‹ Œuvres diverses de J.J. BarthélemyChapitre 27 sur 59 · DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

DE LA RELIGION

JuES disputes scandaleuses des théologiens, l'ignorance du clergé, suite de la décadence générale des études, l'ignorance plus grande encore des gens du monde, l'amour de la singularité, une fausse philosophie introduite à la place d'une rai* son éclairée ; telles sont à peu près les causes du mépris ouvert que l'on témoigne pour la religion.

Ce mépris éclate dans les conversations , et sur* tout dans les ouvrages qu'on publie à chaque instant; iJ est bon que' vous en soyez prévenu.

Je ne chercherai pas à vous prouver la vérité de la religion chrétienne ; j'aime mieux vous renvoyer aux ouvrages de Pascal, d'Abbadie, de Bossuet, de Fénélon , et de tant d'autres écrivains célèbres. Je vous prie néanmoins de vous arrêter un moment sur la réflexion suivante.

Ceux qui attaquent la religion conviennent tous que sa morale est excellente, mais qu'on ne sau-> rait admettre ses mystères. Ils disent : Ces mystc-^ Tes sont incompréhensibles, donc il faut les rejeter. Cependant n'y a-t-il pas dans la physique et dans la géométrie même des vérités qui sont in-

compréhensibles et qu'on est forcé d'adopter? S'il n'était pas démontré que deux lignes peuvent se rapprocher éternellement sans se rencontrer jamais, le croirait-on possible? et en admettant cette vérité, la conçoit-on? L'incompréhensibilité d'un mystère n'est donc pas une raison suffisante pour le rejeter.

Ceux qui croient disent : Ce n'est pas parce que nos mystères sont au-dessus de notre raison que nous nous y soumettons, c'est parce que Dieu a parlé, et qu'il nous a ordonné de les croire. Dieu a parlé par les prophéties , par les miracles , par le témoignage des premiers martyrs, par la manière dont la religion s'est établie , etc. Voilà les titres de notre foi. Lorsqu'au lieu de les attaquer, vous verrez quelqu'un jeter une sorte de ridicule sur les mystères , dites qu'il n'est pas seulement au fait de la question ; et pour l'en convaincre , demandez - lui ce qu'il ferait, si l'Être que nous adorons daignait se dévoiler à ses yeux , et lui ordonner d'une manière claire et précise de croire les mystères de la religion chrétienne? Il le promettrait sans doute. Nous le promettons aussi, parce que nous sommes persuadés que Dieu a parlé autrefois de la même manière; et si nous sommes dans l'erreur, ce n'est pas parce que nous croyons des points de doctrine incompréhensibles , mais parce que nous croyons que ces points ont été révélés, quand ils ne l'ont pas été. Ainsi, pour nous attaquer suivant les règles d'une saine logique, les incrédules ne devraient pas se borner aux objets de la foi, ils

devraient en examiner les principes et les motifs, et voilà ce qu'ils ne font presque jamais : i^ parce que cet examen suppose des connaissances qu'ils n'ont pas ordinairement, et un travail auquel ils ne veulent pas se soumettre ; a° parce que s'ils entreprenaient cet examen, ils verraient bientôt que nous avons des raisons suffisantes pour recevoir nos mystères, tout incompréhensibles qu'ils sont.

Je vais plus loin , et je suppose que les preuves de la religion sont balancées par des difEcultés aussi fortes; dans ce cas on serait dans le doute, et il faudrait pratiquer ce que prescrit la religion , suivant cet axiome dicté par la raison même , et confirmé par l'usage : Dans le doute il faut choisir le parti le plus sûr (i).

Allons plus loin encore, et supposons qu'après un long examen quelqu'un eut cru apercevoir un caractère de fausseté dans les motifs de notre foi. Devrait -il publier cette prétendue découverte? Non, sans doute; et le parti le plus raisonnable serait de s'imposer un silence profond sur ces matières. On l'a dit mille fois, et on le dira toujours: il faut une religion aux hommes; le plus beau présent dont on pouvait. les gratifier, c'était de les obJiger à ne faire tort à personne , à excuser les défauts, à pardonner les injures, à souffrir avec fermeté, à s'aimer entre eux, à être heureux dans

(i) Voyez l'Éclaircissement, à la fin de ce Traité. Note de l'éditeur.

cette vie, dans respérance de l'être encore plus dans une autre. Or, voilà ce que la religion prescrit, et si l'on ne veut pas qu'elle sôit divine, il faut au moins la regarder comme la p^lus belle de toutes les institutions politiques. 11 est vrai qu'elle a occasioné des divisions et des guerres ; mais ce n'est pas sa faute, c'est celle des hommes, qui en ont abusé, comme ils abusent de la raison et des vertus.

Je dirais donc volontiers à tout homme : Croyez. Si vous avez le malheur de ne pas croire , doutez ; si vous ne pouvez pas douter , condamnez - vous au silence. Et quel fruit espère-t-on de ces propos légers qu'on se permet sur des matières si respectables ? On y sourit quelquefois par une mauvaise habitude, ou par une lâche complaisance; mais, en générai , ils affligent les gens sensés , et ne sont applaudis que par les esprits superficiels. Quel malheur s'ils parviennent jusqu'à ce petit peuple que le besoin, une mauvaise éducation, et de pires exemples entraînent sans cesse vers le crime! Le contiendrez-vous par le seul appareil de la justice des hommes, et vous croirez-vous en sûreté au milieu d'une foule de domestiques, qui, tous également intéressés à vous ôter les biens ou la vie , n'auront plus qu'à réfléchir au moyen de le faire impunément? Les lojs des hommes sont destinées à retenir la main ; celles de la religion à retenir le cœur. Doit-on se flatter que les premières inspireront l'amour de la vertu, tandis que, jointes aux secondes, elles peuvent à peine produire cet effet?

DE MORALE. ap

Les déclamations indécentes contre la religion ne se bornent pas à troubler Tordre de la société; elles peuvent jeter encore une sorte de désespoir dans le cœur des malheureux. Dans tous les états, il est des âmes vertueuses qui gémissent en secret et demeurent en proie aux outrages de la fortune, à l'injustice des méchants, aux chagrins les plus amers. Ëh! pourquoi leur arracher l'unique consolation qui leur reste, celle de penser que tout se fait par les ordres d'un Dieu témoin des larmes quils répandent, et que ce Dieu, plein de tei>dresse pour eux , leur ménage , à la fin de leur carrière, des biens propres à les dédommager des maux qu'ils auront soufferts ! Si ce système est une illusion , elle est mille fois préférable à ces funestes lumières qu'on voudrait lui substituer.

le ne parle ici ni comme théologien , ni comme dévot ; mais j'en appelle aux cœurs sensibles , aux cœur^ capables de compassion et d'humanité, et je leur demande si ce n'est pas une barbarie atroce que de vouloir persuader aux malheureux qu'ils étaient destinés, en naissant, à être gratuitement les victimes de la douleur, et que, n'ayant plus aucune ressource du côté de la terre , ils ne doivent pas même en attendre du ciel.

Ne croyez pas néanmoins que tous ceux qui parlent ou qui écrivent contre la religion , aient prévu ces conséquences. Les uns agissent par légèreté, ou par attachement à de faux principes; les autres cherchent des partisans qui les soutiennent contre leurs doutes ou leurs remords : il en est enfin

en qui tous les sentiments paraissent éteints, et dont lame a contracté , dans Texcès des plaisirs , une sorte de dureté et d'anéantissement. Tous affichent une vertu, qu'il ne faut pajs toujours examiner avec scrupule. En effet, est-on essentiellement vertueux, désire-t-on que les autres le soient, lorsqu'on s'acharne avec tant de fureur contre une religion qui ne reconnaît, ne respire, ne récompense que la vertu ; lorsqu'on n'admet qu'une probité appuyée sur des principes humains qu'on nous permet aussi de regarder comme des préjugés de l'éducation? Je n'ose pas proposer ce problème.

Si les. religions étaient l'ouvrage des hommes, le premier qui a voulu établir un commerce d'amour entre un être infini et une faible créature , aurait formé le plus touchant de tous les projets.

La religion chrétienne , dépouillée de toutes les petitesses que les hommes y ont ajoutées, est le plus beau système de morale et de bonheur. Elle enrichit l'ame de toutes les vertus; elle l'élargit; elle la fait aimer autant qu'il est possible d'aimer , et lui procure par là cette paix douce, profonde, inaltérable; cette paix que le monde ne peut ni donner ni ôter, qu'il ne connaît même pas; cette paix enfin, qui nous rend amis des autres et de nous-même.

ne MORAi.F.

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