NOTICE SUR HORACE
ion pays. Dans la société inotlerno, an contraire, le père semble parfois douter de son pouvoir, et il cherche à suppléer à l'autorité par la tendresse; mais la tendresse ne crée pas l'autorité : elle adoucit le commandement, elle embellit l'obéissance, elle établit entre le père et les enfants une sympathie qui amène peu à peu l'idée de l'égalité, et qui, par cela même, afifaiblit l'idée du pouvoir paternel. Il ne faut pas que la tendresse du père de famille, «'il veut être obéi et respecté, ait rien qui ressemble à une autre sorte de tendresse : l'amour paternel ne doit pas être une passion, mais un devoir. Tel est vraiment l'amour paternel dans le Tj- ' i Horace : majestueux en sa joie, quand il embrasse son fils Tittorieux, comme en sa colère, quand il condamne son fils qu'il croit coupable; calme enfin, maître de lui; et c'est là le véritable caractère des sentiments où l'idée du devoir entre pour beaucoup : rien ne calme le cœur de l'homme comme le devoir. »
Sous le rapport du style, Uorace cft peut-être de toutes les pièces de Corneille celle qui a donné le moins de prise aux méticuleuses remarques des commentateurs et des grammairiens. Un de nos critiques les plus incisifs l'a dit avec raison : « 11 n'y eut jamais une plus belle langue et un plus beau style; une matière plus précieuse travaillée par un artiste plus grand. Du temps de Corneille, la langue n'avait pas encore subi l'influence de cette mignardise et de celte recherche affectée qui commence à Racine, comme à Rome elle commence à Tibulle, et qui a créé cette famille de styles que les rhéteurs, espèce de pcpiniéiistes littéraires, ont étiquetés dans leur jardin des noms de style sublime, style pompeux, style tempéré, style noble, style fleuri et style comique. Du temps de Corneille, il n'y avait qu'un seul fenre de style, c'était le bon. Du reste, il était aisé ou sévère, calme ou terrible; il avait la mine joyeuse ou la mine roide; il portait la cape ou le manteau, la toque de velours ou le pot de fer, selon le tempérament de l'idée...
» La tragédie de Corneille est donc écrite dans cette langue multiple de la fin du seizième siècle, qui avait une gamme de couleurs et d'expressions deux ou trois fois plus étendue que du temps de Voltaire; et l'admirable artiste quia composé les chefsd'œuvre qui ont nom Nicomède, le Cid, Horace, Cinna, a tiré de cette langue des effets d'une maiestéj d'une force et à la fois d'une ■aïveté infinies". »
On le voit par les passages que nous venons de citer, à la sé« Térité des critiques du dix-huitième siècle à l'égard à'Eoraee, succède, de notre temps, une admiration sympathique et profonde. ■ quili semble que le spectacle ou le souvenir des grandes chos*
'CraDier de Cassagnac, OEuvrst littéraires, Paris, 1852, iii-12. CornnlU tt HKtnC) p "231 et suiv.
NOTICE SUR HORACE. iOÔ
M sont accomplies chez nous depuis soixnntc ans, nous fasse mieux sentir et coniprerulre les beautés de cet immortel écri- Tain, qui a fait vivre avec tant de puissance, sur la scène française, non-st iilement, par le Cid, riiéroïsme" chevaleresque ; par Polyeuctt; naTdïsnic chrétien, mais encore, par Cmna, par Rodofune, par U.mcf , les plus hautes vertus et les plus orageuses passions de la politique.
Bien que la tragédie d'fforace appartienne t«jtii entière à COT* neille et qu'il se soit exclusivement renseigne, pour la comp<H •er, du récit de Tite-Live, il est bon de noter ici que le même sujet avait été déjà traité plusieurs fois avant lui : l*" en France, au seizième siècle, sous le titre de : les Horaces, par Pierre de Laudun d'Aigaliers; î" en Italie, par l'Arétin, sous le titre de l'Orazia; S» en Espagne, par Lope de Vega, sous le titre de el Hvnrado Hermuno. La tragédie de Pierre de Laudun est tellement insignifiante et si justement oubliée, qu'elle n'a donné lieu à aucnno remarque comparative; mais il n'en est pas de même des deux autres. Un écrivain italien, Napoli Signorelli, auteur de VEstoire critique des théâtres, ai reproché vivement à Corneille de n'avoir point indiqué, comme source directe de ses inspirations^ l'Orazia de l'Arétin. Ce reproche a été repoussé pur Ginguené, qui en a pleinement justifié Corneille, et il a fourni à ce savant historien de la littérature italienne l'occasion de comparer les deux pièces, ce qu'il fait en ces termes : « Je me garderai bien d'établir ici un parallèle entre le plan de l'Arétin et celui de Corneille. Tout le mouvement et tout le spectacle que le poète, italien a mis dans «a pièce ne peuvent équivaloir aux beautés de sentiment dont la pièce française est rcmjilic... La présence seule de l'un des Ciiriaccs donne à celle des deux pièces où il paraît un avantage immense, et la scène entre lui cl le jeune Horace, m second acte, et celle qui suit immédiatement, entre i nj-iaccci r.anille, laissent bien loin :iu-dessous d'elles la tmgédie eiilicre 'ic l'Arétin. L'an avec lequel Corneille a sus|irndu cl coupé le ré- ■ Il du combat, à la fin li'un acte, el fait jaillir de l'erreur nalu- I elle d'une femme le plus beau mouvement peul-Ctre qui soil>ur ia scène tragique, et le sublime qu'il mourût; celartel ce liait de t:énie iiilerdisenl et rendent impossible touie comparaison. .Mais '1 celle supériorité est si grande dans les trois premiers actes de l'Horace français, nialyré quelque longueur que l'intf rveiilion du iiVe de Sabine y produit nécessaircmenl, on ne peut nier que iiaiis les deux derniers, à ne parler que du plan, la tragédie ita lienric ne l'emporte à son tour. »
La pièce de Lopc de Vega a fourni à M. Saint-.^kirc Girardin le sujet d'une comparaison développée*, et de cette comparaison
• Journal des Débatt, 9 juin 1802.
lOfi INOTICK SlJIi HORACK.
fésiiUcnt lic.ix choses, à savoir : que le dranio ospa'.niol n'a poinl été coiimi de Corneille, et que la «npérioriié, une siipéiiorité immense, est tout entière du côlé de la Irag'édic française. « Qu'est dcvemi, se demande M. Saint-Marc Girardin après avoir analysé Lopc de Vega, qu'est devenu K' juiuio Horace, ce guerrier farouche qui ne connaît plus Cur/ace dès qu'Albe l'a choisi pour son chamiiion? Qu'est devenue cotte dureté romaine qui éclate dès les premiers moments dans Horace, et qui nous fait comprendre d'avance comment, dans un accès de colère patriotique, Horace pourra tuer sa sœur? Hoiace n'est plus qu'un amoureux romanesque qui poursuit sa maîtresse enlevée et qui la retrouve, g^râcc au courasjfe et à l'adresse de cette sœur qu'il doit immoier. Nous ne sommes occupés que de filles qu'on veut faire religieuses, de femmes déguisées en cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les yeux mêmes du père, toutes scènes de comédie. Pourquoi les personnages qui tigurent dans ces scènes de comédie s'appellent-ils les Horaces et les Cm'iaccs? Je n'en sais rien en vérité. Ils pourraient aussi bien s'appeler don Gusman, don Pèdre, don Gomcz. L'histoire n'y perdrait rien; car l'histoire n'est pour rien dans tout cela. Mais où est surtout, je le demande, où est le vieil Hoi'ace ? Où est ce père qui aime ses enfants, mais qui aune encore plus sa patrie? Où est cette admirable personnification de la vertu romaine? Où est ce caractère qui tempère si bien le caractère du jeune Horace? Car le vieil Horace n'aime pas moins Rome que ne l'aime sou fils; mais il i'aime comme savent aimer les âmes grandes et bonnes, qui vont dans leur amour jusqu'au dévouement, jusqu'au siicrilice, jam-:iis jusqu'au crime. Avec le vieil Horace, nous sommes vraiment à Rome telle que nous admirons Rome dans ses grands hommes; avec le jeune Horace de Corneille, nous sommes entore à Rome telle que nous la connaissons dans l'histoire, dure, Carouche, impitoyable, et sacrifiant l'humanité à l'idée de la grandeur romaine. Avec Flavia et Horatia, avec les Horaces et les Curiaces de Lope de Vega, nous sommes à Séville ou à Grenade, par une belle nuit d'été et de fêtes. »
Pour compléter l'historique de la tragédie qu'on va lire, nous ■jouterons qu'à son apparition elle fut accueillie par le public avec les plus vifs applaudissements; mais au moment de l'impres' «ion on répandit le bruit que le cardinal de Richelieu et un autre personnage d'un rang éminenl, qui avait figuré dans la cabale contre le Cid, se disposaient à recommencer l'attaque, et que de nouvelles Observations allaient paraître. Corneille, ù ceti'» occa- »ion, écrivit à l'un de ses amis cette phrase^ souvent citée : «Horace fut condamné par les dunmvirs, mais il fut absous par le peuple. » Les duumvirs n'osèrent point interjeter appel de ce jugement souverain, et li;s Oh'iirnntinr.i no furant nniiU nijblié^i.
EPITRE AU DUC DK RICHELIEU. i07
La trairédie de Corneille a foiiriii le sujet de plusieurs coinfftsiiiouï qui ont litfiire sur la scène de l'Opéra : les Hornces, bal- /ot trairique, «le la coniposiliou de Noverre, 1777; 2° /ts //or/ces, Irapédie lyrique en trois actes, poëme de Cjillnrd, musique de Salieri, 17Si; ; remis au théâtre avec des clLiiifrcnients et nue musique nouvelle de Porta, eu l'an IX; parodié la même année, sons le titre de : les Yoraces tt les Coriaces. — M. Tasdieicau itidiqne encore tes Horaces, tragédie lyrique en trois actes, de Montol-Serigny , non représentée , et un poëme italien : gli Orazi <( Curiazi, musique de Cimarosa.