‹ uvres des deux CorneilleChapitre 2 sur 433 · VI PIERRE CORNEILLE · texte numérisé non relu

VI PIERRE CORNEILLE

un être imaginaire, cl la seule personne que le poêle ait aimée dans sa jeunesse esl madame de Pont (Dupont, suivant d'autres), femme d'un maître des comptes de Rouen. — D'autre part, on affirme que Mélite a réellement existé: — Mélite esl l'anagramme de Milel : mademoiselle Milet était une fort jolie personne de Rouen, qui demeurait dans cette ville, rue des Juifs *, et, selon toute apparence, c'est elle qui par suite de mariage devint madame de Pont; — il est, on le voit, fort difficile de décider au milieu de ces affirmations contradictoires, mais quel qu'ait été l'objet de l'amour de Corneille, toujours est-il que le poêle fut vivement épris dans sa jeunesse d'une femme dont lui-même, en plusieurs passages de ses œuvres, a consacré le souvenir :

Elle eut mes premiers vers, elle eut mes premien feux,

dit-il dans VExcuse à Àriste. Il répète dans le même morceau que ce fut cet amour qui lui apprit à rimer, et il ajoute :

Se De vois rieo d'aimable après l'avoir aimée; Aussi D'aimai-je plus, et nul objet vainqueur S'a possédé depuis ma veine m mon coeur...

Bien que Corneille, en d'autres vers, traite assez légèrement les choses du cœur ', on sent néanmoins dans ceux que nous venons de citer une émotion qui ne laisse aucun doute sur la réalité du sentiment qu'ils expriment; mais on peut croire en définitive que cet inévitable épisode du premier amour ne fut point dans sa vie un accident décisif, il n'en fut

' Uemoire de M. Ém. Gaillard, dans le Précis ana'lyttq%i* de» tra»»Htt 4t l'AcaJimie de R men pendant l'anttie 1834, p. 165, 166.

* Soleils, flambeaux, attraits, appas,

Pleurs, désespoirs, tourmeuts, trépas, Tout ce petit meuble de bouche Dont un amoureux s'escarniouche, Je savois bien m'en c-scrimer ; Par là je m'appris à rimer.

Par la je fis, sans autre chose, Vn sot en vers d'un sot en prose.

PIERRE CORNEILLE. th

point bouleversé comme Racine, el son t;ilent même n'en subit que faiblemonl l'influence.

La première coinodic de Corneille, Mèide, fui, selon loula apparence, représentée en ^629. Le poêle l'avait coiiQée à une troupe d'acteurs qui se trouvait alors à Rouen; mais le chef de cette troupe, Mondory, jugeant la pièce digne d'une scène plus brillante, la fit représenter à Paris.

Assez froidement accueillie par le public de la capitale, lors des premières représentations, Mél'ile ne (arda point cependant à conquérir la faveur universelle. L'afUuence fut si grande que les deux troupes de comédiens Je Paris, qui, faute de spcclaleurs, s'étaient fondues en une seule et réunies à Iholtl de Bourgogne, ne tardèrent point à se séparer, et que la troupe du Marais alla reprendre possession de son ancien Ibéàlre. " Quel était donc, se demande M. Guizot, dans le premier ouviage de Corneille, ce mérite honoré d'un succès si éclatant? Une supériorité d'art et d'intrigue dont n'avait approché aucun de ses contemporains; une sagesse de raison égale à la richesse de l'esprit ; enfin, la nouveauté d'une première lueur de goût, d'un premier effort vers la vérité. Ce style, qui nous paraît si peu naif, était pourtant, comme le dit Corneille, celui de la conversation des honnêtes gens et de la galanterie... Une raison plus droite se montrait à chaque instant et comme malgré lui dans sou ouvrage. On apercevait aussi, dans le style de J/é- Hls, une sorte de fermeté que ne pouvaient connaître ces auteurs si fiors de la précipitation et de la négligence qu'ili apportaient à leurs œuvres de théâtre. Aucun n'y avait ejicore fait entendre ce ton d'une élévation modérée qui soutient les personnages à la hauteur d'une condition honnête, dans un milieu également éloigné de la bassesse et d'une

pompe ridicule Corni-ille avait atteint sinon la vérité

réelle cl complète, du moins une sorte de vérité relative dont personne 'le s'était avisé avant lui. Au lieu de figures

vm PIERRE CORNEIF.LE.

natui'ollcmcnl vivantes et animées, il ne cherchait encore à représenter que les figures artificielles de la société de son temps; mais il avait senti la nécessité do prendre un modèle, et tandis que ses contemporains ne savaient pas phis imiter qu'inventer, il s'était du moins efforcé de copier quelques traits du monde placé sous ses yeux *. »

Charmé et pcut-êtie surpris de son triomphe, Corneille vint à Paris pour « voir le succès de Mclile, » et là il fui tout étonné d'apprendre « qu'elle n'était pas dans les vingt quatre heures, » et de plus qu'on lui reprochait de manquer de mouvement et d'être écrite d'un style « trop naturel. » Piqué do ces reproches, il voulut montrer qu'il pouvait, s'il le voulait, inventer et accumuler des péripéties, respecter l'unité de temps et écrire avec emphase. « Pour me justi- » fier, dit-il, par une espèce de bravade, et montrer que ce » genre de pièces avoit les mêmes beautés de théâtre, j'en- » trepris d'en faire une régulière, c'est-à-dire dans les » vingt-quatre heures, pleine d'incidents et d'un style plus » élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout. En quoi je » réussis parfaitement, »

Cette pièce c'est Clilandre ou l'Innocence délivrée, qui fut jouée en -1052, comme Mélile*, avec un grand succès

L'année suivante il donna la Veuve ou le IraUre pum, dans laquelle il essayait une sorte de conciliation entre • la sévérité des règles » et « la liberté qui u'est que trop ordinaire sur le théâtre français. » Cette fois encore le

' Corneille et son temps, p. 151 et suiv.

' Si le seul objet de Corneille, dans la composition de Clitandre, eût vraiment Aé de rendre le Inomplie du bon goût plus éclatant par l'ttalage du mauvais, jamais auteur ne se serait si pleinement sacrifié pour la cause publique. Une partie carrée de doux couples réunis par basard, au même lieu cl au même rac» ment, par un double projet d'assassinat; ces projets détruits l'un par l'autre nn Lomme qui veut violer une fille sur le tlicâtre, et cette lille qui se défend en lui crevant un œil avec son aiguille à tête ; des combats, des travestissements, une tempête, des archers, une prison, etc., voilà ce que Corneille a laborieusement combiné, pour en composer, dans Clitandre, un drame monstrueux, digne <)ii public auquel il voulait plaire; :ar il est difficile de supposer que CorueiUt lit uniquement sou^é à l'mstruir*. (Guizot.)

PIEHHE COIUNEILLE. «

iuccès dépassa loulcs ses espérances. Les gens de lettres, même ceux qui devaient bientôt l'attaquer avec la dernière tiolence, applaudirenl comme le public; Scudéri s'écria:

Le toleil Cil levé, rctirei-voui, étoilei,

?t Mairet ivlrossa le madrigal suivaut à M. ConMElLLB, poète comique, sur la Yeuve:

Rare ccri«ain de notre France, Qui, le premier des beaux-espriti, As fait revivre en tes écrits L'esprit lie Plaute et de Torence, Sans rien dérober des douceurs De Méltte, ni de ses sœurs, 0 Oieu ! que ta Clarice est belle, El que de veuve» à Pans Souhaiteraient d'être comme elle Pour ne niantiuer pas de maris !

La Galerie du Palais (1C34), la Suivante (même année;, la Place Royale (i6.15), fuient reçues avec le même applaudissement, et certes, en comparant ces productions à toutes ^lles qui parurent dan-; le même temps, on comprend sans peine cette faveur toujours croissante du public. Chaque pièce d'ailleurs témoignait dans la manière du poète un progrès nouveau. Ses caractères se dessinaient de plus en plus nettement. L'intiigue se nouait avec plus de force ; Corneille, au lieu de s'inspirer des livres, commençait à s'inspirer de l'étude du monde et de l'observation de la vie, et il avait Pinconleslable mérite de débarrasser pour la première fois la scène des grossièretés qui l'avaient souillée jusqu'alors '. 11 n'avait point encore abordé la haute comédie, mais du moins il avait rompu sans retour avec la farce. • L'heure du réveil de son génie, dit M. Guizot, n'a point encore sonné; quelque temps encore, il cherchera péniblement sa rouLî, au milieu des ténèbres qui l'environnent, mais

* Voir, au sujei de la licence du théâtre pendant la première moiti* dl dtv •plicme lifclc, Tatcbereau, Km de Cormille, p. 21 et tuiv

X PIEKRE COBNEILLE.

chaque effort y jelle un rayon de lumière, oliaque pas est un progrès. » En effet, entre la Place Royale ot leCid nous n'avons plus à mentionner que Mêdée et l'Illusion, c'est-àdire les premiers accents de sa grande muse tragique, el le dernier écho de la muse de sa jeunesse.

Nous avons vu plus haut que Corneille avait obtenu de» dispenses d'âge, comme avocat du roi à la Table de Marbre du palais. Ces fonctions qui l'occupaient peu et ne lui rapportaient guère, lui laissaient toute liberté pour ses occupations dramatiques, et lui permettaient de plus de partager son temps entre Paris et Rouen. 11 se trouvait dans celte dernière ville en 1654, lors du passage de Louis XIU et de Richelieu. L'archevêque M de Uarlay, l'ayant chargé de célébrer l'arrivée é:i roi et du ministre, il composa a cette occasion une élégie latine, et ce fut là, d'après M. Taschereau, l'origine de ses rapports avec le cardinal. Ce dernier, on le sait, avait pour le théâtre une passion presque aussi vive que pour le pouvoir; et comme il ambitionnait la gloire littéraire, il faisait composer par des poètes à gages des pièces dont il indiquait ordinairement le sujet et auxquelles il travaillait lui-même. Ces poètes étaient Colletet, Bois-Robert, l'Étoile et Rotrou. Corneille leur fut adjoint en 1634, mais il leur était trop supérieur pour rester longtemps leur collègue. Rotrou seul lui rendait justice; les autres l'enviaient et le détestaient, et il ne tarda point luimême à reconnaître qu'après avoir engagé son talent, il lui gérait impossible de conserver son indépendance. Chargé par Richelieu d'écrire le troisième acte de la comédie des Thuileries, dont le ministre avait trouvé le sujet et disposé les scènes, Corneille crut devoir faire quelques changements au canevas qui lui était confié. Richelieu s'en offensa, et ût

P1EUHI-: CORiNElLLK. xi

■entir son mécoiilenlomciil. I.c poêle alors, prelcilanl les devoiis de sa cliaigc cl «les alfairos d'inlcrèt, se relira dans M ville natale, et ce fut l'a qu'il prit cufio possession desoB génie.

Le Cid parut en ^6ô6'. Ce fnt'une véritable révélation.

• L'eulhousiasnie alla jusqu'au transport ; on ne pouvoil

• se lasser de voir telle pièce; on n'enlendoit autre cliosi

• dans les compagnies ; chacun en savoit quelque partie par » cœur; on la faisoit appiendrc aux enfants; et en quelque»

• piirlies de la France, il éloit passé en proverbe de dire •

• Cela est beau comme le Cid*. » Corneille cependant devait acheter sa gloire au prix de bien des tracas. Les nriédiocrités vaniteuses, les auteurs siffles qu'irritait ce grand triomphe, les auteurs applaudis qui craignaient de trouver un maître, se liguèrent contre la pièce nouvelle; Richelieu anima et soutint cette cabale; Corneille fut harcelé de pamphlets, et le Cid déféré au jugement de l'Académie française. L'auteur se défendit d'abord avec une fierté digne du héros qu'il mettait en scène, « mais peu à peu, dit M. Yictorin Fabre, il céda avec adresse, prévoyant que pour triouiplier il fallait cesser de combattre. « Lorsqu'il fit imprimer sa pièce en -1657, il la dédia à la nièce du cardinal, 3>adame de Combalet, devenue la duchesse d'Aiguillon, et au lieu de répondre, comme il en avait eu l'intention, aux Sentiments de l'Académie française sur le Cid, il garda prudemment le silence, ce qui contribua sans doute, madame de Combalet aidant, à calmer Richelieu, qui malgré son opposition au succès de la nouvelle tragédie, n'en continuait pas moins ses libéralités au poêle.

La conduite de Corneille dans les circonstances dont nout

■ Voir, pour rbistoriqu(> du Cid, la Notice qui précède cette tragédie. DaM Mite bio^mphie de Corneille, comme dans celle de Molière, uous avons reporté, •D It'ie <je i.baque pièce, tons les détails liistoriques ou littéraires qui t'j rap* ^r'.riit.

P U^oii, //lit. dt l'Acadinu fnnfaite, p. 186.

m PIKUHK COHiNEILU:.

vouons (lo piulor, la iiohlc lii'rlc dont il f;iil prouvo on M soparant do la sociôlo dos cinq aulciir.'!, la dij;ni(c avec laqiiolle il se dofond au dobiil do la quorclio dii Cid, le Biloiice qu'il garde tout à coup, cot argent qu'il reçoit du minislre qui persécute son anivrc, et les témoignages de reconnaissance qu'il lui prodigue, toutes ces contradiclioDS, en un mot, ont vivement choqué la plupart de ses biographes. Certes, nous son)mes loin de les excuser, mais elle* n'ont rien qui doive surprendre, quand on se reporte an temps où vivait Corneille, quand on songe surtout que le ministre qui persécutait le Cid, et qui pensionnait son auteur, se nommait Richelieu.

De ^636 à \GÔ9, Corneille, qui vil à Rouen dans sa famille, semble se retirer à dessein du théâtre afin de laisser calmer toutes les rumeurs et toutes les rancunes, mais cette retraite n'est point oisive, et il en sort avec Horace et Cinna. Il dédie Horace au cardinal, et celui-ci, réconcilié, devient, si l'on s'en rapporte à Fontenolle, le négociateur iout-puissant de son mariage : — « Corneille se présenta un jour, plus » triste et plus rêveur qu'à l'ordinaire, devant le cardinal « de Richelieu, qui lui demanda s'il travailloit: il répondit » qu'il étoit bien éloigné de la tranquillité nécessaire pour la

• composition, et qu u avoii la tête renversée par i'amour. » Il en fallut venir à un plus grand éclaircissement, et il » dit au cardinal qu'il aimoit passionnément une fille du » lieutenant-général d'Andely, en Normandie, et qu'il ne

• pouvoit l'obtenir de son père. Le cardinal voulut que ce

• père si difficile vînt à Paris; il y arriva tout tremblant » d'un ordre si imprévu, et s'en retourna bien content d'en » être quitte pour avoir donné sa fille à un iioninie qui avoit ■ tant de crédit. » — La jeune femme dont il est question dans ce passage et qui devint en effet l'épouse du poëte, se nommait Marie de Lauipérière. Les noces se célébrèrent à Rouen, et bientôt le bruit se répandit à Paris que Corneille étail

PItr.Ki: COHNKILLE. xm

mort d'une péripiieninonic, l.vjiiiil même de son mariage. Ménage <:e hâla do faire son épitnphe, en distiques latins, et quand le bruit de celle mort fut déinenli, il s'empressa de nouveau de céléhror, toujours dans le mémo rhythroe, celte résurrection iiiespérce •.

Le 42 février 4639, Corneille penlil, son père, âgé de soixante-sept ans environ. — « Sa veuve, dit M. Taschereau, qui lui avait été unie pendant trente-sept ans, demeura sans fortune avec des enfants à l'existence et à l'éducation des quels la place, bien plutôt que le patrimoine de son mari, très-restreint par le grand nombre de ses frères et sœurs, avait pourvu jus(iue-là. Son fils aîné, notre auteur, qui avait trop de vertus domestiques pour que la perte qu'il venait de faire ne lui fût pas un coup affreux, devint l'unique soutien de sa mère et de sa famille. Avaient-ils bien calculé tout c« qu'une (elle position avait de difficile, tout ce qu'offrait d'embarras l'accomplissement d'un devoir aussi sacré , les écrivains qui , comme Voltaire, ont amèrement reproché à Corneille le ton, bien moins choquant alors qu'aujourd'hui , de quelques-unes de ses épîtres dédicatoires, et les expressions de ea reconnaissance pour quelques gratifications? »

La position de chef de famille et d'époux imposait de grands devoirs à Corueiiîe. il reaoubîa ne rèie et d'efToris, Polyeucle (4640) suivit de près Horace et Cinna.

Tmci le» deux pièces de Menace :

COBNELII TUMULUS.

Hlc jacet illc sui lumon Cornélius xvi ;

Quem vatem agnoscil gallica scena suum.

Ad inajor fuerit tocco, majcrre cothurno

AmbiguuDi : certe magnus ulroque .'iiit.

CORNELIUS KEDIVIVUS. '

Doelus ab infemis romcat Cnnialius uiiibrit,

Et potuil rigi'Ias flectere voce Ui'us.

Tbretclutn Dumeris vatem qui dulcilms xquat,

Debuit et numi-ri< ood poluisse minus.

L existe encore de Mcna^'e, sur le in>me sujet, une troitième pié«« labM ^( étendue °i lolitulée : Pttri Cornelii Epic4<lium.

iiT PIERRE CORNEILLE.

« Quand on sonj^e, dit &|BJiilcs Janiii ', que ces trois chefs- <l*œuvre oui élé écrits à pou près dans la même année, on se sent saisi d'une admiration qui tient de l'épouvante. Une fois son oeuvre accomplie, le grand poêle quitlait sa ville natale et turbulente, et il portait à Paris sa tragédie nouvelle, comme les paysans de la fertile Normandie apportent à la grande ville le produit de leurs campagnes. A le voir, pensif et calme, ses gros souliers à ses pieds, ce long bâton à la main, s'acheminer vers Paris, on Teùl pris pour quelque pauvre fermier qui s'en va payer tous les six mois à son noble maître les revenus de ses herbages. Il avait alori trente-quatre ans, le bel âge des poètes. »

De 1642 à 4644, Corneille donna successivement la Mort de Pompée, le Menteur, la Suite du Menteur et Rodogune. A l'exception de la Suite du Menteur, qui cependant méri tait le succès, ces pièces furent très-bien accueillies, mais la situation de fortune de l'auteur n'en fut guère améliorée. Boileau le félicitait un jour du succès de ses tragédies et de sa gloire « Oui, repondit Corneille, je suis saoul de gloire et affamé d'argent. » En effet, presque toujours éloigné de Paris, et peu disposé par nature à traiter les affaires posi iives, l'auteur de Polyeucte ne tirait point de ses œuvres le produit qu'il était en droit d'en attendre *. La chute de Théodore, en 4645, vint encore ajouter à ses embarras; heureusement on lui confia le soin de composer les vers qui devaient orner les triomphes poétiques de Louis le Juste, XIII" du nom, roi de France et de Navarre. Voici la lettre que Louis XIV lui adressa à ce sujet :

« Monsieur de Corneille, comme je n'ai point de vie plus

■ Journal des Débats du 18 mai 1840.

' Jusqu'en 1653, les auto«rs vendirent, pour une somme une fois payée, leun pièces aux acteurs. Au temps des débuts de Corneille, on avait une comédie en cinq actes pour trois écus; et quoiqu'une actrice, mademoiselle Beaupré, se plaignit que notre voëte eût fait renchérir les pièces de théâtre, il est certain aue Cimia et Poiyeucte furent loin de rapporter à leur auteur ce que les pièces ]m plus insignifiaDtes rapportent aujourd'hui aux dramaturges de» boulevard*.

«IKRRE CORNF.ILLE xt

illustre à imitor que ci-uo du feu loi, mou très-honoré «vigueur et ptTO, je n'ai poiui aus>i un piu» j^i au«i Jc«ii <jiu- de voir en un abri'gé ses glorieuses actions dignouient ivprésenlces, ni un plus grand soin que d'y faire travailler proniptcment. tt coinuie j'ai cru que pour rendre cet ouviajje parfait, je devais vous eu laisser l'expression, et à Valdor les dessins, et que j'ai vu par ce qu'il a fait que son invention avait répondu à mon attente, je juge par ce que vous avez accoalumé de faire que vous réussirez en cette entreprise, et que, pour éterniser la mémoire de votre roi, vous |)iendrez plaisir d éterniser le zèle que vous avez pour sa gloire. C'est ce qui m'a obligé de vous laire cette lettre par l'avis de la reine régente madame ma mère, et de vous assurer que vous ne sauriez me donner des preuves de votre affection plus agréables que celles que j'en attends sur ce sujet. Ce- [)endant je prie Dieu qu'il vous ait, monsieur de Corneille, en sa sainte garde. »

A l'époque à laquelle nous somuies parvenus (I6î7), Corneille s'était présenté deux fois à l'Académie française; mais sous prétexte qu'il ne résidait point habilueliemeut'à Paris, ou lui préféra la première fois .M. de Salomon, avocat général du grand conseil , et la seconde fois du Uyer; enOn il fut reçu le 22 janvier 1647, parce que, suivant Pélisson, « il fit dire à la compagnie qu'il avait disposé ses affaires de telle sorte qu'il pourrait passer une partie de Tannée à Paris. Il Le discours qu'il prononça , lors de sa réception , est peut-être le plus laconique et le plus insignifiant de tout cein qu'on ait jamais entendus à l'Académie. « Ce morceau, ditPalissot, écrit 4vec plus de négligence qu'aucun autre ouvrage de Corncûîe , semble prouver, par le peu de soin qu'il y donna, son mépris secret pour l'Académie, qui, après 3voir censuré le Cid par une basse complaisame pour le cardinal de KicLelieu, avait encore été assez injuste pour lui préférer deui fois deux hommes dont le nom est à peine

ITI PIKRRE CORNEILLE.

connu. On scnl combien un rcnicrcînient, qui lui rappelai! nécessnireuKMil ooUc donI)Ic injure, dut lui paraître pénible à fairo, et oonîbien d'ailleurs il était au-deSsous de lui. » , IlêracUus, Andromède, pièce à grand spectacle et à machines'. Don Sanchc d'Aragon. Nicomède, et les premier» chapitres de CImUailon ofoupèrent Corneille <lo 1047 à 1034. Il avait alors quarante-cinq ans, et jusque-là il n'avait guère compté que des triomphes. La France entière l'avait salué du nom de Grand; mais, en 1653, Pcrlharile éprouva le plus rude échec*, et Corneille, blessé au vif, résolut d'abandonner le théâtre. « Il vaut mieux . dit-il à celle occasion, que je prenne congé de moi-même que d'atlondre qu'on me le donne tout-à-fait; il est juste qu'après vingt années d/» travail je conmience à m'apercevoir que je deviens trop vieux pour être encore à la mode. J'en remporte cette satis. faction, que je laisse le théâtre français en meilleur état que je ne l'ai trouvé, et da côté de l'art ot du côlé des mœurs. »

• Les grands applaudissements que reçut Andromède poriorcnt les comcdient du Marais à la reprendre après qu'on eut abattu le tlicàlrp, d» Pelil-liourbon. Ils rénssinnt dans celle dépense ; et elle fut encore renouvelée en 1682, par la gracie troupe des Comédiens, avec beaucoup de succès. Comme on renchérit toujours sur ce qui a été fait, on représenta le cheval Pégase sur un véritable cheval, ce qui n'avait jamais été vu en France. Il joua t admirablement son rôle. ?t fa sait eu l'air tous les mouvements qu'i' nourrait faire sur terre. Il est wai que l'on voit souvent des chevaux vivants dans les opéras ù'ilaiie; mais Sis y paraissent liés d'une manière qui, ne leur laissant aucune action, produit nn elTel peu gréable à la vue. On s'y prenait d'une façon singulière, dans la tragédie (VAndromède, pour faire marquer au cheval une ardeur guerrière. Un leûne austère, auquel on le réduisait, lui donnait un grand appétit, et lorsqu'on le faisait parailie, un gagiste était dans la coulisse et vannait de l'avoine. L'animal pressa par la faim, hennissait, trépignait et répondait ainsi parfaite ment au desst^in qu'on s'était proposé. Ce jeu de théâtre de cheval contribua fort au succès (|u'eul alors cette tragédie. Tout le monde s'empressait de voii les mou\e:i ents singuliers de cet animal, qui jouait si parfaitement son rôle. [Â)iecdotes dramatiques, lonie I, page 78.)

' Malgré la chute, du reste méritée, de cette pièce, (V>rneille y avait cepeB> ianl df plojé asseï de ressources dramatiques pour que Racine en ait transport! lis principales situations dans Andromaque et dans Iphigénie.

PIERRE CORNEILLE. wn

Durant (a période que nous venons de parcourir. Corneille, nous l'avons déjà dit, vivait fanlôl à Paris, tantôt à Rouen. Après la chute de Perlharile, il se fixa complètement dans celle dernière ville , résolu à terminer la traduction de flinilalion, dont il avait déjà publié le premier chapitre, et à consacrer désormais tout son talent à des sujets pieux. Le 18 mars 1650, il avait vendu ses deux offices moyennant six mille livres , et tel était à cette époque son goût pour la retraite et le repos, que la seule charge qu'il ait conservée fut celle de marguillicr de la paroisse Sainl-Sauveur '. Rien de plus simple, de plus calme et de plus digne à la fois que la vie du poète au sein de sa famille et dans ce volontaire oubli de sa gloire; son fière Thomas avait épousé Marguerite de Lampérière, et les deux WBurs, unies comme les deui frères, se vouaient sans ré» Berve à leur bonheur. Les deux ménages habitaient deux maisons contiguës, et telle était l'inlimilé et la confiance de

• < Le grand Corneille surcéda a son ppre comme fabricien de cette paroi^e. la tlgnature j brille aai comptes de 1648, 1649, 1650. — Aux comptei du IfiSl- 1852, l'écriture de ce grand homme remplit trente-trois pa^cs entières. Tout est de ta main. C'est l't'iat îles recettes et dépenses de la paroisse, que Pierre Corneille présente, comme trésorier en charge, à ses confrères. Le Vibellc 'le ce compte commence ainsi :

« Compte et estât de la recepte, mise et despense que Pierre Comcilli*, e»« eajer, cj devant advocat de Sa Majesté anz sieçei généraux de la TaMe à» Marhre du palais à Rouen, trésorier en charge de la paroisse Samt-Sauvrur ds dit Rouen , a faite des rentes , revenus et deniers appartenant! à la dictfl ^tite, etc. >

< Soit le compte détaillé de la recette, écrit avec beaucoup de netteté et classe 4ans on ordre remarquable C'est la même année que Corneille écrivait peut-être, avec la même plume qui avait tracé lo compte de sa paroisse, sa ti-j;,-o<li« de fficomide ; il n'y a pas a douter qu'il ne l'ait compulsée à Rnnen. >

« Il ett curieux de voif le u-rand Corneille interrompant ses sulilimes iii«pir»lions, et laissant Nironieiic et les nomalns pour aller faire raccommo 1er un» dtê branches du chawltlter à irnii brancha, et faire ref.iire le pelit cKanl^ litr de l'église Saint-Sauveur, pour s'occuper de la fournilura du luminairi, t^niUlU, hutle, et de ftieuroije du thanJtlitr$ *t de (• Unième de l'éjUtef

XVIII PltHHE CORMOliJ.E.

Pierre et de Thomas, qu'ils ne songèrcnl jamais à partager les successions échues à leurs femmes. Un poêle tragique, qui fut comme Corneille un homme de bien, Ducis, a célébré dans des vers pleins de charme et d'atlondrissement le Ménage des deux Corneille. C'étaient, dit-il en parlant de Marguerite et de Marie de Lampérière, c'étaient :

De bonnes mores,

Des femmes à leurs maris chères, Qui les aimaient jusqu'au Irc'pas; Deux tendres sœurs qui, sans d('bats, Veillaient au bonheur des deux frérea, Filant beaucoup, n'écrivant pas.

Les deux maisons n'en faisaient qu'une; Les clefs, la bourse était commune :

Les femmes n'étaient jamais deui.

Tous les vœux étaient unanimes , Les enfants confondaient leurs jeux, Les pères se prêtaient leurs rimes, Le même viu coulait pour eus.

Madame de Fontenelle (Marthe Corneille) ajoutait un nouveau charme à cet intérieur si honnête et si paisible ; lorsque Pierre avait écrit quelques vers nouveaux , il s'empressait de les lire à sa sœur, laquelle, suivant le témoi-

pour recevoir U$ loyers des boutiques du timetière, débattre les droits d'eaterrcment, et compter la cueillette des Imtiint de quête. >

c Le séjour proloni,'é de Corneille dans sa ville natale, contrairement à l'opinion généralement accréditée, se trouve confirmé par les registres de Siimt- Sauveur. Nous avons dit que sa signature y figure dans les années 1648, 4>?, 51, 52; nous l'y retrouvons presque sans discontinuité jus'pi'en 1662 ( les années 1656, 59 et 61 font seules exception), époqiie où l'on suppose qu'il quitta Rouen pour aller a Paris. A partir de 1662, en effet, son nom ne reparaît plus» — C'est dans ce laps de temps, les quatorze ann( es qui se sont écoulées, de 1648 à 1662, que parurent sur la scène : Andromède, 1650, — Don Sanch» d'Aragon , 1650 , — iMcomèdc, 1651, — Pertharite, 1653, — OEdipe, 1659, — la Toison d'or , 1660, — Serlorius, 25 février 1662. — On peut affirmer que ces ouvrages, ainsi que l'Imitation en vers de J.-C. , ont été composés à RoueO| dans la petite maison de la rue de la Pie. >

A la suite du compte présenté par l'auteur du Cid, aux trésoriers de la paroisse, on lit la note suivante :

< Il a esté douue par le sieur Corneille au trésor de la dicte église, un drap de veloux noir mortuaire pour lequel mademoiselle sa mère a contribué de la lomme de cent livres... parce que le diet sieur Corneille aura lu faculté de s'en jervir pour eulx et sa famille et domestiques... »

Ce don prouve que Corneille avait à celte époque (165.') l'intention de T)vr« eî de mourir à Rouen. (A. Deville,- Précis analytique des travaux de l'Àca- Ùémi* iis scitnceSf arts, etc., de Roïien, pendant l'année 1840.J

PIERRE CORNEILLE. xix

Çnî^e de Vigiiciil de Manille, « n'eût pas moins brillé que les deux autres si la naliire selail avisé d'en f';iii.- un Iroi* sième Corneille, mais qui devait être ce qu'elle a été, pour donner à ses frères un neveu digne héritier de leur mérite et de leur gloire •. »

En 1656, Corneille fît paraître la cinquième el dernière partie de l'Imilaliov*. Tout en travaillant à cet ouvrage, que M. Guizot regarde avec raison comme le fruit de sa piété plutôt que de son talent', il prépara ses Irnis discours

' La vie calme et grave de notre ppële a inspire à M. Saint-Marc Girardio de Iro^nDgénieuses réflexions : < Chose admirable et instruclive '. cet homme qui créait de si grands caraclores, qui savait être tour à tovr on le Ciil, c'està-dire le plus brillant et le plus passionne des clievalicrs, ou l'empereur Au.guste pardonnant à Cinna, ou César, on Serloiius, où était-il tout cela? Il Tria.t dans son simple ménage de Rouen eu de Paris, dans sen paisîlili' iuléricnr, entre sa femme et >es entants. Machiavil raconte dans une de ses lettres (|ue le matin, à la caTiip:igne, il aimait à aller à l'anberi;e voisine entendre causer ks bouviers el les charretiers du village ; puis, raprcs-midi venant, il rentrait cticx lui, s'hahillaK de soie ou de velours, entrait dans son cabinet, et, nuvrunt M>3 livres, conversait avec les grands génies de l'antiquité, dont il était et se •entait l'ésal. Ce contraste plaisait à cette àme blasée el à cet esprit curieux. Il l'eCt trouvé sans le chercher; mais il le cherchait, et s'en Taisait une fête. Oh! que j'aime bien mieux la simplicité de Corneille! Il ne ineltait pas ses babits du dimanehe pour converser avec ses héros. Il les évoquait sans efl'orl ConiHie S3ns orgueil, et ils venaient daas cette àme qui était de leur ran;;, sans l'inquiéter si leur divin hôte baliitait un palais ou une simple inai^oii, était un prince ou un poëte. Ce qu'il y a de plus beau encore, c'est que la fri-quentation de ces grandeurs de l'Histoire ou de la Fable ne troublait pas la modestie et le repos de l'àme du poêle 11 faisait des rois, et ne voulait pas être baron ou tribun. Il ne songeait pas un instant à élever sa personlie à la taille de sei héros ; il ne voulait pas jouer dans le monde les rôles qu'il inventait pour la SCC.1C, cl c'est là ce que j'aime ilans nos LTaiiMs auteurs du dix-seplienie siec:e, dans Corneille, ilans Molière, dans Racine c'est qu'ils ne se croient pas obligé» d'itre les rivaux on les singes de leurs héros. Ils s'accommodent fort bien de la vie tim|ilc cl bourgeoise que le sort leur a faite, et ils ne s'en croient pai moins propres à reirésenler les grandes actions et les grandis caractères de ia Fal.le ou de l'Histoire. Ils mettent dans leur vie le calme et la modestie de leur fortune, et dans leurs héros l'élévation et la lierté de leur imagination. De celte manière, leu/ vie est plus heureuse et leur géuie plus libre. Corneille ue veut être ni le jeune Cid, ni le grand César, ni l'empereur AuLiiiste ; il est poëte. Bacine ne veut niettn- dans &es amours ni la sombre mélancidie d'Oreste, Di b dirticile résignation de Titus : iî est poëte, et il veut exprimer les divers c«lactoret de Tamour. > (Journal det Débats, 10 janvier 1852.)

' La première avait paru en 1G5I, la seconde en 16'.2, la troisième en 1653, la qiiaLrienie en I6i4.

' .\pres l'rfthaitie, CoroeiHe, rebuté du thé.'itrc, entreprit la traduction ea ver» de l'/mil.jMO'i </r Jiiui-ChrUl. Il y fut porté par des pères jésuites de set Mois, par des •«•tlrr.'-i is de piélc qu'il eut toute sa vie, et peut-être autti par

tx PIERRE CORNEILLE.

$ur l'art dramatique, et les examens de ses pièces. « Téinoigna{;e honorable, dit l'écrivain que nous venons de citer, de la bonne foi d'un grand homme assez sincère avec lui-même pour s'avouer ses défauts, et avec les autres pour parler sans détour de ses talents; preuve irrécusable d'une raison droite et forte à laquelle il n'a manqué que l'expérience du monde; et leçons utiles encore aujourd'hui pour les poêles dramatiques, car ils y trouveront tout ce que rexpcricnce de la sccno aiait enseigné à Corneille sur les situations et les effets de théâtre, qu'il connaissait d'autant mieux qu'il ne les avait étudiés qu'après les avoir devinés, comme il chercha à s'instruire des règles d'Aristote pour justifier celles que lui avait dictées son génie »

Corneille, quoique éloigné de Paris, y régnait encore au théâtre par ses chefs-d'œuvre. Les pièces de Pcwsset de Montauban, de Du Ryer, de Bois-Robert, de Chapuzeau, jouées Jans la capitale pendant sa retraite à Rouen , ne faisaient que rendre encore plus sensible la supériorité de son génie. Fouquet le sollicita vivement de reprendre la plume, comm* le poëte lui-même nous ra{i|)rend dans ces vers ;

Laisse aller ton essor jusqu'à ce grand gente, Qui te rappelle au jour dont les ans t'ont bannie. Muse, et n'oppose plus un silence obstine A l'ordre surprenant que sa main t'a donne.

Oui, généreux appui de tout notre Parnasse, Tu me rends ma vigueur lorsque tu me fais grâce. Et je veux bien apprendre à tout notre avenir Que tes regards bénins ont su me rajeunir...

r*ttivite de son génie, qui ne pouvait demeurer oisif. Cet ouvrage eut un suct^ prodigieux, et le dédommagea en toutes manières d'avoir quitté le théâtre. Cependant, ai j'ose ec parler avec une liberté que je ne devrais peut-être pas me permettre, je ne trouve point dans !a traduction de Corneille le plus grand charme de l'Imitation de fésus-Christ, je veux dire sa simplicité et sa naïveté. Elle se perd iluus la pompe des vers qui était naturelle à Corneille, et je crois même qu'absolument la forme de vers lui est contraire. Ce livre, le plus beau qui soit parti de la main d'un homme, puisque l'Évangile n'en vient pas, n'irait pas droit au cœur comme il fait, et ne s'en saisirait pas avec tant de force, s'il n'avait un air naturel et tp-^dre, à quoi la nég.igcnce même du stylo aide bea» toup. (Fonteuclle.)

PlEllRE CORNEILLE. wi

Je sens le mémo feu, je sens ta même audace, Qui lit plaindrj le CiJ, qui fil combattre Horace; Et je me trouve encor la main qui crayonna L'ame du grand Pompée et l'esprit de Cinna. Clioisis-moi seulement quelque nom daus l'Iiiitoire.»

Fouquet choisit OEdipe. Le poète se mit à l'œuvre, et la Iragédic liouvolle fut représentée avec succès sur le théâtre de Ihôlrl lie Boiiigogne, le 24 janvier l6o9. La Toison d'or (I6GI) et Sartorius (i(»62), accueillis comme OEdipe par la faveur publique, réconcilièrent Corneille avec l'art qu'il avait élevé si haut. Pour être plus près du succès, il résolut de revenir à Paris, où nous le trouvons au mois d'octobre lf)62. L'année suivante il fît représenter Sophonisbe, qui donna lieu, de la part de d'Aubignac, à de violentes critiques; mais, comme dédommagement, il reçut de Colbert une pension de deux mille livres *.

Il Cette pièce, dit M. Viclorin Fabre, en parlant de Sophonisbe, ne fit point oublier, ou plutôt fit remettre au théâtre la tragédie qut> Mairet avait donnée sous le même titre sept ans avant le Cid ; mais on sut gré à Corneille de quelques traits de caractère et de mœurs rendus avec énergie et qui rappelaient Cinna. Ou crut retrouver dans Olhon (1654) le même genre de mérite à un degré supérieur. En effet, quelques morceaux, ou, si l'on veut, quelques vers tels qu'on devait les attendre de Corneille inspiré par Tacite, une exposition adroite, et tracée avec beaucoup d'art, Tout soutenue longtemps au théâtre, où Agcsilas (166G), AlUla (1667), ne firent que se montrer. » Tant d'échecs successifs attristaient et aigrissaient Corneille, lorsqu'un nouveau sujet de mécoo-

' Costar et Chapelain furent cliargos par Colbert de dresser les listes dci écti- Tain* qui puiivaieul |iaraitrc mériter les faveurs du roi. Coslar, sur sa liste, appelle Corneille « le premier pocle du monde pour le llié;Urc. » — € C'est, dit Cha|>elain de son cote, un prodige d'esprit et l'ornement du tliéâtre français. Il » de la doctrine et du sens, lequel parait néanmoins plus dans tout le détail de ses piécc>, que dans le i:ros, ou tres-souvcnt le dessein porte i faux. > Chapelain, qui s'était inserit sur sa propru liste, en faisant de lui-même un ^aiid élogCi %U mieux 4ra>t« que Corneille. 11 eut <,roi8 mille livres.

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tentcinent vint raflliger encore. Hoiiricllo d'Aiigli-lorre, qm n'étail alors que duchesse d'Orléans, avait éprouvé pour Louis XIV une inclination profonde et partagée; mais la raison celte fois l'emporta sur l'amour. Belle-sœur du roi, Henriette comprit, comme ce prince, qu'il fallait dompter Dne passion dangereuse et coupable. Elle la dompta en effet, mais en gardant au cœur une blessure secrète, et, cherchant dans l'histoire une situation analogue à la sienne, elle eut la fantaisie singulière de voir représenter sur le théâtre les Adieux de Titus et de Bérénice. Le marquis de Dangeau fut chargé d'engager secrètement Corneille et Racine à traiter ce sujet. Les deux poêles se mirent à l'œuvre, croyant chacun tiavailler seul. La Bérénice de Racine, jouée le 2< novembre 4G70, par la troupe de l'hôtel de Bourgogne, eut trente repiésenlations consécutives. La tragédie de Corneille, Tile et Bérénice, jouée le 28 du même mois pai' la troupe de Molière, fut au contraire accueillie avec une grande froideur, et le vieux poète dut se sentir d'autant plus blessé de la préférence du public, qu'ayant été consulté par Racine sur la tra;;édie à' Alexandre, il l'avait engagé, tout en louant la facture de ses vers, à renoncer à la poésie dramatique pour laquelle il ne lui croyait qu'une médiocre vocation. Le duel dont nous venons de parler, c'est le mot don.l se sert Fonlenelle , rendit Corneille injuste à l'égard de son jeune rival, et celui-ci eut le mauvais goût de l'irriter plus vivement eiicoie en parodiant dans les Plaideurs des vers du Cid. « fSe iient-il donc qu'à un jeune tiomme , s'écria tristement le grand poète, de venir ainsi tourner en ridicule leg vers des gens? »

L'occasion s'offrit bientôt à Corneille de prendre sa revanche vis-à-vis du public, et de montrer aux Doucereux, c'est ainsi qu'il appelait les partisans de Racine, que lui aussi savait parler le langage de la passion. Molière, chargé de composer une pièce à grand spectacle pour le carnaval de 1674,

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ehoiut ia fable di' Psyché; mais, pressé par le temps, il ne eotnposa que le prologue , le premier acte et quelques scènes du second et du Iroisiome, laissant à Corneille le soiu d'achever la pièce, et à Quinault le détail des intermèdes. Dans la partie qui lui fut confiée, et surtout dans la dédaraiion de Psyché* à l'Amour, l'auteur du Cid retrouva le feu le sa jeunesse, et nous ne craignons pas de dire que Racine •ui-ménie n'a jair.ais fait entendre d'accents plus passionnés. Ce fut là le dernier succès. Malgré quelques vers éclatants et quelques situations fortes, Pulchérie (1672) et Surèna ( 4674 ) lurent accueillies avec une indiflérencc qui acheva de décourager leur auteur. Louis XIV, qui savait comprendre et honorer la vraie grandeur, Louis XIV, qui devait comme Corueille essuyer tant de revers après tant de triomphes éclatants, voulut donner une noble consolation k l'homme qui avait fondé l'art dramatique dans ce royaume où lui-même, le grand roi, avait fondé le gouvernement, et il fit représenter à Versailles Cinna, Pompée, Serlorius, OEdipe et Rodogune. Profondément touché de ce témoignage, le poète remercia le prince par des vers digues de sei plus beaux jours-, et certes, s'il se trompe dans l'appréciation de quelques-unes de ses œuvres, il est juste du moinfi de reconnaître qu'il n'a jamais parlé un plus beau langage;

Kst-il %Tai, grand moDarque, et puis-je me vanter Que tn prennes pbisir à me ressusciter, Qu'au bout lie quarante ans, Cinna, Pimpée, Boracêt Reviennent a la mode, et retrouvent leur place, Et i|ue l'beureux brillant de met jeunet rivaux N'ôtc (min', leur vieux lustre à met premiers travaaxT

Aciieve : Ut Jernieri n'ont rien qui dejénère. Bien qui les fasse cruire enfants d'un autre père ; Ce sont des malbcun-ux étoufr<'s au berceau, Qn'un seul de tes regards tirerait du toinbean. Ou voit Sertoriu*, OEdipe, RodO(june, Rétablis par ton choix dans toute leur fortune; El cir choix niuutri-rait qu'0(/u>n et Suréna Se joiit pas des cadets indignes de Cinna. Sophonube à son tour, Attila, l'ulcherie, Reprendraient pour le plaire une seconde vi« \

XXIV PIEHRE COKNEILLE.

Âgésilat en foule aurait des tpcclatotirs, Kt Dirénice eiiliii troiiverail des acteurs. Le p»uple, je l'avoue, et lu cour les Jrjirailent; Jt faiblis, ou du moins ils se l» persuwtent : Pour bien écrire cncor j'ai trop loiig-tcinps écrite El les rides du front passent jusqu'à l'esprit. Mais contre cet abus que j'aur»is de suffrages, Si tu donnait les liens à mes derniers ouvrages! , Que de tant de bontés l'impérieuse loi Baméuerait bienlAt et peuple et cour vers moi !

« Tel Sophocle à cent ans charmait encore, Athènes, > Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veinet, » Diraient-ils à l'envi, <• lorsqu'OEilipe aux abois, » De ses juges pour lui gagna toutes les voix. » Je o'irai pas si loin ; et si mes quinze lustres Font eneor quelque peine aux modernes illustres, S'il en est de fAcbeux jusqu'à s'en cha^'riner, Je n'aurai pas long-temps à le: ■•■•■••••uiuer.

Ceci était écrit en -1676, et ce fut comme le chant do cygne, « Dès ce momeni, dit Fontcnelle, il ne pensa plus qu'à mourir chrétiennement. Il ne fui pas même en état d'y penser beaucoup la dernière année de sa vie. » En effet, les facultés intellectuelles de l'illustre vieillard s'affaiblissaient de jour en jour, et la situation de fortune dans laquelle il se trouvait ajouta beaucoup à la tristesse de ses derniers moments. Un de ses 'parents, qui le visita en -1679 (il avait alors soixante-treize ans), nous a transmis dans la lettre suivante des détails qui parlent plus haut que tout ce que l'on peut dire.

« J'ay veu hyer, dit l'auteur de cette lettre, M. Corneille^ noslre parent et amy; il se porte assez bien pour son aage il m'a pryé de vous faire ses amitiez. Nous sommes sortys ensemble après le disuer, et, en passant par la rue de la ^archeminerie, il est entré dans une boutique pour faire raccommoder sa chaussure qui estoU décousue. Il s'est assis sur une planche et moy auprès de luy^ et lorsque l'ouvrier eust refaict, il lùy a donné trois pièces qu'il avoit dans sa poche. Lorsque nous fusmes rentrez, je luy ai offert ma bourse; mais il n'a point voulu la recevoir ni la partager.

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J'ay pleuré qu'un si giaïul gt-nio fust rcduil à cet excès d misère. >

On a Jit, mais sans preuves suffisanles, que la inorl d« Colborl , en <683, fit suspendre la pension de deux mille livres qu'il avait touchée jusque-là; toujours esl-il que, peu de jours avant sa mort, il se trouvait réduit à une telle détresse, que Boileau se rendit auprès du Roi, et lui offrit de faire l'abandon de sa pension, en disant qu'il serait honteux pour lui de la toucher, lorsque Corneille mourant manquait du nécessaire. Le Roi donna deux cents louis, secours tardif et qui ne profita guère, car il s'était à peine écoulé quarante-huit heures, que le grand poète avait cessé d'exister. Il mourut dans le logement qu'il habitait rue d'Aigenleuil (n" AS), pendant la nuit du 30 septembre au ]•' octobre 1684. Le surlendemain il fut inhumé à Saint-Roch comme le te moigne l'acte suivant

" L'an IC84, le 2 octobre, M. Pierre Corneille, écuyer, ci-devant avocat général à la Table de Marbre de Rouen, âgé d'environ soixante-tlix-huit ans, décédé hier rue d'Argentenil, en cette paroisse (Saint-Roch), a été inhumé en l'église en présence de M. Thomas Corneille, sieur de L'IsIe, demeurant rue Clos-Georgeau en cette paroisse, et de M. Michel Réclieur, prêtre de celte église, y demeurant proche. » Signé : Corneille et Btcurxn. »

Dangeau , en rendant compte de cet événement dans son Journal, se borne à dire : « Jeudi 5, on apprit à Chambord la mort du bonhomme Corneille. » Depuis ce jour, cent trente-sept ans s'écoulèrent avant qu'une pierre tumulaire indiquât, dans l'église Saint-Roch, la place où reposaient les restes de l'auteur du Cid, et ce ne fut qu'en l8-2i qu'ua médaillon de marbre et une épitaphe consacrèrent le souve» nir de son inhumation.

Corneille avait eu de son mariage six enfants :

{• Marie, née le <0 janvier 10 52;

«VI PIEIUÎK CORNEILLE.

'2° Pierre, capitaine tic cavalerie, genlilliomme ordiDaira de la chambre du Roi, né le 7 septembre 1643, mort à Piris lo 51 janvioi' 1698;

5° Un autre fils, lieuleiiant de cavalerie, (ué au siégeât Grave, en 1674;

4<* Charles Corneille, né en 1653, mort en 1667;

5" Thomas Corneille, abbé d'Aiguevive, niorl en 1699*;

6° Marguerite Corneille , religieuse dominicaine '. « La descendance directe de Corneille, dit M, Taschcreau, le parti qu'avaient pris sa fîlle Marguerite et son fils Thomas, l'une d'entrer aux Dominicaines, l'autre de revêtir la soutane, la mort prématurée de Charles, la mort gloi icuse du lieute- □ant de cavalerie, avaient concentré tout Tespoir de la perpétuation de son sang et de son nom sur la léte de sa fille Marie, madame Guénébault, puis madame de Farcy, et sur celle de Pierre Corneille, le capitaine, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi. La descendance de madame de Farcy, ajoute M. Taschereau, s'est éteinte dans les jours sanglants de la révolution. » Elle s'est éteinte, sur i'échafaud, le 17 juillet 4795, dans la personne de Charlolle Corday, l'arrière-petite-fille de Corneille. Quant aux héritiers directs de ce beau nom, ils se sont perpétués jusquà nos jours, et, chose triste à dire, quelques-uns des re|)iésentants de celle grande noblesse ont eu, comme leur illustre aieul, à lutter contre la misère et la souffrance ».

' Cet ahlio recul le nom de Corneille-Tacite, pour expnmer sa taciturnite, plaisanlerie qui faisait allusion à l'historien romain Coraelius Tacilus.

' Voyez Taschereau, Vte de Corneille, p. 340.

•Ou consultera avec intérêt pour l'histoire ilétaitlee de (a faniille de Corneille, VHittoire de ComeilU de M. Taschereau, liv. !▼. Mous croyons doloir donner ici, d'après le même biographe, le tableau de la descendance direcU ^u poëtc.

On y remarqueral'un des noms les plus célèbres de l'hisloare de la reTolution, et sans aucun doute la femme illustre qui l'a porte, avait puis, dans les vers d« jon aïeul l'enthousiasme antique et vraiment romain, qui l'cleva non-seulement tu-dessas de soo sexe, mais encore au-dessus des hommes de son temps.

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