receue. > F.t se desiiartii ^'dM-mue* luj en celta aaoiere. (Horlaigne, EsiaiM, liv. t*', ch. vui.)
' TaB' Ce lut deilaus leur camp que lu pris la naissance ; m quand après lear mort lu vins en ma puissauMi
22S CINNA
Tu fus mou ennemi même avant que do naître
Et tu le fus eucor quand lu me pus connoîlre,
Et l'inclination jamais n'a démenti
Ce sang çui t'avoit fait du contraire parti :
Autant que tu l'as pu les effets l'ont suivie;
il' ne m'en suis vengé qu'eu te dounanl la viej
Je te fis prisonnier pour te combler de biens ;
Jl;i cour fut ta prison, mes faveurs tes liens;
Je te restituai d'abord ton patrimoine;
Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine,
El tu sais que depuis à chaque occasion
Je suis tombé pour loi dans la profusion;
Tdutes les dignités que tu m'as demandées,
Je le les ai sur l'heure et sans peine accordées;
Je t'ai préféré même à ceux dont les parents
Oiit jadis dans mon camp tenu les premiers rang»,
A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire,
El qui m'ont conservé le jour que je respire;
De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu,
Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu
Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,
Après tant de faveurs montrer un peu de haiae.
Je te donnai sa place «n ce triste accident,
Et te fis, après lui, mon plus cher confident;
Aujourd'hui même encor mon âme irrésolue,
Me pressant de quitter ma puissance absolue,
De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis..
Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis;
Bien plus, ce même jour je te donne Emilie,
Le digne objet des vœux de toute l'Italie,
Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins.
Qu'en te couronnant roi je l'aurois donné moins :
Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire
Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire;
Mais, ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer,
Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.
Leur baine hcréditaire, ayant passé dans toi, T'avoit mis à la main les armes contre moi.
Imr hatne héréditaire était bien plus beau que leur haine enraetnét,
[Voltaire.)