‹ uvres des deux CorneilleChapitre 69 sur 433 · I.E ROI · texte numérisé non relu

I.E ROI

Le temps assez souvent a rendu Icgilime Ce qui senibloit d'abord ne se pouvoir siuis criin§ Rodrigue l'a gagnée, et tu dois être à lui. Mais, (]uoique sa valeur t'ait conquise aujounrhui Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire. Cet hymen différé ne rompt point une Loi Qui, sans marquer de temps, lui destine ta foi. Prends un an, si tu veux, pour essuyer les larmes. Rodrigue, cependant il faut prendre les armes. Après avoir vaincu les Maures sur nos bords, Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts. Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, Commander mon armée, et ravager leur terre. A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi ; Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours Adèle Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle; Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser. Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.

D. RODRIGUE

Pour posséder Chimène, et pour votre service, Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse? Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer, Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer

LE ROI

Espère en ton courage, espère en ma promesse;

Et possédant déjà le cœur de ta maîtresse.

Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi

Laisse faire le temps, la vaillance, et ton roi *.

' Ce dernier vers, à mon avis, sert à justiDer Corneille. Comment ponrïit-t dire que ChlmèDe était une lille dénaturée, quand le roi lui-même n'espère net pour Rodrigue que du temps, de sa protection et de la valeur de ce héros ?

(Voluire.)

Chapelain, prétendant, d'une part, que le Cid n'a point de dénoûment, et, d'autre part, que Chimène ne peut épouser Rodrigue, sans manquer au devoif le plus sacré, se trouve fort embarrassé et propose trois moyens pour concilier les intérêt* de la morale et les conventions qui passaient à ses yeux pour les règles inviolables de l'art dramatique. — Premier moyeu : on pourra découvrir à la fin de la pièce que le comte n'est pss le véritable père de Chimène. — 3-;cond moyen : ou pourra s'arranger de telle façon que la blessure faite aj com» ne «oit pas raorte.'!e, et qu'on k *ev2i> bien portant à la fin de la pièce. —

Ai.ii. V, s CL M. VU. 91

froiiirme moTen : le roi oliligcra tout limplemeat Cbimènc i ("onner u mala ï RodfigtiP t'ar raison ff.iat.

Un <-ominciitalcur fort distingua du Cidy M. Walras, nous leinble tToir parraitomcnt JMStilii' Corneillo di- ton» l.-s reproche» ilont »on dcnoûment a èVi "olijel. < !.<• véritable donoùment ilu Cid, dit M. Walrai, eVst que le ninriage -nlri- t'.hinicnc cl Hodrigne est r.vliculrtnrnl iinpossibli', <>t qu'il ne %c fera ja« naît. CnrniMlle a sui^t le drame de Giilllem de C.islrn; il en a reproduit et am- P iho le» plus heureux détails; mais, arrive au dônoOmeat, il l'a opéri' d'un', autr-' manière, et n'a pas craint de ri'sisler à l'aulorité de son ■jjrcilécesst ur, tf même à l'autonté de la tradition. Le mariage de Chiniènc avec Rodri Mie, et siippnsaut qu'il ait eu lieu, ne peut s'expliquer que par les mœurs barbares du onzi'me sièclu. Au point de vite d'une civilisation plus parfaite, il est radicalem^nt impossible, et, dans /« Cid français, ce mariage ne se fait point. Di s Ion, tous les détails de la pièce teniblent prendre une antre valeur, et ne laissent pas que a'oiïrir les plus ingénieuse* combinaisons. C'est en vain que Cli mène a équivoque sur la mort de son père, et sur la vengeance qui lui était due. C'est eo vain qu'elle a dittimulé d'abord, et ensuite avoué sa passion pour Rodrigue. C'est tn vain qu'i'Ue l'a exposé aux coups de don Sancbe, Rien de cela n'a pu détruire le résultat d'une catastrophe fatale et irréparable. Rien n'a pu ri-babiliter Rrdrigue, à l'égard de Cbimene. Le roi Fernand y a comprumis S"ii autorité ; l'infante t a sacrifié sa propre passion ; don Sancbe s'est ri'tiré d.'vanl l'amour deCbimène pour Rodrigue. Et cependant il a été constate queCliiinena aimait Rodrigue, et i|u'elle n'aimerait jamais que lui. Il a été constaté ipi'! Ro- 'tricne aincait Cbimène, et qu'il n'épouserait jamais une autre femme. Qne con-

: r- de la, sinon que le* deux amant* ne se marieront jamais? Cliimene et

r.iie sont condamné* à uae séparation éternelle. Voilà la conclusion qui

; .- >rt de U pièce française; el, hàtoD»-aous de le dire, cette conclusion ei|

^.-laitjmenl salUfaiunte, aa point de Tue de U moral* el <i« l'ut. > (Vtln^

CMMn»M*r« mr U Ctd. Caes, iMi| in- a*, hs* MkJ

EXAMEN DU GID.

Ce poëme a tant d'avanlages du côtô du sujet et des penséei brillantes dont il est semé, que la plupart de ses auditeurs n'ont pas voulu voir les défauts de sa conduite, et ont laissé enlever leurs suffrages au plaisir que leur a donné sa représentation. Bien que ce soit celui de tous mes ouvrages réguliers où je me suis permis le plus de licence, il passe encore pour le plus beau auprès de ceux qui ne s'attachent pas à la dernière sévérité des règles; et depuis cinquante ans qu'il tient sa place sur nos théâtres, l'histoire ni l'effort de l'imagination n'y ont rien fait voir qui en ait effacé l'éclat. Aussi a-t-il les deux grandes conditions que demande Aristote aux tragédies parfaites, et dont l'assemblage se rencontre si rarement chez les anciens et les modernes; il les assemble même plus fortement et plus noblement que les espèces que pose ce philosophe. Une maîtresse que son tlevoir force à poursuivre la mort de son amant qu'elle tremble d'obtenir, a les passions plus vives et plus allumées que tout ce qui peut se passer entre un mari et sa femme, une mère et son fils, un frère et sa sœur; et la haute vertu dans un naturel sensible à ces passions, qu'elle domte sans les affoiblir, et à qui elle laisse toute leur force pour en triompher plus glorieusement, a quelque chose de plus touchant, de plus élevé et de plus aimable que cette médiocre bonté, capable d'une foiblesse, et même d'un crime, où nos anciens étoient contraints d'arrêter le caractère le plus parfait des rois et des prmces, dont ils faisoient leurs héros, afin que ces taches et ces forfaits, défigurant ce qu'ils leur laissoient de vertu, s'accommodassent au goût et aux souhaits de leurs spectateurs, et fortifiassent l'horreur qu'ils avoient conçue de leur domination et de la monarchie.

Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa passion ; Chimène fait la même chose à son tour, sans laisser ébranler «on dessein par la douleur où elle se voit abîmée par là; et si la présence de son amant lui fait faire quelque faux pas, c'est une glissade dont elle se relève à l'heure même; et non-seulement elle connoît si bien sa faute, qu'elle nous en avertit; mais elle fait un prompt désaveu de tout ce qu'une vue si chère lui a pu arracher. Il n'est point besoin qu'on lui reproche qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de son amant après qu'il a tué (on père; elle avoue que c'est la seule prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu'à lui dire qu'elle veut bien

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