NOTICE SUR LE MENTEUR
Moli^re dit vu coKo piôcc «ans voir tout d'un coup la prndlgiouse supériorité que ce srenrc a sur tous les autres, et snns s'y livrer entièrement. »
o C'est ilans le Minteur, «lit à son tour La Harpe, qu'on entendit pour la première fuis sur la scène la conversation des honnêtes i;tns. On n'avait eu jusque-là que des farces grossières, telles que les Joidets de Scarron et de mauvais romans dialogues. L'intrigue du Menteur esl faible, et ne roule que sur une méprise de nom qui n'auicne pas dos situations fort comiques; mais la fa» ilité et l'agrément des mensonges de Dorante et la scène entre son père et lui, où le poète a su être éloquent sans sortir du ton de la comédie , font encore voir cette pièce avuc plaisir.... Plusieurs vers du MtnleuT sont restés proverbes, mé» rite unique avant Molière. »
M. Guizot est à p<'u près du même avis que La Harpe :
o Ce n'est point par le fond de l'intrigue, ni par la vérité des sentiments que le Menteur se distingue des priuiières comédies de Corneille; dans plusieurs, les règles sont aussi bien observées; celle de l'unilé de lieu l'est bien plus exactement dans la fbxce Royale, celle de l'unité de temps dans li Suivtnte; mais l'efTel dramatique nail, dans le Menteur, de la peinture d'un caraclère réel, connu, et Corneille apprenait encore une fois au public- à goûter le cliarme de la vérité. »
Quant a GeolTroy, toujours porté à l'admiration pu tout au moins à l'indulgence quand il s'agit de Corneille, il insiste plus vivement sur l'éloge; et 3on jugement mérite d'être cité en entier; le voici :
« Les progrès de la société ont enrichi notre scène d'un comique plus délicat, plus profond que celui qui règne dans le Utnieur; mais cette pièce offre des traits qu'on n'a pas encore surpassés. Quoique le principal personnage assigne un rang à cet ouvrage parmi les pièces de caractère, >n serait peut-être tenté de le rabaisser au genre de l'mtrigue, paice que les intri» gués sont fondées sur dos erreurs et des fourberies, et que les fourberies ne sont qie des mensonges : nos valets intrigants, nos Scapins, nos Crispins, nos Frontii^s, ne sont (|ue des menteurs; mais ce sont des valets, et il semble même cju'un proverbe assez connu leur donne le privilège de mentir. Dans la
•aite do (c* DiPiMinget, in<> prouva que toute* le* comi'dies ont bntoin d'us kut moral. Enfin, >ao% U Menteur, j'aurai* saD> doute fait qudi|iifs pièces d'in- Iriu'uf, ft'iourJi, te Défit amnurtuz, mai* fw-iil-rire ii'auraiiiji< jamuit lait le Httani'unp'. — Rinbrattcx-nioi, dit I)f!>[ir<-aux, voila tiDaveu i|in vaut la moil-
irur lii. iI:p. >
*l. Il' I .ri-jii, en rupporUDl cetlc anrolntn, ajoute iju'il l'a vaioeiiiciit l'Iiercbc" 'Ijii- !•' Il'ilaai.a, ou Kraiii;»!* du Neurch.'Kcau li'i >rnir |>iii«(>e, Cmuho* M. Ta*cb<-ri-a'i, nou> la iloun-ios wiut toute reiorve.
pièce de Corneille, au contraire, cVst le maître qui est menteur; c'est un jeune liomme bien ne qu'on nous présente infecté de ce vice si bas; et le valet, malgré la bassesse de sa condition, est le précepteur de son maître. Ce n'est pas précisément pour tromper que Dorante ment, c'est pour s'amuser; aucune vue d'intérêt, aucun motif odieux ne souille ses mensonges; c'est un travers d'esprit plutôt qu'un vice du cœur.... Le Menteur de Corneille n'est donc pas un escroc, un fourbe odieux; c'est un jeune homme aimable, mais extravagant, qui met sa gloire et son plaisir à forger des histoires. L'auteur a fait sentir habilement les conséquences et le danger de cette sotte manie, par les embarras où le Menteur se jette de gaieté de cœur, et surtout par la fémérilé coupable qui lui fait abuser de la crédulité et de la confiance de son père, jusqu'à le rendre ainsi le jouet de ses contes et de ses fictions ridicules. »
Geoflroy ajoute que si l'intrigue répondait au caractère principal, le Menteur serait une de nos meilleures comédies; toujours est-il qu'après avoir obtenu, lors de son apparition, un trèsgrand succès, le Menteur est resté populaire. Supérieur à la pièce espagnole, à laquelle Corneille l'avait emprunté, il s'est toujours maintenu lui-même au-dessus des imitations qui en ont été faites, y compris la comédie que Goldoni fit jouer sous le même titre en 1750 '. Voltaire, en comparant les deux pièces, trouve que « lo caractère du Menteur de Gokloni est bien moins noble que celui de Corneille; que la pièce française est plus sage; que le style en est plus vif, plus intéressant; et que la pièce italienne n'approche point des vers de l'auteur de Cinna. •
MOKSIEDR,
Je vous présente une pièce de théâtre d'un style si éloigné de ma dernière, qu'on aura de la peine à croire qu'elles soient parties toutes deux de la même main, dans le même hiver. Aussi les raisons qui m'ont obligé à y travailler ont été bien différentes. J'ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pus les vers de Tolyeucte si puissants que ceux de Cinna, et leur montrer que j'en saurois bien retrouver la pompe, quand le
' Il BugiarJo, commedia di trc .itli in prosa, rappresentata perla prima volta lu Alunlova — Celte comédie a été traduite par U Aignao, dans lei Cht/ii'auire dei théàtrei élranyey$.
F.PITME. 38&
lujet le poiirrojt soulTrir : jai fait le ilnitur pour contenter los »ouliait<î (le beaucoup d'autics qui, suivant l'Iiumeur des Fiançois, aiment le changement, et après tant de poèmes graves, dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène, m'ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu'à les divertir. Okns le premier, j'ai voulu faire un essai de ce que pouvoit la ma-* jesté du raisonnement et la force des vers dénués de l'agrément do sujet; dans celui-ci, j'ai voulu tenter ce que pourroit l'agrément du sujet dénué de la force des vers. Et d'ailleurs, étant obligé au genre comique de ma première réputation, je ne pou- Tois l'abandonner tout-à-fait snns quelque espèce d'ingratitude. Il est vrai que comme, alors que je nie hasardai à le quitter, je n'osai me fier à mes seules forces, et que, pour m'élever à la ditrnité du tragique, je pris l'appui du grand Sénèquc ', à qui J'empruntai tout ce qu'il avoit douiié de rare à sa Médée : ainsi, quand je me suis résolu de repasser du héroïque au naïf, je n'ai osé descendre de si haut sans m'ass irer d'un guide, et me TOis laissé conduire au fameux Lope de Vega, de peur de m'égarer dus les détours de tant d'intrigues que fait notre Menteur. En an mol, ce n'est ici qu'une copie d'un excellent ori- |in<il qull a mis au jour sous le titre de la Sosftchota verdad; et, n.c 6ant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser toi poètes, ainsi qu'aux peintres, j'ai cm que, nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'étoit permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce étoit un crime, il y a longtemps que Je serois coupable , je ne dis pas seulement pour k Cwi, <^à Je me suis aidé de don Guillem de Castro, mais aust pour Midét, dont Je viens de parler, et pour Pompée mê»ne, où^ pen>aiit me fortifier du secours de deux Latins, j'ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant tous deux de Cor. doue. Ceoi qui ne voudront pas me pardonner celte inte'lig:ence âv(c nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux; et, soit qu'on faste passer ceci pour un larcin ou poui un erayrunt, je m'en suis trouvé si bien, que je n'ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai cher eux. Je crois que vous en serei 4'tvis, et ne m'en estimerez pas moins. Je suis,
lIORBlBCm,
Tolre ire» hniiitiip si^rviieiirf
P. Corneille.
> Beaf^n** I* UafTiqu' d'm^ touvcDt qa'ua dodamaleur qu ne ini'ritait pu oom Ae gnsd de I' pari du grand Corneille. (Voluira.)