DE LA PATRIE
\Jn préteud que rameur de la patrie domine plus dans une république , et Thonneur dans une monarchie ; mais Ton n'a jamais dit que dans ce dernier gouvernement il ne fut très -avantageux d'inspirer à la jeunesse un esprit de patriotisme éclairé. Cet esprit joint à l'honneur opérerait de plus grandes choses, et les opérerait de la manière la plus noble et la plus efficace. II pourrait même arriver que ces deux principes, en se balançant mutuellement, se perfectionneraient l'un et l'autre : que l'honneur se dépouillerait de ses préjugés, qui sont quelquefois si nuisibles à l'état; et l'amour de la patrie, d'une obstination féroce qui n'est pas moins nuisible.
Dans une monarcliie , on ne parle presque jamais du patriotisme ; on a craint sans doute que ce mot ne blessât l'autorité du prince ,. comme si ses intérêts étaient différents de ceux de la patrie, et que son plus beau privilège ne fut pas d'en être le père et le soutien.
On aime sa patrie quand on désire qu'elle soit respectée au-dehors par des victoires et des traités
ayantageux ; qu'elle soit tranquille àu^dedans par le maintien des lois, et par un esprit d'humanité qu'il serait très-nécessaire de répandre dans la société. Ainsi on doit opposer aux ennemis des généraux expérimentés et des négociateurs habiles. Il faut en même temps que les citoyens revêtus des pouvons intermédiaires entre le trône et le peuple, connaissent les intérêts de l'un et de l'autre ; que des citoyens intègres veillent à la sûreté publique et particulière ; enfin , que les citoyens de chaque ordre et de chaque état concourent au bonheur général en travaillant à leur propre bonheur. De là résultent différentes suites de devoirs relatifs aux diverses professions de la vie ; de là résulte encore, si je ne mé trompe, l'amour de la patrie, qui n'est autre chose que l'amour de ses devoirs; mais un amour noble , désintéressé qui , loin de se nourrir de l'opinion des autres hommes , saura dans le besoin se sufSre à lui-même.
O vous qui êtes l'objet de ces réflexions, vous qui me faites regretter en ce moment de n'avoir pas une éloquence assez forte pour parler dignement des vérités qui me pénètrent; vous enfin que je voudrais embraser de tous les amours honnêtes, parce que vous n'en seriez que plus heureux! daignez vous rappeler saris cesse que la patrie a des droits sur vos talents et sur vos vertus; que vous avez une carrière peut-être immense à parcourir, et que, de quelque côté que vous portiez vos pas, vous aurez des devoirs à remplir et du bien:à faire. Laissez à de petites âmes le funeste privilège de
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â^éndcmiiir dans le ^ein de ropuleufcé «t de l'otsivelé ; Iai8scz4es se courber pesamment Y«rs là terre , et traîner jusqu'au tombeau la honte d'une existence inutile et matérielle. Je ne crains pas de tous appeler à de plus dignes destinées ; mais Vous ne les remplirez jamais si vous ne voiis y pi^porez de bonne heure. Le tctnps, qui âût avec la rapidité d'un édair , mettra bientôt vos parents dans la nécessité de vous choisir un état. Ce choix serk l'ouvrage de la sagesse , mais c'est a vous à le justifier d'avance. Pertoeltez donc que, sans chercher à les prévenir, je vous propose quelques obe^i^vatioDs relatives à votre situation présente.
Il me semble qu'il faudrait commenter par se £aire un S3rstème de vie. Il consiste à diriger vers un but unique ses vues et ses actions : par ce moyen l'esprit est moins distrait, et jouit de toutes ses forces. Il se plie insensiblemetot à la régie, et se soumet sans peine à cet ordre qui met tant de facilité dans nos travaux, et jette tant de lumières sur nos opérations. Par rapport à chaque homme en particulier, le système dont je parle est l'analyse ou l'abrégé de sa vie. Vous analyserez aisément la conduite d'un homme chez qui tout va de àuite et de concert; mais vous ne comprendrez jamais rien dans celle d'un homme qui n'a point de système , parce qiie toutes ses actions paraissent isolées ou contraires les unes aux autres. Ceux en qui l'imagination domine sont communément sujets à ce défaut : cette faculté, la plus impérieuse de toutes, force la règle que l'ame voudrait s'imposer, et
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s'ac€able elle^ioéttie sou^ It nombre dés projets qu'elle enfante. Par là on devient léger ^ on ne fait aucftn usage de ses talents, on se trouve dans l'impossibilité de mener les autres ^ ou dans la néifessitë d'être mené soi-même.
Voulez- vous Une idée plus précise du système dont je parle , faites avec ardeur tout ce que vous devei faire , et abstenez-vous avec courage de tout ce que vous ne devez pas faire.
Quand on est dans cette disposition, il reste à connaître les devoirs cjuî nous sont propres. Les slciences dont vous êtes entouré , sont destinées à vous former l'esprit et le cœur. La géométrie doit mettre Tordre et la justesse dans vos pensées; la physique^ dévoiler à vos yeux les merveilles dé la nature , et vous élever à leur auteur ; l'histoire , vous itistruire par le passé de ce que vous devez faire à présent , et de ce que vous pouvez attendre de Fa venir ; la lecture des bons écrivains de Tantiquité, vous fournir des modèles de cette éloquence solide qui est de tous les temps et de tous les lieux; les arts de pur agrément, vous orner de ces grâces qui , sans être nécessaires à tous les genres de mérite^ donnent tant d'avantages k celui qui les possède. Torttt ne résonne pas dans une lyre, màiâr tout y Concourt à la formation , au soutien , au développement du son. Si vous avez l'ambition de foire les délices dés sociétés, et l'ambition plus noble encore de servir vôtre patrie , vous ne trouverez rien que d'essentiel dans les détails de votre éducation, et au milieu des dégoûts qui s'y glisse-
ront quelquefois, vous vous nppeWerez ce vers d'Horace (i) •
Condo et compono quœ max depromere possani
Les préjugés assignent aux talents des places que la raison désavoue bien souvent. Elle n'accorde que l'hommage de l'esprit à ceux qui n'ont que. l'esprit pour objet , et réserve celui du coeur aux talents qui s'occupent de l'utilité publique. Supposez un homme qui, par des ouvrages d'amusement où régnent le génie et le goût, force l'admiration de son siècle, et acquiert des droits sur celle de la postérité; opposez-lui un magistrat qui, par .son. application et ses lumières, entraîne l'estime générale , devient réellement utile aux citoyens, et fait souhaiter à une compagnie dont il est le chef, d'être à jamais soumise à une autorité si douce et 3i respectable ; et, sans consulter votre cœur , jugez lequel des deux sert mieux sa patrie et se rend plus digne de l'amour des peuples.
Les talents utiles sont donc préférables aux talents purement agréables; mais ces derniers, loin d'être négligés , doivent donner de Féclat aux premiers, à-peu-près comme un beau jour fait briller un beau tableau. C'est dans cette vue qu'on leur consacre les prémices du travail. Il faut s'en défier , parce qu'ils sont bien séducteurs; mais il faut les cultiver, parce qu'ils sont bien nécessaires. Souve* nez-vous que, suivant les anciens, les Grâces dis-
(i) £pist., liv. I, ep. i , v. la.
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pensaient anx hommes, non-seulement les plaisirs, Vaménité et la douceur du caractère , mais encore la sagesse et l'éloquence; que Platon exhortait sans cesse son disciple Xénocrate à leur ofFrir des sacrifices. Souvenez-vous que, parmi les Grecs et les Romains , les orateurs ne négligeaient aucune xle ces qualités extérieures qui préparent à la persuasion; que Démosthène se soumit à des épreuves laborieuses pour corriger un vice léger de prononciation , et que Cicéron apprit à déclamer du célèbre acteur Roscius.
Les belles-lettres font partie des talents agréables. C'est en les réunissant à une profonde connaissance des lois que, dans le siècle dernier, plusieulrs magistrats se sont acquis une réputation immortelle. Tels furent les Bignon, les Talon, les de Thon , et surtout les Lamoignon. Qu'il m'est doux d'avoir si souvent des exemples domestiques à vous citer, et de n'être embarrassé que du choix. M. le premier président donnait son temps à l'étude de la jurisprudence, et ses soins à celle des belles-lettres : après avoir prononcé dans le sanctuaire de la justice des oracles que l'on y respecte encore , il allait s'entretenir de tous les genres de littérature avec ceux qui s'y étaient le plus distingués.» L'esprit sans la probité ne donnait point d'accès auprès de lui, mais les Bôurdaloue et les Despréaux partageaient son estime et saconfiance. 'Il reçut beaucoup d'éloges pendant sa vie; et comme il fut loué par des hommes vertueux, il Ta encore été. après sa mort, et il leseta toujours. La vertu,
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la justice et les Muses ont mis ^on portmt duos le temple de rOiémpâre , ^t qnt méha^ tout auprès u^ place que l'espéraiice entoure' de fleuri.
C'est peu de connaître ses devoirs, $pi Von ae s'applique fçrtenaent à li^s ren^lir* A votre âge les moments sont pcécieu?^ ; cau?^ que vpu$ perdes^ l^ seront pour le reste de votre vie. Il viendra^ u^ tefnps où , livré à ^es occupations sérieuses , vou» regretterez d^avpir négligé celles qui voi|$ le pa^^ iTi^s^aient le moins. Si ce temps n'ariivaif: pn^, tou$ seriez le seul qui n'eût pas à se reprocher le défiât de travail duns sa jeunesse.
Il serait à souhaiter que l'application fût le fruiï du penchant, et non du conseil, Détrompon^naous^: c^ n'est que l'enthousiasme qui fait les grancU hommes; c'est cette passion, cette ^deur brùr lapte et continuelle qui les élève et les soutient d^qs leur essor; c'est elle qui leur montre ^ns ces^a un point de perfection qui semble n'éloigner à mesure qu'ils en approchent ; c'est par elle <|u'eDi entreprenant quelquefois des choses au-dessus de leurs forces, ils font usage de toutes ceH^ qu'ils ont. Cette arrleur s'empare de toute l'ame; elle étincelle dans les discours et dans les ye\k% d'uti homme supérieur 9 toutes les fois qu'il s'oceupe ou s'entretient de l'ohjet de ^es travaux.. Quand elle ue se manifeste pas au -dehors, elle n'en e$t que plus active au-dedan^. M. de Turenne, si froid ^a apparence , la ressentait au fond de son coçur* Sans cela H n'aurait pas été homme de génie, puisque le géfïie suppose toujours cette chaleur, et qu'il
s'est lui-même qu*im sefitiment vif qui répand la lumière dans TespHt.
Quelle différence entre un homnoe qui, plein dfs feu , s- élance de bon gré dans la carrière et renverse tous les obstacles , et celui qui , s'y laissait mollement; entraîner, s'arrête k chaque difficulté. Je ne parie point de cette indolence hontegse que rien ne p«ut tirer de Fen^urdissemept, et qu'on doi( abandonner au mépris général, mais d'une p^r^^SfS plus douce et plus dangereuse qui suspend quelqu^ois les foneCioins de Tàme , et la jette dans tle^ réycs'ies où elle n^a plus que des lueurs de p^etnsées, £n s*y livrant on s'accoutonie à ne plus lijQi: $es idées , et Ton voit arriver avec peine Theure d'\m travail ou d^uo devoir qui exige de la con»teotîon. E)a vain cherchertron à se déguiser son état par des e£brts intermittents, et par le tém^oignage extérieur de sa facilité; les efibrts sont de peu de dutée^ la fadlité ne produit rien que d'informe, e^e disant, souvent combattu et toujours renaissant, retient dans un rang subalterne un esprit fait pour remplir les premières places.
On ne £3iit pas toiM: ce qu'on doit , lorsque l'on ne fait pas tout ce qu op peut. Deux jeunes athlètes eiàti%Bt k la icis dans le chemin des honneurs, (^'uu a beaucoup de tcileats, l'autre en a moins, mai8^il y supplée par un travfiii opiniâtre ; le public les suit des yeux et mesure leurs progrès. Le premier lui paraît coupable , s'il ne va pas plus loin que le second ; il lui parait méprisable , s'il ne va pas aussi loin.
Cependant ii ne faut pas substituer à lapplica* tion dont je parle, cette promptitude qui fait tout par saillies et par éclairs : un torrent qui se précipite dans un vallon ne le fertilise point ; il n y porte que le ravage et la confusion. On doit ap^ prendre à travailler difficilenient et constamment, et ne pas abandonner un objet d'étude sans Tavoir .épuisé. Auguste, qui recommandait sans cesse de se^^hâter lentement, est un des princes qui a fait le plus de choses , et qui en a fait de plus grandes. .Voilà des vues très-générales sur la manière de remplir ses devoirs. Mais je ne dois pas finir sans vous parler de cet esprit d'humanité que j'ai regardé plus haut comme un autre moyen d'être utile à sa patrie. Cet esprit est déjà dans la nature , :et l'on devrait le restituer à la société , d'où nos préjugés et nos passions l'ont banni. Il apprendrait aux hommes à n'être pas toujours en guerre les uns avec les autres , à ne pas se livrer si facilement .aux méfiances qui troublent leur repos, à ne pas confondre les défauts de l'esprit avec ceux du cœur. Je sais qu'il est des caractères faux et odieux : loin idé.les excuser, je voudrais que tous les honnêtes gens s'unissent ensemble pour leur arracher . pu- .bliquement le masque. Mais, en général, les hommes ont moins de méchanceté que de faiblesse et d'inconstance; et. ce qui le prouve. bien, c'est l'hommage sincère ,que , dans tous les siècles, ils ont été forcés Ae . rendre à la vertu.
La. bienfaisance ou l'humanité, suivant Cicéron, fait partie de cet honnête, dont Platon. disait que
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les bômni^s deviendraient éperdumept amoureux , s'ils le pouvaient distinguer des yeux du corps. Pour donner ridée la plus avantageuse de cet amour, on pourrait ajouter qu'il ne finirait point; car le goût des avts , des sciences et des plaisirs s'use insensiblement ; mais celui de l'honnête ne 0'iiteint jamais.
Titus j dont la jeunesse n'annonçait que des malheurs à l'empire, et qui parut à peine sur le trône, fut appelé les délices du genre humain, pwce qu'il voulait que tous ses jours fussent mar* qaés par des bienfaits.
U n'est point de particulier qui ne puisse dev&m un Titus dans la sphère qui limite son pouvoir. La bîeni^saiice ne s'annonce pas toujours par des Ubéralilés (éclatantes ou par des marquas id'ane proteetipn distinguée ; elle se diversifie à l'infini suiFant le$ besoins des hommes. Un mot de çoiisoi^tion 9 UJi avis doi^né avec bouté, un air a£y>|e i^s-àirvis d'un inférieur, la plus légère démarche, teut deviient l'expression de cette vertu lors(|a'eUe p0ssède un? âm^. Soyez obstiné à reu* dre service aux autres, quelquefois malgré eux, et le plus que vous pourrez à leuip insu (i) ; et souvenez-vous qu'en quelque état que l'on soit, on est dans l'obligation de faire du bien, tant
(i) Barthélémy mit lui-même en pratique ces deux maximes, surtout la dernière, toujours méconnue par la vanité, qui prive si fréquemment notre coeur des plus douces jouissances. IVote de Véditeur,
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qu'il reste lin malheureux dont on peut adoucir les peines.
\ Mais cette obligation dévient plus particulière à ceux qui occupent des places distinguées^ Mettezvous dans une pareille circonstance , et lisez danS' l'avenir. Voyez ces familles tranquillisées par voi soins, ces hommes vertueux que vous avez tirés de l'oppression , ces citoyens dont vos libéralités ont racheté la Vie, ces malheureux qui n'avaient besoin que d'un coeur qui pût se pénétrer de leurs maux , et que vous avez ^é leur offrir. Voyez autour de vous une multitude empressée dont les âmes cherchent à àe joindre à la vôtre, et dont les yeux né vous renvoient que des regains de re^ connaissance et d'amour. Quel spectacle! Non la préisence des ingrats ne le troublera point. Ils fuiront la vôtre ; ou s'ils osent l'affronter, vous ^rez vengé par la douleur intérieure qu'ils éprouveront; car on a beau s'armer d'impudence, rien n'efface dans une âme le souvenir d'un bienfait reçu , et il faut qu'elle se livre nécessairement aux douceurs de la reconnaissance ou aux horreurs de la haine.