‹ uvres des deux CorneilleChapitre 219 sur 433 · EXAMEN DE POLYEUCTE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE POLYEUCTE

Ce martyre est rapporté par Surius au neuvième de janvier. Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Décius. Il étoil Arménien^ ami de Néarque et gendre de Félix, qui avoit la commission de l'empereur pour faire exécuter ses édits contre les Chrétiens. Cet ami layant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on publioit, larracha les idoles des mains de ceux qui les portoieut sur les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le reste est de mon invention.

Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix gouverneur d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre bonté, oii quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à la sainteté, et n'a aucun mélange de foi« blesse. J'en ai déjà parlé ailleurs; et, pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques autorités, j'ajouterai ici que Minturnus, dans son Traité du Poète, agite cette question, si la Passion de Jésus-Christ et les viarlyres des taints doivent être exclus du théâtre, à cause qu'ils ■passent cette médiocre bonté, et résout en ma faveur. Le célèbre Heinsius, qui non seulement a traduit la Poétique de notre philosophe, mais a fait un Traité de la Constitution de la Tragédie selon sa pensée, nous en a donné une sur le martyre des Innocents. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph ; et le savant Buchanan a fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de samt Jean-Baptiste. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poème, où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention : aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croy.uice pieuse à la vie des saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le porter sur le théâtre que sur

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ce que nous empruntons îles autres histoires; mais nous ilevons une foi rliréliennc et inili<pen.<al)le à tout ce qui est clans la Bi6/e, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien chanjjer. J'cstinie toutefois qu'il ne nous est pas défcniln d'y ajouter quelque chose, pourvu qu'il ne détruise rien de ces véritjs dictées parle Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait daas leirs poënies ; ni;iis aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la plus simple des anciens. Heinsius a plus osé (jneux dans celui que j'ai nonmié : les anges qui bercent l'enfant Jés is, et l'ombre de Mariamne avec les furies qui agitent l'esprit d'il* rode, sont des agréments qu'il n'a pas trouvés dans lÉvanjrile. Je crois même qu'on en peut supprimer quelque chose, quand il y a apparence qu'il ne plairoit pas sur le théâtre, pojjrvu qu'on ne mette rien en la place; car alors ce seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous devons à l'Ecriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle de David et de Belhsabé, je ne décrirois pas comme il en devint amoureux eu la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que lunage de cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse dans l'esprit de l'auditeur; mais je me conlemerois de le peindre avec de l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour se •eroit emparé de son cœur.

Je reviens à Polyeucte, dont le succès a été très heureux. Le «tyle n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de Cinna et de Foinfée ; mais il a quelque chose de plus touchant, et le» temiresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde. A mon ^^ré, je n'ai point fait de pièce où l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchainement des scènes mieux ménagé. L'unité d'action, et celles de joHr et de lieu y ont leur justesse ; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me vcuiUe prêter de cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le divertir.

Il est hors d<' chiute que, si nous appliquons ce poëm» à no« coutumes, le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère et cette précipitation sortira du vraisemblable par h nécessité d'obéir à la règle. Quand le Roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire rendre des actions de gmccs pour ses victoires ou pour d'autres bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour même; mais aussi il faut du temps pour assom- Mer le clergé, les magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait dilTérer l'evécution. Nos acteurs n'avoient ici aucune de ces assembléc-s à faire.

aiD EXAMEN DE POLYT-UCTE.

Il siiffisoil (le la présence de nevere et de Félix, et du ministère du grand-prcirc ; ainsi nous n'avons tu aucun besoin de remettre ce sacrifice à un autre jour. D'ailleurs, connue Félix craigruoit ce favori, qu'il croyoit irrité du mariage de sa lille, il étoit bien aise de ui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit possible, et de tàclier, durant son peu de séjour, à gagner son esprit par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience d'obéir aux volontés de l'empereur.

L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez exacte, puisque tout s'y passe dans une salle ou anticliambre commune aux appartements de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère, dont elle devroit attendre la visite dans son cabinet. A quoi je réponds qu'elle a eu deu\ raisons de venir au-devant de lui : l'une, pour faire plus d'bonncur à un homme dont son père redoutoit l'indignation, et qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur; l'autre, pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en se retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter à sa prière, et se délivrer, par cette retraite, d'un entretien dangereux pour elle; ce qu'elle n'eîit pu faire, si elle (ifât reçu sa visite dans son appartement.

Sa confidence avec Stratnnice, touchant l'amour qu'elle avoit :U pour ce cavalier, me lait l'aire une rcfiexion sur le temps qu'elle prend pour cela. îl s'en fait beaucoup sur nos théâtres d'aiïoctions qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le secret justement au jour de l'action qui se reprélenfe, non seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les faisant apprendre par un des acteurs à l'autre ; mais il faut prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de les ignorer jusque-là aussibien que le spectateur, et que quelque occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un silence qu'il a g-ardé si long-temps. L'Infante, dans le Cid, avoue à Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui, et l'auroit pu faire un an ou six mois plus tôt. Cléopàtre, dans Pompée, ne prend pas des mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la passion de César pour #Me, et comme

Cliaqu» jour ses courriers Lu; r^rtent en tribut ses vœux et ses lauriers.

Cep^-ndant, coniuîe il ne paroît personne avec qui elle ait plm d'ouverture de ca^ir qu avec cette Cbarmion. il y a grande ap-

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p&ri<iice que c'étoit cllc-inPmo dont coltc Reine se servoii pour Intrniliiiri' fcs courriers, et iiu'ainsi elle dcvoit savoir déjà tout ce commerce entre César et ?a maîtresse. Du moins il falloit marquer (luclqiie raison qui lui eût laissé ignorer jusque-là tout ce riu'elle lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse

cloil servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de même ici. Pauline ne s'ouvre avec Stralonice que pour lui faire entendre le songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a Je s'en alarmer ; et comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne lui eût jamais révélé son sc/;ret sans cette occasion qui l'y oblige, on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette conlidence plus tôt qu'elle ne la faite.

Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, parce (lie je n'avois personne pour la faire ni pour l'écouter, que de» païens qui ne la pouvoient ni écouter, ni faire que comme ils avoient fait et écouté celle de Néarqne ; ce qui auroit été une Tépétition et marque de stérilité, et, en outre, n'auroit pas réponriu à la dignité de l'action principale, qui est terminée par là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire connoître par un saint emportement de Pauline, que cette mort a convertie, que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une bouche indigne de le prononcer. Félix son père se convertit après elle ; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si ordinaires dans les martyres, qu'elles ne sortent point de la vraisemblance, parce qu'elles ne sont pas de ces événements rares et singuliers qu'on ne peut tirer en exemple ; et elles servent à remettre le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans cela j'aurois eu bien de la peine à retirer du théâtre dans ua état qui rendît la pièce complète, en ne laissaat rien à souhaiter à ia curiosité éa l'awditeur.

TRAGÉDIE»

NOTICE

Les historiens littéraires et les commentateurs ne nous fournissent sur cette tragédie aucun renseignement notable, et nous nous bornerons à rapporter ici les jugements de Voltaire, de La Harpe et de Geoffroy, qui résument avec des nuances différente» ce qu'on a dit de plus notable sur la pièce, soit dans la critique, soit dans l'éloge.

Suivant Voltaire, « Pompée n'est point une véritable tragédie; c'est une tentative que fit Corneille pour mettre sur la scène des morceaux excellents qui ne faisaient point un tout; c'est un ouvrage d'un genre unique, qu'il ne faudrait pas imiter, et que son génie, animé par la grandeur romaine, pouvait seul faire réussir. Telle est la force de ce génie, que cette pièce l'emporte encore sur mille pièces régulières que leur froideur a fait oublier. »

La Harpe est plus explicite, et, tout en faisant une large part à la sévérité, il donne aussi plus de place à l'admiration :

« La première question qui se présente sur la tragédie qui a pour titçe Pompée, c'est de savoir quel en est le sujet. Ce ne peut être la mort de Pompée, quoique depuis longtemps on se soit accoutumé à l'afficher sous ce titre très-improprement; car Pompée est assassiné au commencement du second acte. Ce pourrait être la vengeance de cette mort, si Ptolémée, qui périf dans un conibai à la fin de la pièce , était tué en punition (!<■ son crime ; mais il ne l'est que parce que César, à qui ce prince perfide veut faire éprouver le sort de Pompée , se trouve heureusement le plus fort, et triomphe de l'armée égyptienne. Cette conspiration contre César, et le péril qu'il court, forment donc

* En 1638, Charles Chaiilmer avait fait iropnmer tous l« icéme titre use tra« (ëdie qu'il dédia av cardinal de BicbelieH.

Norici: suiî pompée. 'H)

eue secnndt^ action, moins intéressante que la prcniion-: en- on sait quels ehn^cs unanimes les connaisseurs ont donnés k la scène d'exposiliiin. -jui montre Ptolémée délibérant a\cc ses luinislre.» sur l'accueil qu'il doit faire à Pompée, vaincu à Phaisale, et cherchant un asile en Éprypie. On ne peut p as commencer nue tragédie d'une manière plus imposante à la fois et jlns attachante; et quoique l'exéculiou en soit souvent gàlée par l'enflure et la déilamation, celte ouverture de pièco. en ne la considérant que par son objet, passe avec raison pour un moilèle. Des scènes d'une g-alanlcrie froide, et quelquefois indécente^ entre César et Cléopàtre, ne sont qu'un remplissa^rc vicieux qui achève de faire de cette pièce un ouvrage très-iirégulier, composé de pitrlies incohérentes. Les caractères ne sont pas moins répréhcnsibles. Le roi Ptolémée, qui supplie sa sœtir Cléopàtre d'employer son crédit auprès de César pour en obtenir la a:ràce de Photin. est entièrement avili; et quand Achorée dit, en parlant de sa contenaure devant César :

Toute* ses activas ont senti la bassesse :

feu ai rou};i moi-même, et me suis plaint à moi

De Toir I.-) Ptiileoiée, et n'y poinl voir de roi ;

il fait en très-beaux vers la critique de ce caractère. César, qui n'a vaincu à Pharsate que pour Cléoiidlre, et qui n'est venu en Egypte que pour tlle, est encore plus sensiblement dégradé, parce que c'est un des personnages dont le nom seul annonce la grandeur. Cependant la pièce est restée au théâtre malgré tous ses défauts, et sy soutient par une de ces ressources qui appartiennent au géuie de Corneille, par !e seul rôle de Cornélie. Il oiTre un mélange de noblesse et de douleur, de sublime et de pathétique, qui fait revivre eu elle tout l'intérêt attaché à ce seul nom de Pompée. Il ne parait point dans la pièce; mais il semble que son ombre la remplisse et l'anime. L'urne qui contient ses cendres, et qu'apporte à sa veuve un Romain obscur, qui a rendu les derniers de\oirs aux restes d'un héros malheureux; l'expression touchante des regrets de Cornélie , et les serments qu'elle fait de venger son époux; les regrets même de César, qui ne peut refuser des larmes au sort de son ennemi, répandent de temps en temps sur cette pièce une sorte de deuil majestueux qui convient à la tragédie. La scène où Cornélie \ient avertir César des complots formés contre sa vie par Ptolémée et Photin est encore une de ces hautes conceptions qui caractérisent le grand Corneille, et rappellent l'auteur des llornccs et de Cinna. » Beaucoup moins occupé des règles traditionnelles et des conveutions de la poeti(|ue que Voltaire et La Harpe, GeolTroy ne marchande point l'admiratioB.

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