DES PARENTS
Je sais jusqu'à quel point vous portez la tendresse et le respect pour des parents dignes à tous égards de vous inspirer ces deux sentiments : je ne viens donc pas ici vous rappeler à votre devoir, mais vous féliciter de votre bonheur, et l'augmenter, s'il est possible , en vous en retraçant l'image. Vous vous entretiendrez avec. plaisir de ce que vous aimez^; et vous pardonnerez à la faiblesse de' mes expressions, en faveur du motif qui m'anime.
La nature a fortement imprimé dans le cœur de tous les hommes un amour vif pour ceux qui leur doivent le jour, et ce sentiment survit à tous les autres. Son principal caractère est la tendresse, c'est-à-dire, ce qu'il y a de plus consolant et de plus délicat. dans un attachement. Aussi, lorsque le Dieu que nous adorons a voulu exciter notre eoiifiance , il s'est offert à nous , tantôt sous l'image d'un père toujours prêt à écouter le récit de nos besoins, et tan tôt. sous celle d'une mère qui serre étroitement son fils entre ses bras. Ce n'est pas tou* jours par la peinture des passions effrénées et illégitimes que les tragiques grecs ont- excité la terreur
et la pitié ; ils n'offraient souvent aux yeux des spectateurs que des combats de tendresse entre des parents que le malheur opprimait, et ces tableaux faisaient couler les larmes du peuple le plus capable d'entendre et d!interpréter la voix de la nature. Dans une tragédie d'Euripide , les Grecs ont résolu de sacrifier Polyxène , fille d'Hécube , sur le tombeau d'Achille ; après une scène touchante entre ces princesses , Polyxène prie Ulysse de la conduire au trépas et de la soustraire aux yeux d'une mère dont la douleur augmente la sienne. Hécube s'écrie alors : oc Infortunée que je suis! je succombe , « mes genoux se dérobent sous moi : O ma fille , a approchez de votre mère ; tendez - moi la main ; « donnez : pourquoi me laissez-vous sans en£amts ? «6 mes compagnons! je me meurs....»
Si l'amour des parents est infiniment tendre , il n'est pas moins inépuisable : voyez comme, dans une nombreuse famille, il se partage sans s'afiàiblir; tous les enfants y sont l'objet des complaisances d'un père et d'une mère attentifs à leur conservation ; et lorsque la mort vient leur en enlever quelqu'un , en vain trouveraient-ils des motifs de consolation sur ceux qu'elle a épargnés. La nature parle plus haut que la raison et l'intérêt ; elle réclame avec force des droits que le temps peut à peine éteindre : jugez par là quelle doit être l'étendue et la vivacité de ce sentiment , lorsque , réunissant toutes ses forces , il se concentre dans un seul objet.
Mais d'où vient que, pour l'ordinaire, on ne
trouve pas dans les enfants la même sensibilité k l'égard de leurs parents? I.a nature, dont le sys^ terne général est dHinir tous Iqs êtres par des chaînes d'amour, aurait -elle pris de fausses mesures en refusant aux premiers un penchant qu'elle donnait aux seconds? Non, sans doute; mais sa voix est étouffée par des défauts et des passions qui naissent avec la raison , et qui se développent plus vite qu'elle. Dans l'enfance, où tout est vrai parce que tout est simple , l'amour pour les parents s'exprime par des élancements et des transports. Quand on commence à réfléchir, et que Tame est, pour ainsi dire, plus composée, on devient timide , on craint les corrections, on cherche l'indépendance.
Ces défauts, dont le premier tire quelquefois sa source de la crainte excessive de déplaire , le second , de la fierté du cœur, et le dernier, de l'amour de la liberté trop naturel à l'homme , peuvent avoir des suites funestes, et malheureusement ils se manifestent dans un temps où l'on n'a pas assez d'expérience pour les attaquer avec avantage.
Il faudrait penser qu'en fait de sentiments , la timidité qui n'est pas fondée sur des raisons légitimes donne lieu à des soupçons, et peut devenir une offense; qu'on déplaît eu effef , lorsqu'on craint toujours de déplaire; enfin. que le cœur doit se dépJoyer. toutes les fois que les personnes qu'on est obligé de respecter veulent bien remplir par leurs bontés rintervalle qui les sépare de nous. Et qu'on ne demande point quels sont dans ces occasions 1 ,3
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drait iiutfiqt demm^Qr qiiefe Mnt les moyens de !»eAtir. Quand le cœur est viviemeiit afjbcté , û se peiiit dans le& achQHs, dam Ita y^ux, dan» ua auùk:; m^ i;aut e$t perd^i quand > au iieu de smvve les iinppe«t»ioiiA ù» l» 9atur0, on a recours aux re&sources de Tart.
A l'égard d^9 corrections , il fiauiidrait juger de leur nécessité sur les motifs qui les inspirent, et sur les ^vanlagQS qu'on en pe^U retirer. Les plus injustes asuéme peuvent être uidles , parce qu'elles nous sucr- Mittturoent à la patience et à la docilité, qualités plus essentielles qu'on ne pense dans les dîfE^rents 4^tats de la vie, et qu'il est unposaifale d'acquérir lorsque l'ame a pris toute sa consistance. £u gépéni ^ les çaraclères honnefces et bans aiment à être /corrigés, parce qu'ils veulent devenir metUeun; l^s nuiuvais craigneol: de l'être , parce quUls ne veulent pas devenir faons.
On n'est pas mienx fondé à désirer dans un cer^ t%in âge une indépendajtAoe prématurée. Estril tenais de devejuir tout*à'fait libre , lorsqu'aTec une raison que l'expérience n'a point éclairée, on n'ouvre les yeux que sur le moment pré^nt, en les tenant fermés sur l'avenir ? Quels reproches u'aurait^ron pas à £aiire un jour à des parents qui, en nous rendant de trop bofpie heure maîtres de nous^ mêmes, nous auraient asservis à nos passions ou à des défauts pires encore ? Mais, quel est après tout celte autorité dont on voudrait adoueîr le joug? elle se. borne à exiger une obéissance dont il est hoi^
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tenji qiiQn ait été o)ï)li^ de faire un devoir. Il eflt si doux de d^peodrç de ceux que Ton aime, de se laisser mener par leur volooté, et de leur sacrifier ju^uà $e$ nioindres goûts. Non, je ne crains pas de le dire : Malheur à ceux qui n'ont pas fait de pai^ils sacrifices; leur ame ne connut jamais la reconnaissance et l'amitié ; elle était le triste séjour 4e rindiffér^nce ou la proie de ces passions qui Tw trouvent d'aliment que dans la licence et Tim^r punité.
Ne soyons doue plus assez injustes pour r^arr der c^ui^ à qui nous devons le jour comme des juges sévères au des maîtres impérieux; oe sotit pour l'ordipaire des amis tendres, oompatissants , mais iocorruptij^les , et par là même infiniment préfet rable^ ^ux autres ami^. Et en effet « en trouverait* on jamais parmi ces derniers qu'on put comparer à Ëucharîs, cette m^re tendre qu'un philosophe ff^ec proposait pour modèle k toutes les femmes de ila Grèce? Il dit lui^mém^ qu'il avait voulu faire son pcHTtrait, mais que se^ travaux n'avaient abouti qu'à une esquisse légère. Qu'allet-voUs donc penser d'vme tr^diictiou ou ^ $ans avoir pu eonseaever l'énergie de l'original « je me suis don<^ la liberté de supprimer beaucoup de traits remarquables.
J^ n^isssiuce d'E^ucharis , dit Tauteur", lui donnait an rang distingué dans Athènes , et ses qualités p^rsonn^Ues lui en auraient procuré un semblable pwnû toutes les femmes de l'univers. Dans un âge communément consacré ^ des amusenoents fri* voles ^ elle n*était Qattée ni de l'Opulence qui l'en-^
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loutâir , ni des plaisirs que ses grâces touchantes «appelaient auprès d'elle. Son cœur, aussi vertueux que sensible, ne se nourrissait que d'un seul objet ; «'était un fils qui , avec une figure intéressante , avait reçu de la nature les plus heureuses dispositions pour être un grand homme , et le plus dan- •gereux penchant à n'être qu'un homme médiocre. Eucharis vouhit se charger d'une éducation qui devait décider cette cruelle alternative. Son époux , un des plus dignes sénateurs d'Athènes, approuva ce dessein y let ne douta plus du succès. Elle mit «ilors auprès de son. fils des maîtres qui lui donnaient les principes du goût et des sciences; elle guidait leur Kèle pat ses lumières ; elle animait leurs leçons par sa présence; elle voulait qu'ils l'accoutumassent à voir toutes les choses en grand , à penser de suite et d'après hii-même , à être moins satisfait des succès que des efforts.
Elle se réservait plus particulièrement le soin de sa conduite, et celui de former 5on cœur; mais ce n'était point par la sécheresse et la multitude des préceptes; elle n'empldyait qu'un petit nombre de principes lumineux et féconds, qu'elle lui laissait ie soin de dévdopper. Elle corrigeait les fautes légères par un mot , un regard , un exemple cité à propos , et les fautes essentielles par des rigueurs qui retombaient sur elle-même ; car c'est alors qu'elle était le plus à plaindre. Souvent elle avait cru devoir refuser à son fils des marques trop évidentes de sa tendresse, au risque de porter en elle-même le poids d'un sentiment dont il pouvait abuser, et
qui était toujours prêt à s'échapper; maintenant il fallait que sa douletir , dégubée sous les apparences de l'indignation , fit douter à ce fils coupable s'il n'aYait pas tari dans leurs sources les bontés qu'il avait éprouvées. Eucharis faisait des efforts inouïs pour le confirmer dans ce soupçon; mais bientôt se dérobant aux regards importuns , elle allait se dévouer en secret à ses peines. Dans ces moments où il ne lui était plus libre de penser qu'à Tobjet de son affliction, où toutes ses pensées se changeaient en sentiments, elle ne voyait autour d'elle que des motifs de crainte que sa tendresse, exagé* rait. C'était donc en vain qu'elle avait pris jusqu'ici un intérêt si vif aux jours de son fils'; c'était en vain qu'elle lui sacrifiait son repos, ses plaisirs, sa santé. Le passé, le présent ne présenteraient donc ja^ mais à ses yeux qu'un mélange confias de hien et de mai ; et que deviendra-t-il si le mal prévaut dans la suite; si, loin des consolations qu'elle attend, l'avenir doit lui procurer mille sujets de douleur, ih ! dit-elle un jour, plutôt que de lui. voir abandonner le sentier de la. vertu, puisse't-il...:Ëlle al-r lait achever, lorsqu'elle entendit cette voix secrète ; Choisissez, Eucharis, consentez qu'il vive àflns le mépris, ou, le vo&u que vous alliez former va s'aç-. complir sur-le-champ. Arrêtez , dieux jaloux , s'écria- t-elle: qu'il vive, qu'il soit vertueux; et si vous voulez du sang, prenez ça mère pour victime !
Les dieux furent touchés d'un si noble désintéressement. Tout l'esprit d'Eucharis avait passé dans, son fils ; elle aurait voulu lui transmettre toute son
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Àiue j itviis il TaTait reçUe en naissant ^ et il fallait €{ue le temps pût la d^xmiller tout«à-£aût des im— perfections de l'en&nce , et la dégager des liens de la crainte et d'une paresse involotitairé. Les dieux hâtèrent ce moment ; cette anie s'ouvrit arec fotce , et, se répandant au dehors^ elle parat telle qu'elle était , sensiUe ^ forte , agissante : on y ^t la gran^ denr des idées jointe à la beauté des sentiments , Famour de la vertu étroitement uni avec celui de la vérité. Eudiaris recueillit avec plaisir le prix de ses soins ; son époux s'applaudit de la coilfiance qu'il lui avait témoignée ^ et leur £A% , pénétré de plus en plus de respect et ë'anour, He pouvait suffire à sa reconnaissance (l).
L'auteur ajoute qu'il devint un des principaux ornements d'Athènes; qu'il était sans cesse occupé à faire rejaillir sur ses parents la gloire qui Venvi*** ronnait ; qu'il se trouvait encore pins flatté de leur approbation que des suffrages de toute la Grèce. La plupart des jeunes gens seraient surpris d'entendre ce langage. Us voient de loin un temps où eeux qui nous ont donné le jour, témoins inson^
(i) « Ùaigiiex le rtcevoir comme les prémices d*mk esprit et <t d'un otfeur que tous avez Toos-raérne pris la- peiiie de for-*- « mer » etc. »» Ainsi s'exprimait le jeiute d'Auriac» en adressant à sa môre un très^bon discours sttr la lo^que, qu'il avait coai*posé par son ordre, en 1754. — « Je n'écris que pour satisfaire « à un tribut que la tendresse , la reconnaissance et le respect tt exigent de moi, etc. », disait-il encore au commencement de ce nraité éléttentaire , qui était rpsté manuscrit entre les mains àû Baithélemv. Noie de t éditeur.
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sibles de nos peines et de noà plaisirs, n'exigent âe notre part que des marques froides et stériles d'un respect souvent dicté par la bienséance; mais ce n'est pas là l'intention de la nature: elle veut que dans un àg^ tnème avancé une personne bien née ne se croie heureuse qu'en faisant le bonheur d'un père et d'une mère qui ont fait le sien ; qu'elle ne cherche qu'à resserrer les liens qui l'unissent à Tun et à l'autre, et qu'enfin, lorsque ces liens sont brisés, elle ressente , au milieu des honneurs et des distinctions , la douleer de ne pouvoir phis les par- %aget avec les autwi^ dé sa uaissam:e.
Put^sefit ces vérités précieuses , et mille fois préférûUes kux vaines sublimités des sclehces, germer dans tous les cceurs, ne faire qu'une artie de chaque &LmiUe , et qu'une faffniHe de tout l'univers !