‹ uvres des deux CorneilleChapitre 3 sur 433 · îs · texte numérisé non relu

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sxviii PIERRE CORNEILLE.

Autant les contemporains de Corneille, tout on accueillant ses œuvres avec enthousiasme, se montrèrent indifférents pour sa personne, autant la postérité s'est montrée à son tour empressée dans ses hommages. En iTD'i, Boissy d'Anglas demanda que la reconnaissance du pays lui élevât une siatuc. L'Assemblée nationale accueillit la proposition avec de vifs applaudissements. Mais il en fut de la statue comme de la tombe. Ou attendit, ou plutôt on oublia, jusqu'au moment où la Société d'émulation de Rouen, et surtout son président, M. Dcsligny, rappelèrent à la France qu'il lui restait une dette à payer à l'un de ses plus illustres enfants. L'appel cette fois fut entendu, et, le \9 octobre4834*,

La position radieuse de q»nelqiios-uns des membres de la famille Corneille a ému à diverses époques l'opinion publique. On sait que l'cdiliou de Voltaire t été faite au profit d'une pelite-iiièce de l'auteur de Cinna, Marie- Franchie Corneille.

« Presque toutes Its tètes couronnées de l'Europe, dit Grimm dans sa Correspondunce, et grand nombre d'autres princes ont contribué au succès de cette eiitrc|irise (l'impératrice do Russie souscrivit pr.ur deux cent cincpiante exem» plaires; l'empereur d'Antriclie pour deux cents; Louis XV pour deux cents; Voltaire pour cent). Mademoiselle Corueillc, née dans l'obscurité et l'indigence, a trouvé un second père dans Voltaire. Elle lui doit son éducation et son établissement. Après l'avoir retirée chez lui, il l'a mise à l'abri du besoin par une rente viagère de 1,500 fr. Il l'a ensuite dotée d'une somme de 20,000 fr., et mariée à un ol'licier de dragons, M. Dupuits, établi dans le pays de Gex. Madame Diipuils toucha idus de 50,000 fr. du produit de celte sousCM|)tion. >

On trouve, sur ta descendance; de Corneille, des détails intéressants dans les Monileurs du 4 février 1797; du 14 pluviôse an x ; du 2 août 1818, et du 29 janvier 1825. — On voit dans ce dernier numéro que Charles X, sur le rappoi? du duc lie Doudcauville et à la demande de l'Académie Irançaise en faveur de» descendants de Corneille, fonda en 1825 une pension de 2,000 fr,, et décida que cette pension serait payée entre les mains du secrétaire de l'Académie, laissant à l'Acadéxie le soin de répartir ce don entre les descendants de Pierre Corneille, dont la position lui paraîtrait plus spécialement mériter ce bienfait.

' Voir, pour los détails de l'inauguration, le Moniteur du 22 octobre 1834.

Les membres alors vivants de la lamiUe de Corneille assistaient à la solennité. C'étaient : mademoiselle Jeanr i-Marie Corneille; M. Pierre-Alexis Corneille, inspecteur de l'Académie de "^^r; M. Joseph- M iciiel Corneille, employé des contributions indirectes à ra<i.j, ~Z. .":,— r^-^u»^er Corneille, conservateur du dépôt des livres au ministère de l'instruction publique. — M. Jules Janin a rendu compte de la cérémonie d'inauguration {Journal ties Débals da 27 octobre 1834) dans un article fort piquant intitulé : Réponse du grand Corneille à de petits discours. M. Janin dit, entre autres choses, qu'au lieu de prononcer des apologies acrdéniiques, < il fallait venir tout sim[)lement au pied ie la statue, lever son cnapeau, saluer et se taire. > Et il ajoute : .t Ne me parlez pas des grand- 'iiscours. Napoléon, au tombeau de Frédéric le Grand, reste uni heure immobile, la tète penchée dans une contcmplilion muette. »

PIKKRI-: COHNEILLE. ixix

a ville de Rouen saluait l'iinago du grand homme que la Grèce anlique eùl placé auprès de Sophocle cl d'Ksdiyle, et que l'Europe place au premier rang de ces génies dont la gloire appartient à lliumanité lout entière, qu'ils s'appcllenl Dante, Lope de Vega, Goethe, Corneille ou Shakespeare.

Lorsqu'il s'agit d'un homme tel que le poète dont nous renons d'esquisser la vie, les moindres détails prennent de l'importance et de l'intérêt ; aussi avons-nous cru devoir rassembler quelques anecdotes et quelques renseignements relatifs à la personne même de Corneille, pour donner son portrait après avoir donné son histoire.

Fontenelle nous apprend, et sur ce point il est d'accord avec tous les écrivains du dix-septième siècle, que l'auteur du Cid « avait l'air fort simple et fort commun, toujours négligé et peu curieux de son extérieur... II était assez grand et assez plein... Il avait le visage assez agréable, ui\ grand nez, la bouche belle, les yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués et propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un buste*. Sa piononeiaiicn n'était pas iou» a faii uelîe; il lisait ses vers avec force, mais sans grâce, h Au reste, il avait lui-même le sentiment de ce défaut, et il en fait naïvement l'aveu dans ees vers :

JTai la pluiiip rocnniie et la bouche stc'rile... Et Ton peut raremi-nt m'ccouler sans onnni, Que quand je me produis par la bouche d'aulnii.

Cette gaucherie du grand Corneille, ce manque d'agré-

• Ce Tut un tros-roli'brp ijravcur normand, Lasoe de Caen, qui fit le pfmiei le portrait de Corni'illc, alors â'„'p de ircnlc-sepl ans. Charles Perrault, dam a* Galerie, sVst Irompt- en attrilmant à Pierre les traits de Thomas, fort ain-s cependant a rci onnaitre, a cause île la presse verrue qu'avait au visât;!' lauleu» du Cnmte d'Eisez. — Voir : Découverte du portrait de Pierre Corneille, par Charles Lebiun ; Hicherchei hiêloriquti et erUiquu à te iujet, pur M. UeUit Boucn, i8i8> iu-8*.

XXX PIEIIUE CORNEIl.Li:.

mollis exlériouis, sont attestés pnr tous les conlcmporain» : La Bruyère le représenle coinnie un lioinme « simple,

timide, d'une ennuyeuse conversalion qui prend un

mot pour un autre... qui ne sait pas réciter ses pièces, ni lire sou écriture.., » Vigneul de Marvillc eu trace un portrait à peu près semi)lable :

« A voir M. de Corneille, on ne l'aurait pas cru capable de faire si bieu parler les Grecs et les Honiaius, et de donner un si grand relief aux sentiments et aux pensées des héros. La première fois que je le vis, je le pris pour un marchand de Rouen. Son extérieur n'avait rien qui parlât pour sou esprit... Il se négligeait trop, ou, pour mieux dire, la nature qui lui avait été si libérale en des choses extraordinaires, l'avait conmie oublié dans les plus communes... Sa conver sation était si pesante qu'elle devenait à charge dès qu'elle durait un peu. Quand ses iamiUers amis, qui auraient sou haité de le voir parfait on tout, lui laisaieut remarquer ses légers défauts, il souriait et disait : Je n'en suis pas moins Pierre Corneille. Il n'a jamais parlé bien correctement la langue française, peut-être ne se mettait-il pas en peine de cette exactitude. » »

Voltaire, dans sa Correspondance générale *, raconte que son père avait connu Corneille, et qu'il l'avait entendu dire que « ce grand homme était le plus ennuyeux mortel qu'il eût jamais vu et l'homme qui avait la conversation la plus basse. » Chez une nation comme la nôtre, vaniteuse et prompte à se laisser prendre aux apparences, chez une nation où la recherche de l'esprit a trop souvent tué le bon sens, Corneille dut nécessairement souffrir de cette manière d'être peu sympathique, et de ce que l'on pourrait appeler le prosaïsme de sa tenue, « Aussi le pauvre homme, dit Voltaire, était-il négligé comme tout grand homme doit l'être parmi nous... On se moquait de lui; il allait à pied; il ar*

' Œuvres complète!, ëdit. Henouard, t. XLI, p. 328.

PILRRK CORNEILLE. xxxi

rivait croHé de ilicz son libraire à la comédie. Oiv siflla se» douze deinii'ics pièces; à peine trouva-t-il des comédiens qui voulussenl les jouer. » — « Ne croyez |)is que ce soient mes vers qui m'allirent toutes ces caresses, disait Racine à son fils aîné pour le dolourner de la poésie. Corneille fait des vers cent lois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde. On .ne l'aime que d;ins la bouche de ses acteurs... Moi je mécontente de leur tenir des propts amusants et de les entretenir de choses qui leur plaisent. »

Sous l'àprelé de son écorce, et malgré « son hunieur' brusque et quelquefois rude en apparence, • Fontenelle nous apprend que Corneille « au fond était très-aisé à vivre, tendre el plein d'amitié... mélancolique et rêveur comme Molière, il lui fallait des sujets plus solides pour espérer Ou pour se réjouir que pour se chagriner et pour craio> dre. « L'honnêteté de ses principes, sa fidélité aux attachements sérieux, lui firent des amis dévoués dans toutes les classes, et même parmi ceux qui suivaient comme lui la carrière du théâtre et à qui sa gloire pouvait porter ombrage. Le maréchal de Granimont, le grand Condé, témoignèrent toujours autant d'affection et d'estime pour sa personne que d'admiration pour son talent.

« Ses camarades, dit M. Sainte-Beuve, le chérissaient et l'exaltaient à l'envi. Mais il contracta en particulier avec Kotrou une de ces amitiés si rares dans les lettres, et que nul esprit de ri\ alité ne put jamais refroidir. .Moins âgé que Corneille, Rotrou l'avait cependant précédé au théâtre, et, au début, l'avait aidé de quelques conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner à son jeune ami le nom louchant de père. Rotrou de sou côté se niontr digne de celte bienveillance, et dans la tragédie intitulé Sainl-Genest, il introduisit un pompeux éloge de Corneille Dioclélieu demande au héros de la pièce:

Quelle plume est en r>>gnc, et quel fameux esprit S'e*: >i:i|Ui!>i diD« le cirque, un plui» juste crédit T

ixxii PIERUl: CORMlILlE.

Genest rf'pond :

Nos plus nouveaux sujets, les plut dignes de nome.

Et les plus grands elVorts des veilles d'un grand liomoM,

A qui les rares fruits que sa muse a prdduil,

Ont acquis dans la scène un légitime bruit,

El de qui certes l'art comme l'eslime est juste,

Portent les noms fameui de Pompée et d'Auguste.

Ces poëmcs s;ins prix, où son llhutrc mjin

D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain,

Rendront île leurs beautés votre oreille iilolAtn-,

Et sont aujouni'bui l'ùme et l'amour du théâtre.

Si Corneille, dans les relations du monde, eut souvent i souffrir de sa gaucherie et de sa timidité, il eut aussi plus d'un? fois, en se montrant en public, l'occasion de jouir de sa gloire. « Étant venu un jour à la comédie, où il n'avait point paru depuis deux ans, les acteurs s'interrompirent d'eux-mêmes ; le grand Condé, le prince de Conti, ei généralement tous ceux qui étaient sur le théâtre, se levèrent; les loges ôuiyjrfint leur exemple ; le parterre se signala par des battements de mains et des acclamations qui recommencèrent à tous les enir'actes. Des marques d'une distinction si flatteuse devaient être bien embarrassantes pour un homme dont la modestie allait de pair avec le mérite. Si Corneille eût pu prévoir cette espèce de triomphe, personne ne doute qu'il ne se fût abstenu de paraître au spectacle *. » Fidèle à ses devoirs de fils, d'époux et de père, Corneille montra toujours aussi pour ses devoirs de chrétien, une in- ■violable soumission: « il avait, dit l'un de ses biographes, l'usage des sacrements, et récita touls les jours le bréviaire romain pendant les trente dernières années de sa vie. » Étranger à toutes les disputes religieuses de son temps, il toucha seulement une fois, et comme par accident, à celte brûlante question de la grâce qui soulevait tant d'orages Autour de lui, et par le choix des sujets pieux qu'il a traités^

' Ttbleau historique de îupril d*t liciérateurt, 1*85, in-g*, t. II, p. Mt

PIERRR CORNEILLE. xxxiii

il a fait voir qu'il .-ippaitenait de cœur h la grande Iradition chn'lii'inc; à la Iradition de ceux qui prient, et non pas de ceux qui disculonl. Ce foivont lecteur du bréviaire romain qui traduisait l'Imitation par esprit de pénitence, ce marguillier de la paroisse Saint-Sauveur qui conçut le personnage sublime de Polyoucte, est peut-être, par celte création, celui de tous les grands liommos du siècle de Louis XIV, qui s'est montré le plus profondémedt chrétien. Cette puissance du sentiment religieux chez Lorueille, est un fait dont on a, ce nous semble, tenu jusqu'ici trop peu de compte, un élément qu'on a trop négligé dans Tappréciation de son talent. Mais en revanche on s'est longuement étendu sur les sentiments profanes, et par cela même que l'on reprochait à Vautour du Cid de n'avoir point su parier le langage des passions, on a beaucoup cherché et discuté pour savoir dans queilc niesme il en avait lui-même ressenti les atteintes. Fonlenelle sur ce chapitre est d'une discrétion parfaite, • Son tem|)éramcnl, dit-il en parlant de son oncle, le portait à l'amoiir, jamais au libertinage. » Nous avons ^u plus haut combien il est difficile, par le témoignage même de Corneille, et au milieu des afûrmalions contradictoiies de ses historiens, de se former une opinion précise sur ce côté mystérieux de sa vie. La phrase de Fontenelle laisse subsister tous les doutes; et id il faut renoncer à un éclaircissement complet.

ilalgré son honnêteté, le caractère de Corneille a été l'objet de quelques reproches. Il fut, a-t-oa dit, jaloux des écrivains qui travaillaient comme lui pour le Ihéâlre. Il a parlé de lui-même avec une hauteur qui laisse percer trop d'orgueil, enfin il s'est montré à l'excès obséquieux à l'égai d def grands personnages iont il espérait obtenir quelque faveur pécuniaire'. M. Guizut, en plusieurs passages de sa belle étude,

' Ou a monie éti' plu't loin, cl voici ce qu'on lit dans le Pricit des iravaum 4t. t'Àcadimit de Jicmtfc, auo<Je 1834 : < De ce iju'ua contrat de 1683 dosa*

xxMv PIERHE COUNEILLE.

a olé conduit à discuter la valour de ces accusalioiis, et ii en a, selon nous, fort làoureuseniont allonné la gravité. » Singulier uiolange de hauteur et de Ijinidilé, dit-il', de ^iîjaeiip d'imagination et de simplicité de jugement! C'était seiilenionl par ses succès que Corneille avait été instruit de ses talents; mais une fois averti, il avait été et il était resté pieiuemeat convaincu : dès qu'il avait su que Corneille était un homme supérieur, il l'avait dit comme il le savait, sans imaginer que personne en pût douter :

Je sais ce que je yaux, et crois ce qu'on m'en dit,

dit-il lui même dans l'Excuse à Arisle, et, parlant de soq génie :

Quittant souvent la terre en quittant la barrière, Puis d'un vol élevé se cachant dans les cieui, Il rit du désespoir de tous ses envieux.

Je pense toutefois n'avoir point de rival A qui je fasse tort en le traitant d'égal.

En tombant sur cette âme pleine d'un tel sentiment d'elle même, les premières critiques étonnèrent Corneille commw un affront fait à l'évidence; elles l'inquiétèrent ensuite, et pour sa gloire, et pour cetle opinion qu'il s'en était formée; il eut peur d'avoir à douter de ce qu'il avait regardé comme certain, et il lutta d'abord avec la hauteur de la certitude, ensuite avec la violence de la crainte... Timide plutôt qu'eavieux, il s'affligeait moins des triomphes d'un rival, qu'il ne Craignait de voir oublier ses propres triomphes... La jalousie

B Pierre Corneille le titre d'ecuyer qu'il tenait de son père anobli, et de ce que là, au grand jom de Corneille, se trouve joinl. selon l'usage, un nom de lief .(Dainville), on a conclu que, à la lin de sa vie, phomme qui fit PoUjeucte mon- •'a une misérable vanité.

t Jlîis chez un notaire ne prenait-on pas tous ses litres en 1683? Un pèie <<e famille n'avait-il pas des raisons louables de n'en néglii,'er aucun 7 et Corneille, le meilleur dos |ières, pouvail-il et devait-il priver son fil^ d'avantages alois prisés, aujourd'hui encore jalousés?

» croire que Corneille a rougi de son nom et qu'il a voulu le masquer soui o liomile lief, c'est oublier le mot de sa vie entière : it tui» Pierre Corntille.»

' Corneiile et son temps, p. 176-177.

PlERRi: CORNEH^LE. xxxi»

ie Corneille fut celle d'un enfant qui veut qu'un sourire le rassure rouir? les caresses que reçoit son frère; c'était letfe faiblesse qui lui faisait voir dans tous les cvénenienls ce qui pouvait l'iuquiéler. Quant au reproche de servilisine etd'obaéquiosité, il sulfit, pour en comprendre toute l'cxagi ration, de se reporter à l'époque où vivait Corneille, et au lieu de l'âccuser il faut le plaindre. »

• Les mœurs lilléraires du temps, dit M. Sainte-Beuve, — et cette opinion est aussi celle de M. Guizol, —ne ressemblaient pas aux noires; les auteurs ne se faisaient aucun scrupule d'implorer et de recevoir les libéralités des princes et seigneurs. Corneille, en tète à! Horace, dit qu'ti a l'honneur d'clre à son Èmincnee... C'est ainsi qu'Attale dit h la reine La^dice, en parlant de Nicomède, qu'il ne connaît pas : Cel homme esl-il à nous? Les gentilshommes alors ce vantaient d'être les domestiques d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mène à expliquer et à excuser dans noire illustre poêle, ces singulières dédicaces à Richelieu, à Blonlauron, à Masarin, à Fouquet, qui ont si mal à propos scandalisé Voltaire. » Tout le monde aujourd'hui, comme II. Sainte-Beuve, excusera Corneille, en s'étonnanl que son siècle ait fait si peu pour lui, et que des écrivains, au nombre desquels ou est surpris de trouver Voltaire, «ient montré tant de sévérité à l'égard de ce grand poète qui lut, comme Molière, un grand honnête homme, de ce poète qui, dans sa vie chrétienne et sévère, oublia, comme l'avait fait La Fontaine dans sa vie dissipée, le soin de ses affaires, pour ne songer qu'à son art, qui n'eut jamais que des ressources insuffisantes et que son pays, qu'il ûvait doté de chefs-d'ûBir fre imnMrtels, laissa sans pain, à la veille de sa mort.

«xvi PIERRE CORNEILLE.

Dans les pages qu'on vient de, lire, en suivant Corneille dt'puis sa naissance jusqu'à sa mort, nous nous sommes appliqué à faire connaître l'Iiomme ; nous allons maintenant parler exclusivement de l'écrivain, en nous attachant surtout à reproduire les jugements les plus remarquables qui en ont été portés depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours, soit dans le blâme soit dans l'éloge. Ces jugements sont très-nombreux, car de tous nos poètes, il n'en est aucun sur lequel on ait autant écrit, autant discuté. Nous serons donc forcé de choisir et de nous arrêter seulement ■us choses les plus caillantes, en suivant toujours l'ordre des temps.

Nous meatioanerons ici, pour mémoire, les écrivains de troisième et de quatrième ordre, qui, comme d'Aubignac, Claveret et Scuderi, s'ameutèrent contre Corneille chaque fois qu'il dota la scène française d'un nouveau ciiel-d'œu- ?re. Ces insulteurs, qui se sont illustrés par l'oulrage, ne sont jamais parvenus à égarer l'opinion. Au-dessus d'eux, mais dans un cercle où l'hostilité ne dépassait pas, du moins eslérieurement, les limites des convenances, nous trouvons la plupart des habitués de Vhôlel de Rambouillet. On con çoit sans peine que les alcovisles et les précieuses n'aient rien compris à la langue énergique et éclatante de l'auteur du Cid, aux sentiments héroïques de ses personnages, eî ouoique l'on ait reproché souvent à Corneille do s'être inspiré, pour faire parler l'amour, des romans de son temps, iî «lait déjà si loin du pays de Tendre, que les hôles du noble hôtel se sentaient comme perdus dans ce monde nouveau dont il découvrait à leurs yeux les horizons infinis. Quant au puk)lic, il ne se méprit pas un seul instant, après la révélation du ^id, sur la portée de Corneille. Il l'accepta dés ce monieot

PIERRE CORNEILLE. xxxvii

lomme un génie cronleur, car il trouvait etinn dos hnnnnes lurtc (hoàtre où jusqu'alors il n'avait rencontré que des pers<iiin:i(;es de convention. Il apprenait à connaître avecleCtd, ks c'iil.ints des à^os héroïques de l'Espagne; avec Horace el Cinna, les Romains de la vieille Rome; avec Polyeurlp ^f" chrétiens des Catacombes. La partie é- ' jugea comme la masse du public. « Coi Évremond, fait mieux parler ies Grecs o Romains que les Romains, les Carthagino de Carthage ne parloient eux-mêmes... Il bon goût de l'antiquité •. » — « Vive notre vie. s'écrie à son tour madame de Sévigné; para» méchants vers en faveur des divines et sublimes qui nous transportent : ce sont des traits de maîtri. > . sont inimitables.., Croyex, dit-elle encore ailleurs, que ja mais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je disn'ap* prochera des divins endroits de Corneille. » Not--' n'avons pas besoin d'ajouter que l'admiration de cette feï//ne illustri pour notre poêle était si profonde, si passionné et par c^la même si exclusive, qu'elle la rendit injuste e'< vers Raciiyî. Sans doute elle se trompait quand elle ne vr-^ ait « rien Js parfaitement beau >> dans les vers de l'aute ir de Phldre et d'Àlhalie, mais peut-être avait-elle raison de .lire -^u' je- n'y trouve point ■ de ces tirades qui font friss» nnt-r «'itjme dans Corneille, d La Bruyère, tout en reprochant à notre poète • un style de déclamateur qui arrête action et la fait languir, el des négligences dans les vers et dans i'o\pression qu'on ne saurailcomprendredans un sigiand luiiiiine, reconnaît « qu'il ne peut être égalé dans les endimis où 1 excelle... qu'il avait l'esprit sublime... au'il eule\f. «-tonn maîtrise, instruit*. •

■ OF.uvret dr Saiot-Évremond ; Acniterdam, 1726, t. Il, p. 449. '■ Od a repri>cbo a Corocille îles fautes de langage; mais igniir<--i-<n qu'n k,j Uoguo, •! «urtoDt l'onbograpbe, éuit il peu 6xée, |ue cV»t t'.«riieille i|ol

ixxviu PrF.RRE CORNEILLE.

Chargé de répondre au discours di' réccpliou de TlK>ma8 Corneille, Racine saisit celte occasion pour rendre au génie et au caractère de Pierre un loinoi^'nage solennel d'adntira tion et d'estime. « La scène retentit encore, disait l'auteu le Phèdre, le 2 janvier <68S, des acclamations qu'excité enl à leur naissance le Cid, Horace, Cinna, Pompée, ton» .'S chefs-d'œuvre représentés depuis sur tant de (liéàtres, ' ^duits en tant de langues, et qui vivront à jamais dans la uche des hommes. A dire le vrai , où trouvera-t-on un ke qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant icellentes parties, l'art, la force, le jugement, l'esprit? 'le noblesse, quelle économie dans les sujets! quelle menée dans les passions! quelle gravité dans ios seutis! quelle dignité, et en même temps quelle prodigieuse -'■■■-' <.é dans les caractères! combien de rois, de princes, de -o de toutes nations nous a-t-il représentés, toujours tels qu'ils doivent être, toujours uniformes avec eux-mêmes, el jamais ne se ressemblant les uns aux autres! Parmi tout cela une magnificence d'expression proportionnée aux maîtres du monde qu'il fait souvent parler, capable néanmoins de s'abaisser quand il veut, et de descendre jusqu'aux plus sim|)les naïvetés du comique, où il est encore inimitable; enfin, ce qui lui est surtout particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlevé, et qui rend nisqu'à ses défauts, si on lui en peut reprocher quelquesins, plus estimables que les vertus dos autres : personnag« b'ilablement né pour la gloire de son pays; comparable, ne dis pas à tout ce que l'ancienne Rome a eu d'excel- >nts tragiques , puisqu'elle confesse elle-même qu'en ce

|« pTROiier, dans une édition de ses œnvres faite sur la fio de sa vie, distingua par des accents les différentes sortes d'«, qu'auparavant on écrivait de la même manière ; il marqua la différence du / consonne de l't voyelle, etc. C'est à cause de cette incertiuide Je la langue et de l'orthographe qu'il faut reprocher à Corneille iioii-seulement une partie de tes vers défectueux, mais peut-être encore un grand nombre de beaux vers qu'il n'a pas faits. (Suard, Uittvtr» am théâtre français. — Mélanges de httérature, t. IV, p. 199.)

PI El; m: corneille. xxm

genre eWe n'a pas élé fort lieiircuse; mais aux Lscliyle, aux Sophocle , aui Euripiilo , dont la fameuse Alhèues ne s'honore pas moins que des ThémistocU", îles Péricles, des Alcibiade, qui vivoieul en mèmi' lemps qu'eux. »

Ce sealiment d'eiilhousiasine, ce seiilinionl de ce que lOD pourrait appeler la gr;uidour souveraine de Corneille, se relrouvo dans Ions les écrivains du dix-sepliènie siccle, — à l'exceplion loulefois de Fénelon, qui reproclie à notre poêle d'avoir donné aux Romains une enflure el une emphase qin sonl précisémenl, dit-il, le contraire du caractère du peupleloi; — seulement, après les grands succès de Racine, l'adiniralion semble hésiter, et, à daler de ce moment, le parallèle entre les deux poètes, qui fait ie sujet particulier d'un ouvrage de Fonlenelle, devient un thème obligatoire pour la plupart des critiques et des historiens du théâtre. Nous nous dispenserons d'insister sur cette question de prééminence , parce qu'en définitive chaque lecteur la décide toujours suivant ses impressions personnelles; mais nous ajouterons que si l'on dépouille atlentivement ce scrutin littéraire, on reconnaît que Corneille a pour lui la majorité.

Au dix-huitième siècle Voltaire, Vauveuargues et La Harpe' se prononcèrent pour Racine. La première édition du Commentaire de Voltaire, parut à Genève en 4764, en douze volumes in-S", et, comme le dit justement M. Rcuouard, " elle fut accueillie avec une sorte d'enthousiasme; plusieurs milliers d'exemplaires furent, les uns, retenus à l'avance par la voie de la souscription, les autres, enlevés au moment de la puhlic-ation ; et il en devait être ainsi. Un commentaire sur le premier poète dramatique dont la France s'honore, écrit par un homme d'un génie rare, d'un esprit

■ La Harpe dit, entre aiiin-s, qu'on ptut drmter it Corneille étatt M a^ee un ;^nt« tratmtnt (framal»>/ue, ce qui ne reni|ièchc ji.is, dans le Coure de liliér^ turê, d'exprimer |Mjur ceruiuet (liecei île noire auteur, la plut vive adiiiir*tior.

U PllilUŒ CORNEILLE,

et d'un (aient prodigieux , cl qu'illuslraicnl des succès aussi BGITiLr-'Ux que mérités, c":iil un véritable phénomène, un de ces évcncmciils que les fastes de la lillôrature ne voient pas se renouveler, o

Sans aucun doute, sous le rapport de la verve et de l'esprit, le Commentaire de Voltaire est tout à fait hors ligne, '^ais est-il toujours impartial et juste? Les reproches de i'autcur sonl-ils toujours mérités? en un mot, ce Commentaire doit-il avoir réellement l'autorité qu'on lui a prêtée longtemps? Nous ne le pensons pas, et, pour justifier noire opinîoi^, nous ne pouvons mieux faire que de citer ici le jui;eiaînt de M. Guizol :

« Le génie de Voltaire avaH> peu de parenté cvec celui de Corneille, et cette dissemblance a trompé quelquefois la jus lice qu'un grand homme aime à rendre à un grand homme, i^e poêle des passions tendres et emportées n'a pas toujours senti son cœur ouvert à des beautés qui sèchent les larmes; le favori du monde élégant du dix-huitième siècle n'a pas su vaincre sa répugnance pour les incohérences grossières d'un goût que Corneille commença à former; enfin, la précipitalion d'un travail trop facile, et quelquefois très-négligé, a introduit, dans le Commentaire de Voltaire des erreurs de fait qui suffiraient pour faire ainsi supposer d'avance des ecreurs dejugement qu'il est aisé de reconnaître. Un peu plus d'attention dans le travail et un peu moins de complaisance pour de petites passions, auraient rendu excellent un ouvrage qui, «lalgré sa sévérité souvent minutieuse et quelquefois outrée, M habituellement, par l'abondance, la justesse, la finesse et la clarté des observations qu'il contient, un modèle de critique littéraire. Voltaire voulut faire , envers le nom et la famille de Corneille , un acte de justice et une bonne action; c'est grand dommage que, s'abaudonuaut aux faiblesses naturelles de son caractère et de son esprit, il n'ai! pas conçu et exécuté son dessein avec assez de scrupule et

PIKHKK COHNKII.LE. xu

de soin pour élever uu monuineul digue de Coruoillo ci de iui-méine *. •

' Palissoi, qui a commente et annote let critiquei de Voltaire, dit « '{iie « Ton rcunissail tous les témoignages d'admiration qui se trouvent dispors'.'S <laii< ces critiques, Cornei le n'aurait jamais clo loue plus dipiiement, cl que d'aulie pan, ti l'on rassomlilait tout ce q\ii parait avoir iHe diclé par la passion et par l'hunipur, onliu tout ce qui pnrle le caractère du sarcasme et de la dériiion, Corneille dégradé, s'il pouvait l'être, n'eût jamais été traite avec une indécence plu» révollante. > Cette remarque est parfaitement juste, et voici comment Palissot explique cette conlradiclion-: < Soit par l'attrait prédominant qu'avait pour lui le charme de la diction et l'élégance du style, soit par les rapports secrets de leur génie, Voltaire témoii:na constamment pour Racine un goùl de prédilection, tandis qu'il n'était que froidement juste envers Corneille, qu'il admirait sans l'aimer. Ce sentiment de froideur, qu'avec toute son adres»e •I ne sut jamais dissimuler, avait une cause qui seule peut expliquer le mystère de celte conduite inégale et vraiment bitarre. Nos conjectures seront appuyée» Kir des faits dont nous attestons la ▼érité, et qui étonnèrent beaucoup notre lnexp<'rience à notre entrée dans le monde, il y a cinquante et quelques années. > Nous nous rappelons parfaitement qu'à celte époque il existait encore une foule de partisans outrés de Corneille qui semblaient avoir liérilé de toute ta prévention de madame de Sévigné contre Racine, et qui ne plaçaient ce de» nier poëte qu'à un interva'le immense du premier. On peut juger de la distance eocore plus grande à laquelle ils reléguaient Voltaire. Selon eux, ce n'était ]u'dd bel esprit dont il~ respectaient assez peu le jugement, et à qui par conséquent ils étaient bien loin d'accorder du génie. Quoiqu'il eût déjà fait la Benriade, Œdipe, Drutut, Zaïre, Aliire, la Mort de César, Mirope et U*homtt, on n'eût osé établir quelque comparaison entre ce bel esprit et Cor- ■eille sans s'exposer au sourire le plus dédaigneux. On voulait bien ne pas lui contester une certaine habileté de metteur en œuvre; au moyen de quelques paillettes d'or dérobées, disait-on, et mêlées à beaucoup de clinquant, il savait à peu de frais en imposer à la multitude. Telle était alors l'opinion plus ou moins accréditée par Fontenelle, La Motte (quoiqu'il se fût d'abord montri- |ilus jatte), Crébillon le père, Marivaux, Piron, et mise principalement en favoar par tous les amis de J. B Rousseau, devenu l'un des plus ardents ennemis do Voltaire, après l'avoir comblé d'éloges. Telle était, à plus lortc raison, l'opinion dominante de tous ces bureaux d'esprit présidés par de vieilles caillettes qui donnaient le ton à ce qui s'appelait exclusivement la bonne compagnie. Les comédiens eux-mêmes, quelque obligation qu'ils eussent à Voltaire, ne manquèrent pas de l'adopter par ingratitude-, et c'est chez eux qu'elle s'est maintenue le plus longtemps.»

« Or on imagine aisément 'ellet que devait produire sur une àme sensible tt, dévorée du besoin de la gloire un pareil excès d'injustice. On conçoit combien Voltaire, admirateur passionné de Racine, et à qui d'ailltAirs il était bien permis, sans qu'on fût en droit de l'accuser d'orgueil, de se juger avec un peu pins de faveur que ne lui en accordai' nt tous ces prétendus arbitres des réputations, devait «e soulever contre une cabale jalouse, qui, non contente de cher* ebcr i l'avilir, ne laissait échapper aucune occasion de le persécuter. Ce sentiment d'indignation, porté trop loin sans doute, dut nécessairement lui inspirer tinou quelque malveillance pour Corneille, du moins une disposition secrète à le iSger t'en plu^ sévèrement qu'il ne l'eût lait si l'on eût moins abuse <le son grand nom pour rabaisser celui de Racine, et pour rbiiinilier lui-même. L'eaprit humain est fait ainsi; et la sensibilité délicate et ombrageuse de Vollain devait l'exempter moins qu'un autre de cette loi commune. > a Si l'on ajoute i ces coMidérations que, dans la première édition de mm

tu\ PIERRE CORNKILLE.

Le Commentaire de Voltaire, malpiô l'immonse popularité de l'auteur, u'cxerça qu'une faible iullucnce. Corueiile n'en fut ni grandi ni abaissé; il garda la place qu'il avait

Commentaire, quoique ses ennemis n'eussent cess^ de répandre qui ne s'étai' charpr de ce travail qne pour immoler Corneille à sa jildusic, il s'i'ljil inonlré cependant liitiniment plus mndëré que dans les éditions poslorit-iires, on si'ia moins étonné des traces d humeur qu'on y découvri- , qHi'lque inexcutalik-s qu'elles soient. Mais le caradère de Voltaire, qui nous était parfailenieiit cminu, et qui n'était pas dirPicile a (•onnaitre. était rinslniincnl ipi<! ses ennemis et sis faux amis savaient en. ployer avec le plus d'adresse pour le précipiter dans des excès qu'il se reprocbait souvent avec amertume, mais dans lesquels il pcrsé- ▼érait quelquefois aux dépens de sa gloire. > '

Pour montrer à quel poiut les susceptibilités de l'amour-propre pouvaient égarer Voltaire, Palissot raconte le revirement singulier qui s'opéra cliei l'auteur de la Henriade à l'égard de Boileau, lorsque l'abbé Batteux eut fait un parallèle entre ce poëme et le Lutrin. « Dans ce parallèle qui ne pouvait être au fond qu'une plaisanterie, car ces deux ouvrages n'étaient point susceptibles d'une comparaison ssrieuse, l'auteur s'efforçait de prouver que Boileau, dant une fable qui semblait ne rien promettre à l'imagination, avait mis à la foii plus de génie dans son plan, et plus de richesse de poésie dans ses détails, que Voltaire dans un sujet beaucoup plus digne de l'epopee. Que cette plaisanterie eût irrite Voltaire contre l'auteur du parallèle, on n'en serait point surpris : Bais aurait-on pu l'imaginer ? ce fut contre Boileau lui-même qu'il prit inconlidérémeot de l'aigreur : non-seulement il ne parla plus de lui qu'avec sécheresse, mais il lui adressa une épitre chagrine qui commence par ces yen :

Boileau, correct auteur de quelques bons écrits Zoïle de Quinault, et flatteur de Louis...

» On voit évidemment par cet exemple combien la passion pouvait

égarer Voltaire. Ou ne l'avait >amais accusé d'être jaloux de Boileau, qu'il avait constamment appelé le législateur du goût ; et voilà qu'il devient subitement injuste e|t dur envers lui, uniiiuement parce qu'on s'est servi de son nom pour donner t|uelque atteinte à la réputation de la Henriade. Peut-on, d'après ce trait, s'étonner de sou humeur contre Corneille ? elle avait le même principe, et devait produire les mêmes effets. Le penchant qu'il avait d'ailleurs pour la satire, penchant qu'il manifesta dès ses premières années, et que sa physionomie décelait malgré lui, put encore contribuer aux traits d'ironie qu'il a •emés dans son Commentaire...

t De cet exposé Bdèle il résulte, à ce que nous croyons, que Voltaire,

sans éprouver le sentiment de la jalousie, put être beaucoup trop rigouieux envers Corneille, et même contracter pour lui, sans pouvoir s'eu expliquer secrètement les motifs, ou peut-être en se les dissimulant, une espèce d'aversion fondée sur ce que le nom de ce grand homme avait servi longtemps de prétexte aux ennemis de Racine et aux siens pour les humilier tous deux. Ce sentiment, s'il en avait eu la conscience, aurait dû le détourner de commenter Corneille. >

Mous avons cru devoir insister sur ces détails, parce qu'ils expliquent scloa aous d'une manière sati'faisar.te les contradictions qui éclatent à chaque ligne dans le Commentaire da Voltaire, et dans ses neuvres, lorsqu'il parle de l'autM»

de CtWM*

PltURK CORNEILLE. mui

«onquise , et l'exagérât ion même do certaines criliqu«'S prépaab une réaction en sa faveur. Sous l'Empire, il devint en quelque sorte un |)oéte de circonstance. Les deux hoiiiines qui seuls, à celli* grande époque, firent entendre sur la st-ùne française dos nccenls vraiment dignes de la muse tragique, Raynouard et Népomuccne Lemercior, se formeront à soc <5cole, et lo grand homme à qui la France avait confié ses destinées, l'adopta, par une affection particulière, comme Tune de nos plus grandes gloires. Dans cette sympathie de Napoléon, souvent et hauteinent manifestée, il y avait autre chose encore qu'une simple admiration littéraire; il y avait la reconnaissance du grand capitaine, devenu chef d'un grand État, pour le poète qui, depuis deux siècles, avait fondé dans le pays une école d'héroïsme; et, pour s'en convaincre , il suffit de se rappeler ces mots tant de fois cite^ : « La tragédie échauffe l'âme, élève le cœur, peut et doit créer des héros. Sous ce rapport peut-être la France doit à Corneille une partie de ses belles actions... S'il vivait, je le ferais prince *. »

Les luttes littéraires des dernières années de la ReslauraticD soulevèrent autour du nom de Corneille une nouvelle rumeur. L'école qui s'annonçait comme dcvairt régénérer le théâtre, s'étant placée sous le patronage de l'auteur de Polyeucle, les chefs de cette école, par une singulière illusion d'amour-propre, s'imaginèrent qu'ils avaient non pas seulement fait revivre ce vieil illustre, mais qu'ils l'avaient même surpassé. On vit à celte occasion se reproduire quelques-uns des incidents littéraires dont nous avons parle plus haut, et il y eut pour ainsi dire une seconde querelle du Cid , mais dans un sens tout différonl de la première. Scudéri avait tout blâmé. Les romantiques, au contraire, se muent à tout louer, sans restriction et sans réserve, et

• Slimorial d» Saimlt-HéUn*, édit. Je 1823, t. II, p. 304.

iLiY PIERRE corneille:.

comme, dans l'école dite classique, on sacriflail, par antipathie contre les novateurs, Corneille à Racine, les novateurs, à leur tour, sacrifièrent Racine à Corneille, et prodiguèrent à l'auteur à' Andromaque les mêmes aménités que la ligue des Mairet et des Claveret avait autrefois pr(^iguées à l'auteur du Cid. Racine sans doute n'en l'ut point aiîioiudrij mais il est incontestable que la gloire de Corneille reçut un nouvel éclat, non par les apologies continuelles dont il fui l'objet pendant quelques années, mais par la comparaison même dos œuvres dramatiques qu'on voulait, tout en l'exaltant, opposer à ses œuvres. Aujourd'hui l'on ne discute plus, mais ou admire toujours , et pour faire connaître l'opinion de notre temps sur le génie puissant et fécond qui créa chea nous l'art dramatique, nous ne pouvons mieux faire en terminant cette notice, que de placer ici sous les yeux du lecteur quelques extraits du jugement si impartial et si élevé qu'en a porté M. Guizot * :

» La tragédie a pu être belle autrement que ne l'avait conçue Corneille, et Corneille est resté grand sans empêcher d'autres grandeurs de prendre place à côté de la sienne. Mais la tragédie ne pouvait naître qu'en allant puiser à cette source de vérité que, le premier. Corneille sut découvrir; avant lui, chaque jour semblait en éloigner davantage le public et les poètes ; chaque jour ensevelissait plus profondément les trésors du cœur humain sous les inventions bi larres d'un faux esprit et d'une imagination désordonnée; le premier, Corneille ouvrit ces trésors à l'art dramatique et l'instruisit à les exploiter. C'est à ce titre qu'il doit être considéré comme le père, et le Cid coiimie l'origine de notre tragédie.... Il est impossible de présumer ce que serait devenu le génie de Corneille et de deviner les beautés extraordinaires qu'il eût su découvrir, comme les écarts où il eût pu se porter, s'il se fût hardiment livré à iui-nièuie...

* Corneille et ton temps, p. 2QS et soiv.

PlKUKt: tUU.NEILLE. u-^

• Roileaii ne iiieltail pas raJmiialion au nombre dos passions lra(;ii|iios : « Coineillo, <lil-il, n'a point sonjé, coinine les poètes de l'ancienne tragédie, à émouvoir la pilié et la terreur, mais à exciter dans rame des spectateurs, par la sublimité des pensées et par la beauté des sculimenls, une certaine admiration dont plusieurs personnes, et les jeunif gens surtout, s'accommodent souvent beaucoup mieux que des véritables passions tragiques. » Gomme Boileau, Voltairt et son école ont pensé que l'admiration est un sen'iment froid et peu propre à l'offet dramatique. Je repousse cette idée, non-seulement parce qu'elle prive le théâtre de l'un de ses plus nobles ressorts, mais parce qu'elle attaque les vrais pi incipcs de lart. »

Après avoir, avec une irrésistible logique, jusliQé Corneille du reproche qu'où lui a tant de fois adressé, de faire de radmiralioD le principal ressort de son Ihéâire, M. Guilot ajoute :

■ Un pareil sentiment laissera t-il le théâtre froid et le spectateur sans émotion? Sera-ce un mouvement trop calme pour la tragédie que celui qui, précipitant l'âme tout entière hors d'elle-même, l'arrachant, pour ainsi dire, à la terre et aux liens qui l'y enchaînent, la transporte, comme d'un seul élan, aux régions les plus élevées qu'elle puisse atteindre... Ravis alors jusqu'à une sorte d'ivresse, nous portons sur toutes choses l'émotion qui nous anime : il n'est peut-être aucun des hommes capables de sentir pleinement les beautés sublimes de Gorneille, qui ne l'ait éprouvé à la représenta lion de ses pièces; à la hauteur où il sait nous

élever, aucune iilée basse ne jteut plus nous atteindre

Une part de l'admiration que nous ont inspirée les héros de Corneille, s'est portée sur Corneille lui-même; son nom <eul nous émeut par do puissanîs souvenirs; une sorte de Daasion l'environne d'un voile de respect et d'atnour que la ne perce qu'avec répugnance : cette passioa

xivi PIERKE CORiNtlILLE.

corîiballit longtemps on sa faveur In gloire de Hacine; il semblaitqu'on craignît de 5e distraire du genre d'impressions dont Corneille avait su remplir les âmes ; et la longue injustice de ses partisans, blessés qu^une jouissance nouvelle vînt troulilcr « ces vieilles admirations » auxquelles ils aimaient à se livrer, a prouvé que Tadmiration est un des sentiments dont les hommes consentent le plus difficilement à perdre quelque chose. » »

Eu effet, le sentiment que Corneille avait inspiré à nos pères du dix-septième siècle, s'est transmis jusqu'à nous, sans être affaibli par la distance du temps, le changement des mœurs ou l'admiration des gloires nouvelles. « Cette popuiai'ité du grand poëte, dit avec raison M. Nisard, honore notre pays. Elle y est l'effet de cet amour pour les grandes choses, et de cette passion pour les grands hommes qui sont un des traits de notre caractère national... A Dieu ne plaise que le grand Corneille cesse d'être populaire sur notre théâtre! ce jour-là nous aurions cessé d'être une grande nation. » C'est qu'il y aurait là, comme on Ta dit avec raison, nonseulement le signe de la décadence de l'art, mais le symptôme le plus funeste de l'abaissement moral '. De tous les poètes, en effet, c'est Corneille qui a créé l'idéal le plus par fait de l'héroïsme, du dévouement et de l'abnégation. Il ne s'adresse pas seulement à l'esprit, il s'adresse surtout à la conscience. La Clémence d'Auguste est la leçon des princes, comme Polycucle est la leçon des chrétiens, et c'est par la beauté morale que le Jioëte atteint la souveraine beauté littéraire.

CHARLKS LOUANDUE.

Nous croyons devoir ajouter quelques renseignements bibliographiques à ceux que nous avons donnés plus liant, en laissant de côté quelques opuscules insignilîants, ainsi que les pamphlets on

'• H. liouis RalisboDDe, Journal des Débats du 23 mars 1853.

PIEHUI-: COU^KI^LE. xnr,

le» critiques de circonstance qu'on trouvera cités dans notre édition.

Entrttiin sur Us traç'ii'.: de et temp» (par l'abbé de Villier»), Paris, 1G75, in-t2. — litoge du grand Corneille, par de La Fcvrerie, IGSri. — Vie de Ccmeillc, par Fonlciielle (imprimée laiis plusieurs éditidiis de ce poëte). — Parallèle de Corneille et de Racine, par M. do Lonjropierre , 1686. — Parallèle de M. Corneille et dt M. Racine, par Foiileiiclle, 1093. — Dissertation sur le caractért de Corneille et de Ilncine. Paris, 1705. — Défense du grand Corneille, par le père Tournemine, 1717. — Hecueil de Dissertations lur plusieurs trngt'dief de Corneille et de R-acnc (publié par l'abbé Granet), Paris, 1740, 2 vol. iii-12. — Commentaire sur le.thédtre de Pierre Corneille ( par Voltaire ), 1764, 3 vol. in-12. — Dissertation sur qudques passages de Sénèque et de CorneiUt, par M. Denis, 1764, in-12. — Éloge de Pierre Corneille, par Gaillard, 1708. in-8o. — Éloge ik Corneille, par Bailly, 1768, in-S». — Éloge de Corneille, par rnt)bé La Serre, 1708, in-8o (les trois écrits cidessus ont été crnipdsés à l'occasion du concours ouvert en 1768 par r.Acndéinie de Houen). — Dissertations sur Corneille et Rncine, (par Durosoi), 1773, in-8». — Idées sur Corneille, par Grimod de La Reynière, 1788. — Éloge de Pierre Corneille, par Victorin Fabre, Paris, 1808, in-8o. ( Cet ouvrage a été couronné par l'Académie fran^'aisc. Six autres discours, qui avaient concouru pour le prix, ont été imprimés la même année, sous le titre il'Èloges. Ces discours sont de MM. .Viiger, René de Chazet, Jay, de Montyon, Jules Portlimani) et G. D. L. B*'*). — Corneille, art. de Victorin Fabre dans la B/ojraji/iie universe/fe, 1813. — Quelle a été l'influence du grand Corneille sur la littérature française et le caractère national, par M. A. Thorel de Saint-Martin, 1813. — Esprit du ilrand Corneille, par François de Neufcbâteau, Paris, 1819, 2 vol. in-8°. — Uistoire de la Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille, par M. Jules Taschereau, Paris, 1829, in-8« — Rôle politique de Pierre Corneille pendant la Fronde, par M. Floquet, 1836. — V:« de Piene Corneille, par M. G. Levavasseur, 1843, in-12. — Anecdote» littéraires sur Pierre Corneille, par M. Viguier, 1845, in-S». — Corneille, par M. Sainte-Beuve (dans /es Critiques et Portraits littéraires). — Corneille et son temps, par M. Guizol, Paris, 1852, in-8» (public pour la première fois en 1813, dans les Yits des Poètes français du siècle de Louis XIV). — Racine et Corneille, dans les Œuvres littérnires de M. Gianier de Cassa^nac, Paris, 1852, in-S». — t'orne'lle et son temps, compte-rendu du livre de M. Guizot, par M. J. Gir.ird, fitrue de l'instruction publique, 2 décembre 1852. ~- Oaveriure du cours de M. Saint-Marc Girardin, Jnumal des 1> • bats, 10 janvier 1852. — Article de M Louis Ratisbonnc, ibid., >3 mars 1853.

Outre les éditions commeiitée* qui ont été publiées par Vol-

iLvin l'li:nF5K cnitNKIiJ.E.

taire, nous devons nientionnor comme mcrilant une nltentif n particulière le travail critique de Palissot, et les Lettres à Voltaire, de Clément de Dijon. Le Cours de Liltf.ralure, de La Harpe, et celui de RI. Ncpnniucène Lemcrcicr, le Sup]ilément anx ÛEifures complcla dt Yanvenarçiues (Paris, 1820, in-S»), doivent être Cf^^alenienl consultés par ceux qui voudront faire de Corneille une étude approfondie. Nous signalerons surtout les C,om]ite-^-renins du cours professé en 1852 k la Sorbonnc par M. Saint-Marc Girardin, et tout ce qui se rattache à Corneille dans l'Histoire de la Littérature française de M. N isard.

On pourrait, on le voit, former sur Corneille une hihlintlièque spéciale; mais ce ne serait point tout encore, et, pour la rendre complète , il faudrait y ajouter une foule d'hommages poétiques, tels que l'Ode de Ltbrnn à Voltaire en faveur de lu fmailk du grand CorneHle (17C0), rÉpUre à Corneille au sujet de sa statue (177o), l'ÉpUre à l'ombre d'un ami, par Dorât (1777); ks Bonnes Feaimes. ou le Ménage des Deux Corneille, par Ducis; illommuye de la Neustri\ au grand Corneille, poëme héroïque, par D. Sanadon (1811); Corneille, ode par M. Belmontet; Discours en l'honneur de Piern Corneille, par Casimir Dclavigne (1829); l'Apothéose de Pierre Corneille, par M. Vieillard (1835), etc. Après les poèmes et les épitres, viennent les pièces de théâtre : Corneille aux Champs-Èlysces, représenté le 4 octobre 1784 au Théâtre Français; — la Fête séculaire de Corneille, comédie en un acte et en vers (1785); — le$ Deux Centenaires de Corneille, pièce en un acte et en vers, par le chevalier de Cubières (1785), Une Matinée des deux Corneille, comédie-vaudeville anecdotique, par A. Grétry neveu (1804); — les Amours de Pierre Corneille, par Laujon, non représenté; — le Mariage de Corneii/e, comédie en un acte et en vers, par M. Hyacinthe (1809); — Corneille au Capitole, scènes héroïijues à l'occasion du rétalilissement de S. M. Marie-Louise, par Aude (1811); — Pierre et Tliomas Corneille, à-propos en un acte et en prose par MM. Koniieu et Monnières (1823).

Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui voudraient conna'vfre d'une manière complète la bibliographie deConuille, à l'excellent travail de M. Ballin : Catalogue par ordre chronoluijtque de diven opuscules concernant Pierre Corneille, complément a la bibliograpliie placée à la suite de I'Histoire de sa vie, par M. J. Tasc-hereau; dans le Précis analytique de$ travaux àt l'Académie d* flouen, 1848, ia-8»

TRAGÉDIE «

NOTICE

RoJrigiie Diii de Bivar, désigné dans ITiisloire et dans la poésie •ous le nom de el Cid camiieador, le seigneur batailleur, naquit à Burgos en 1040'. Atkiché au service de Sanchc II, roi de Léon et de Casiilie, il se distingua en 10G3 à la batailK- de Graos, et plus lard an siège de Zaniora, où Sanche fut assassiné. Les seigneurs castillans ayant appelé à la succession de ce prince son frère Alplionse VI, Rodrigue de Bivar exigea que le nouveau roi prononçât à l'autel même où il allait être couronne, le serment de n'avoir point trempé dans le meurtre de Sanche. Alplionse VI fut obligé de se soumettre à cette loyale exigence ; mais il en garda rancune à Rodrigue, et celui-ci fut bientôt obligé de quitter la cour. 11 n'en resta pas moins fidèle à son souverain, el, suivi de ses vassaux, il remporta une victoire éclatante sur cinq rois maures, qui avaient enrahi la province de Rioja, et leur imposa un tribut au nom du u < de Castille. Ruppclé à la suite de cet exploit à la cour d'Alphon»e, il y reçut en grande pompe les envoyés maures, qui lui donnèrent en s'inclinant devant luj le titre de el Seid, le seigneur, dont on a fait le Cid. Exilé bientôt malgré de nouveaux services, il rassembla une foule de volontaires, remporta de nouvelles victoires sur les Maures, se rendit maitrc de Valence, et mourut dans cette ville en 1099, après avoir refusé le litre de roi et s'être montré jusqu'au derniei moment sujet fidèle du prince qui l'avait exilé'.

Tels sont les faits positifs qui se rattachent à la biographie du Cid.

Don Rodrigue de Bivar avait intrépidement combattu les ennemis de l'Espagne et du nom chrétien: il avait donné l'exemple

■ Le Cid D'à paru d'abord i|uc sout le titre de tragi-comédie, et n'a eu celai 4e traijédie que dai» l'rdition iii-8*, qui a précède celle de t6G3, in -roi,

* La Harpe, [i^r une inadverlaiicc inexcusable, dit dans It Cours dt liltér»' turt, <|ue l'action du Cid te pasM: au quinzième (iècle.

• Voir Rumancero tipafjnol, ou Recueil du chanlt populiiret de CEtpagnt^ tnd. par Damii Uioard, Paris, CbarpeDtier, 1844, t. II.

s NOTICE SUR LE CIb,

lie toutes les vertus chevaleresques, et il eut la ilestiuiîc de tou* les lionuues supérieurs, du ceux surtout qui seniblciil persounitier le géuie d'une nation. Les romanciers et les poètes s'euiparèrent de sa vie; comme Alexandre et Cliarlcma<rne, il devint au moyen âge le héros d'un cycle légendaire ', et l'histoire ellemême le transligura comme la poésie. Ce qui csl certain, c'est que les aventures qui font le sujet des romances et des poèmes dramatiques dont il est le héros, ne sont coniirmées par aucun document autkentique; et, au point de vue de Thistoire, on doit s'en tenir aux détails que nous avons donnés plus haut.

Le mariage du Gid avec Chinièue, dit Voltaire, élait aussi célèhre en Espagne que celui d'Andromaque avec Pyrrhus chei les Grecs, et certes il y avait là pour le théâtre une donnée féconde en émotions. Guillem de Castro s'en empai'a, et lit sous le titre de los Mocedados del Cid (la Jeunesse du Cid), une pièce dont la renommée s'étendit jusqu'en Fraiice'. M. de Beauchamp (Rec/i''rc7tes sur les théâtres) nous apprend, d'après le père Tournemine, comment Corneille, à son tour, l'ut amené à faire passer sur la scène française la pièce espagnole :

« M. de Chalon, secrétaire des commandements de la reine mère, avait quitté la cour, et s'était retiré à Rouen dans sa vieillesse; Corneille, flatté du succès de ses premières pièces, le vint voir. « Monsieur, lui dit-il, après l'avoir loué sur son esprit e) » sur ses, talents, le genre de comique que vous embrassez nt » peut vous pi'ocurer qu'une gloire passagère ; vous trouverez >♦ dans les Espagnols des sujets qui, traités dans noire goijt par de» » mains comme les vôtres, prodi»',ont de grands ellcts; appre- » nez leur langue, elle est aisé^ ^ je m'offre de vous montrer ce » que j'en sais, et, jusqu'à ce que vous soyez en état de lire par » vous-même , de vor.s traduire quelques endroits de Guillelmo » ue Castro. Corneille profita de l'avis, et fut si charmé des beau- » tés de cet auteur, qu'il prit de lui le sujet du t'id '. »

« Dès qu'il eut mis le pied, dit M. Sainte-Beuve, sur cette

' Les Romances du Cid.

' Voir Viardol, Étudet sur l'histoire des inslitulions «t de ta It^térature «n Espagne. Paris, 1835, in-8°, p. 357 et suiv.

'Voltaire dit que ce n'est point seulement Guillem de Castro, mais encore Diamaiite, qni-fut imité par Corneille, et il a même pris soin dans son Commenliirr lie citer, en les donnant comme une source directe. iIhs vois de ce deriiirr poêle. Celte assertion, protégée par le grand nom de Voltaire ^ été répétée ..:ir me foule d'éditeurs et de commonlateurs, et elle avait imine, en histoire i iirraire, force de loi, lorsqu'un inspecteur général de fUmvfrMl. , M. Viguier, i' icnli- de démontrer, et, selon nous, avei" une grande appariin»- di- raison, que L' Cid n'avait poiut été imité de Diamante par Corneille, mai> bien de Coriioilli' par Diamante. M. Viguier entre à,cet égard dans di's d.-Uiils instructifs. \ 1111 Auecdofes littéraires sur Pierre Corneille. Rouen, 1846, iii-8° de 70 pag. l:.xti'uit de la Revue de Rouen. — Jtarnal des savants, 1846, p. t>39.J

NOTlCi: SUU LK CM). S

Hoble p<ifsie <! Espnu'no, il s'y sentit à r.iiso connnf en une patrie. Génie loyal, plein dhouneiir et ilf nmralilé, ni^rrliiint la têle haute, il devait se premlre dune alTcclion «ondaiiie et profonde pour les lién)s chevaleresques de eette hrave nation. SoD mipétueusi- chaleur de cœur, .<a sincérité d'enfant, son dévoue» aient inviolable en amitié, sa uiélancnliqiie résignation en amour, •a religion du devoir, son caractère tout en dehors, naivemeat grave et sentencieux, beau de fierté et de prud liouii.-, tout le disposait forteimiit au çenre espag^nol; il l'emhrassa avec ferveur, raccommoda, sans trop s'en rendre compte, ;iu /"ùl de 84 ■ation et <le son siècle, et s'y créa une originalité uni(|ni' an milieu de toutes les imitations banales qu'on en faisait autour de

Ini Aveufrle et rapide en son instinct, il porte du premier

coup la main au sublime, au glorieux, au pathétique, comme à des choses familières, et les produit en un lanjraL't' superbe et «impie que tout le monde comprend et qui n'appartient qu'à lui. Au sortir delà première représi-ntalion du Cid, notre théâtre est Téritableniinl fondé; la France possède tout entier le trranii Corneille; et le piété triomphant qui, à l'exemple du héros, parle de lui-même conmie il eu pense, a droit de s'écrier, sans peur de démenti, aux applaudissements de ses adnriratcurs et au dé«- Mpoir de ses envieu-x :

c Je S3I* ce qae je vaux, et crois ce qu'on m'en dil. » Pour me faire admirer je De fais point de ligae.

> J* ne dois qn'à moi seul tonte ma renommée, etc. >

Le succ««! du Cid dépassa tout ce qu'on avait vu jusqu'alors en fait de siicccs dramatiques. Jusque-là, suivant In juste remarque de Voltaire, « on ne connaissait point ce combat des pas- •ions qui déchire le cœur, et devant lequel toutes les autres beautés de l'art ne sont que des beautés inanimées. » Ce fut comme une révélation. « L'enthousiasme qu'inspiraient les beautés de la pii'ce nouvelle, hors de proportion avec tout ce qu'elles laissaient derrière elles, était d'autant plus vif, l'élonuement d'autant plus profond, que les émotions qu'elles excitaieui arrivaient à I àme par des routes inconnues \ » Cette tra^réilie fut représentée trois fois au Louvre. Richelieiz, qui devait bientôt montrer contre l'auteur une si vive et si injuste hostilité, la fit jouer deux fois dans son hôtel. Elle devint le sujet dr toutes les conversations, on en ht apprendre aux enianls Us plus beaux passasses; quand on voulait exprimer l'idée de la (ierr<'Cli<>n, on disait : Cela e.>( beau comme le Cid Enfin, Fontcnellc nous apprend que « Corneille avait dans son cabinet cette pièce tra*

laard. Iluloirê du thé4trt [rmn^M,

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