M NOTICE SUR LE CID
« C'était à Sciidéri, dit M. Guizot, que s'adressaient les Se»timctits de l'Académie, puisque ses Observations en faisaient le texte. Sciidéri combla le ridicule en remerciant l'Académie, qui, peu sensible à ce remercîmeut , lui fit l'aire , par son secrétaire, une réponse dont le sens était : « qu'elle avoit eu » pour principale intention de tenir la balance ilroite, et de ne » pas faire d'une chose sérieuse un compliment, ni une civilité; » mais qu'après cette inicnlion, elle n'avoit pas eu de plus grand » soin que de s'exprimer avec modération, et de dire ses raisons » sans blesser personne ; qu'elle se réjouissoit de la justice qu'il » lui faisoit en la recomioissant juste; qu'elle se revanclieroit, à » l'avenir, de son équité, et qu'aux occasions où il lui seroit » permis d'être oblig:eante, il n'auroit rien à désirer d'elle. » « Scudéri affecta peut-être de se montrer content; mais Corneille put croire qu'il avait le droit de se plaindre, et le jugement de Boileau a conBrmé son opinion. Il se plaignit amèrement, tout en affectant l'indifférence, et rejeta sur l'Académie les reproches qu'il n'osait porter plus haut '. »
La postérité a bien vengé Corneille du chagrin que lui caugèrent l'acharnement et l'envie de. quelques-uns de ses contemporains. Tout en faisant encore une assez large part à la critiqu«>, La Harpe rend au génie de l'auteur un éclatant témoignage: « Ce que l'on peut reprocher avec raison à Corneille, dit-il, c'est : 1° le rôle de l'infante , qui a le double inconvénient d'êtra absolument inutile, et de venir se mêler mal à propos aux situations les plus intéressantes.
» 2° L'imprudence du roi de Castille, qui ne pi'end aucune mesure pour prévenir la descente des Maures, quoiqu'il en soit instruit à temps, et qui, par conséquent, joue un rôle peu digne de la royauté.
» S» L'invraisemblance de la scène où don Sanche apporte son épée à Chimène, qui se persuade que Rodrigue est mort, et persiste dans une méprise beaucoup trop prolongée, et dont un seul mot pouvait la tirer. On voit que l'auteur s'est servi de ce moyen forcé pour amener le désespoir de Chimène jusqu'à l'aveu public de son amour pour Rodrigue, et affaiblir ainsi la résistance qu'elle oppose au roi, qui veut l'unir à son amant. Mais il ne paraît pas que ce ressort fût nécessaire; et la passion de Chimène était suffisamment connue.
» 4° La violation fréquente de cette règle essentielle qui défend de laisser jamais la scène vide, et que les acteurr. entrent et sortent sans se parler ou sans se voir.
— Guizot, Corneilleet son temps, 1852, in-8% p. 171 el suiv. — Voluire; jace historique du Cid.
* Corntillt e «on temps, p. 19^-193<
NOTICE SUR LE Cil). I.)
» 5» Ln Tiionolnnit" qui se fait stMitir dniis toiilos les srèriPi entre Cliiinèin' ol Rodriîîiie, où ce (leriiitr <»iric i-onliiiiiclleinent de nioiilir. J'i^jtiore si, dans le plan de l'oiivraî^e . il rtait po». sihle de Taire autrement : j'avouerai aussi que Corneille a mis I)caiici>iip d esprit et d'adresse à varier, autant (piil le pouvait, par II-; détails, relie iMiiforniité de fond ; mais enlin elle se fait sentir, it Voltaire ajoute- avec raison, que lUidrigue, «irr.int toujours sa vie à .«a maîtresse, a une tournure un peu trop romanesque.
» ^'oil■^, ce me s<>nil»lc, les vrais défauts (ju'ou peut Màmer dans la conduite du Cid : ils sont assez {graves. Remarquons pourtant qu'il n'y en a pas nu qui soil capital, c'est-à-dire qui fasse crouler l'ouvrao-e par les fondements, ou qui détruise l'intérêt; car »m rôle inutile peut être retranché, et nous en avons plus d'un tTempIc. Il est possible, à toute force, que le roi de Castille manque de prudence et de précaution, et que don Sanclie, étourdi do l'emportement de Chimène. n'ose point l'interrompre pour la détromper : ce sont des invraisemblances, mais non pas des absurdités.
» Concluons que dans •« Cii le choix du sujet, que l'on a blâmé, est un des u'rands mérites du poêle. C'est à mou <jré le plus benn.le plus intéressant que Corneille ait traité. Qu'il l'ait pris à Giiillem <le Castro, peu importe : on ne saurait trop répéter que prendre ainsi aux étrangers on aux anciens pour enrichir sa nation, sera toujours un sujet de gloire, et non pas de reproche. »
« Ce que l'Académie française condamna spécialement dans li Cid, dit à son tour Geoffroy, l'amour d'une (ille pour le meurtrier de son père, est p-^isément ce qui rend cette tragédie si intéressaute : on ipnorait encore quel parti peut tirer la scène du combat «les passions. »
M. Nisard pense comme Geoffroy, mais en insistant beaucoup plus vivement encore sur l'éloge. Enfin, dans le cours de poésie française professé à la Sorbonne en 18:i2, M. Saint-Marc Ginrdin a pris contre Chapelain une éclatante revanche ', et les applaudissements unanimes dont le public, après deu-x siècles, ââlue encore aujourd'hui l'œuvre du grand Corneille, prouvent que dans cette œuvre le poêle a su toucher les sentiments éternels du cœur humain. .Ajoutons, suivant la juste remarque de Schlegel, que l; Cid porte partout le caractère lyrique, et que « cet excès de l'eithousiasme lui donne une force magique, contre laquelle sont venus se briser les traits de la critique et d« l'envie. »
• Voir k joanul tlstMmkU» Matianalt, 8 jum 18U: IM i'^momr dans U Cid