COMÉDIE
'NOTICE
Adrien Baillet, dans ses Jugements des savants ', nous apprend que « quoique cette pièce n'eût point eu beaucoup d'approbation d'abord, la troupe du Marais la remit quatre ou cinq ans sur le théâtre avec un succès plus heureux, mais aucune des troupes qui courent les provinces ne s'en est chargée. Le contraire, ajoute Baillet, est arrivé pour Théodore, que les troupes de Paris n'y ont point rétablie depuis sa disgrâce, mais que celles de province y ont fait asseï passablement réussir. »
Voltaire, habituellement si sévère pour Corneille, semble, à propos de cette comédie, se relâcher de sa rigueur habituelle. Suivant lui, « l'intrigue de cette seconde pièce est beaucoup plus
intéressante que celle de la première Les menteries de
Dorante sont pour la plupart dictées par l'honneur et la galanterie, elles rendent le menteur infiniment aimable. » — Il reproche de la froideur au caractère de Philiste, mais il ajoute comme correctif « qu'en donnant de l'âme â ce caractère, en mettant en œuvre la jalousie, en retranchant quelques mauvaises plaisanteries de Gliton, on ferait de la pièce un chef-d'œuvre. » Du r-este, la marche de la pièce lui parait parfaite. « La manière dont Mélisse envoie son portrait à Dorante; celle dont il le prend; Cl' portrait montré à un homme qui paraît fâché et surpris de le voir; y a-t-il rien de mieux ménagé et de plus agréable dans aucune pièce de tliéàtre? »
Ces remarques ont engagé Andrieux à retoucher la pièce de Corneille '. Dans un premier travail il la réduisit en quatre actes, et la fit jouer en 1803, sur le théâtre de la rue de Louvois. En 1810 il la rétablit en cinq actes; mais quoiqu'il ait fait des changements heureux, le succès ne répondit point à ses efforts.
' Tome V, page 3Î1.
* OEwret d'Audritux. 1818, in-l», t. ï.
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Armand Ch.irlfmiiu'^nr. eu 18ÛS, (il jouer aussi, sous le litre de: le Desccnilmt du Menteur, tomédie eu trois actes et en vers, une nouvelle suite à la seconde comédie ilc Corneille.
Maljjré la préférome que Voltaire semble donner à la Suilt du Menteur sur la pri mitre pièce, le public depuis 'onirtcmps a fixé «on choix, et M. Guizola, ce nous semble, Irès-jastement caractérise cette comédie, en disant qu'elle ne tient une grande place ni dans le progrès, ni dans la décadence de Corneille.
MOîfSIECB,
Je vous avois bien dit que le Menteur ne seroit pas le dernier emprunt on larcin que je ferois chez les Espagnols : en voici une suite qui est encore tirée du même original, et dont Lope a traité le sujet sous le titre de Amar sme saber d quien. Elle n'a pas été si heureuse au tliéàtre que l'autre, quoique plus remplie de beaux sentiments et de beaux vers. Ce n'est pas que j'en veuille accuser ni le défaut des acteurs, ni le mauvais jugement du peuple; la faute en est toute à moi, qui devois mieux prendre mes mesures, et choisir des sujets plus répondants au goût de mon auditoire. Si j'étois de ceux qui tiennent que la ^loésie a pour but de proliter aussi-bien que de plaire, je tàchfrois de TOUS persuader que celle-ci est beaucoup meilleure que l'autre, a cause que Dorante y paroît beaucoup plus honnête homme, et donne des exemples de vertu à suivre; au lieu qu'en l'autre il ne donne que des imperfections à éviter; mais pour moi, qui tiens, avec Arislole et Horace, que notre art n'a pour but que le divertissement, j'avoue qu'il est ici bien moins à estimer qu'en la première comédie, puisque, avec ses mauvaises habitudes, il a perdu presque toutes ses grâces, et qu'il semble avoir quitté la meilleure part de ses agréments lorsqu'il a voulu se corriger de ses défauts. Vous me direz que je suis bien injurieux au métier qui me fait connoître, d'en ravaler le but si bas que de le réduire à plaire au peuple, et que je suis bien hardi tout ensemble de prendre pour garants de mon opinion les deux maîtres dont ceux du parti contraire se fortilient. A cela, je voua dirai que ceux-là même qui mettent si haut le but de l'urt sont injurieux à l'artisan, dont ils ravalent d'autant plus le mérite, qu'ils pensent relever la dignité de sa profession, parce que, s'il Mt obligé de prendre ijio de l'utile, il évite seulement uu«
faute quand il s'en acquitte, et n'est digne d'aucune louaiif*. C'est mon Horace qui me l'apprend :
Vitavi dcDiquo culpamt NoD laiidem merui.
En cflTet, monsieur, vous ne loueriez pas beaucoup un homme pour avoir nduit un poëme dramatique dans l'unité de jour et de lieu, parce que les lois du théâtre le lui prescrivent, et rpie sans cela sou ouvrage ne seroit qu'un monstre. Pour moi, j'eslime extrême I ent ceux qui mêlent l'utile ai délectable, et d'autant plus qu'ils n'y sont pas oblif^és par les règles de la poésie: je suis bien aise de dire avec notre docteur :
Oinne tulit puDCtum qui ini<"">« "lile aulci.
Mais je dénie qu'ils faillent contre ces règlet., lorsqu'ils ne l'y mêlent pas, et les blâme seulement de ne s'être pas proposé ua objet assez digne d'eux, ou, si vous me permettez de parler un peu chrétiennement, de n'avoir pas eu assez de charité pour prendre l'occasion de donner en passant quelque instruction à ceux qui les écoutent ou qui les lisent; mais, pourvu qu'ils aient trouvé le moyen de plaire, ils sont quittes envers leur art ; et s'ils pèchent, ce n'est pas contre lui, c'est contre les bonnes mœurs et contre leur auditoire. Pour vous faire voir le .sentiment d'Horace là-dessus, je n'ai qu'à répéter ce que j'en ai déjà pris; puisqu'il ne tient pas qu'on soit digne de louange quand on n'a fait que s'acquitter de ce qu'on doit, et qu'il en donne tint à celui qui joint l'utile à l'agréable, il est aisé d'en conclu--- lu'il tient que celui-là fait plus qu'il n'étoit obligé de faire. Quant à Anstote, je ne crois pas que ceux du parti contraire aient d'assez bons yeux pour trouver le mot d'utilité dans tout son Art poétique : quand il recherche la cause de la poésie, il ne l'attribue qu'au plaisir que les hommes reçoivent de l'imitation ; et, comparant l'une à l'autre les parties de la tragédie, il préfère la fable aux mœurs, seulement pour ce qu'elle contient tout ce qu'il y a d'agréable dans le poëme; et c'est pour cela qu'il l'appelle l'âme de la tragédie. Cependant, quùLc) on y mêle quelque utilité, ce doit être principalement dans cette partie qui regarde les mœurs, et que ce grand homme toutefois ne tient point du tout nécessaire, puisqu'il permet de la retrancher enlièri'ment, et denu-ure d'accord qu'on peut faire une tragédie aans mœurs. Or, pour ne vous pas donner mauvaise impression 3 la comédie du Menteur, qui a donné lieu à cette suite, que vous pourriez jfcger être simplement faite pour plaire, et n'avoir oas ce noble mélange de l'utilité, d'autant qu'elle semble violer aae autre maxime, qu'on veut tenir pour indubitable, touchant la récompense des bonnes act'ions et la punition des mauvaises.
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n ne sera peut-être pas hors de propos que je vous «lise là-dcssus ce qiif je pense. Il est certain que !os nctionsdc Dorante ne sont pas buiiios moralement, n'étant que lombes et mcnteries; et nénnmoins il ol)lienl enliii ce qu'il soiiliaite, piii^jqiie la vraie Lucrèce est en cette pièce sa dernière inclination. Ainsi, si cette maxime est une véritable rè|,Me du tlicàtre, j'ai failli; et si c'est en ce point seul que consiste l'utilité de la poésie, ;e n'y en ai point mèlc. Pour le premier, je n'ai qu'à vous <lire que cette règle imajjinaire est entièrement contre la pratique des anciens; et, sans aller chercher des exemples parmi les Grecs, Sénèque, qui en a lire presque tons ses sujets, nous en fournira assez ; Xfédée brave lason après avoir brîilé le palais royal, fait périr le roi et sa fille, et tué ses enfants ; dans la Trcde, Ulysse précipite Astyanax, et Pyrrhus immole Polyxène, tous deux impu* nement ; dans Agamemnon, il est assassiné par sa femme et par son adultère qui s'empare de son trône, sans qu'on voie tomber de foudre sur leurs têtt?; Atrée même, dans le Thyeste, triomphe de son misérable frère, après lui avoir fait manger ses enfants: et, dans les comeJies de Piaule et de Térence, (pie voyons-nous autre chose que de jeunes fous qui, après avoir, par quelque tromperie, tiré de l'argent de leurs pères pour dép 'User à la suite de leurs amours déréglées, sont enfin richement mariés; el des esclaves qui, après avoir conduit toute l'intrigue et servi de ministres à leurs débauches, obtiennent leur liberté pour récompense? Ce sont des exemples qui ne seroient non plus propres a imiter que les mauvaises linesses de notre Menteur. Vous me demanderez en quoi donc consiste cette utilité de la poésie, qui en doit être nu des grands ornements, et qui relève si haut le mérite du poète quand il en enrichit son ouvrage. J'en trouve deux à mon sens : l'une empruntée de la morale, Tautre qui lui est particulière : celle-là se rencontre aux sentences et réflexions que l'on peut adroitement semer presque partout; celle-ci en la naïve peinture des vices et des verlus. Pourvu qu'on les sache mettre en leur jour, et les faire connoitrc par leurs véritables caractères, celles-ci se feront aimer, quoique malheureuses, el ceux-là se feront détester, quoique triomphants. Et comme le portrait d'une laide femme ne laisse pas d'être beau, et qu'il n'est pas besoin d'avertir que l'original n'en est piis aimable pour empêcher qu'on l'aime, il en est de même de notre peinture parlante; quand le crime est bien peint de ses couleurs, fuand les imperfections sont bien figurées, il n'est pas besoin d'en faire voir uc mauvais succès à la fin pour avertir qu'il ne les faut pas imiter : et je ui'a.<s .rc que, toutes les fuis que It Menteur a été représenté, bien qu'on luit vu sortir du théàtr« pour aller épouser l'objet de ses derniers désirs, il n'y a eu |)ertounc qu tp. soit proposé son exemple pour acquérir une mai»
tresse, et qui n'ait pris toutes ses fourbes, quoique heureuses, pour des friponneries d'écolier, dont il faut qu'on se corrige avec soin, si l'on veut passer pour honnête lioinme. Je vous dirois qu'il y a encore une autre utilité propre à la tragédie, qui est la purgation des passions ; mais ce n'est pas ici le lieu d'en parier, puisque ce n'est qu'une comédie que je vous présente. Vous y pourrez rencontrer en quelques endroits ces deux sortes d'utilités dont je vous viens d'entretenir. Je voudrois que le peuple y eût trouvé autant d'agréable, afin que je vous pusse présenter quelque chose qui eiit mieux atteint le but de l'art. Telle qu'elle est, je vous la donne, aussi-bien que la première, et demeure de tout mon cœur,
MONSIECB,
Votre très humble serviteur,
P. Corneille.
PERSONNAGES
DORANTE
CLITON, valet de Dorante.
CLÉANDRE, gentilliomme de Lj<».
MÉLISSE, sœur de Cléandre.
PHILISTE, ami de Dorante, et amoureux de Mélit
LTSE, femme de cbambre de Mélisse.
On Pbevot.
La scène est à LyoB.