‹ Œuvres diverses de J.J. BarthélemyChapitre 30 sur 59 · DES AMIS · texte numérisé non relu

DES AMIS

13 Airs un des plus beaux cantons de la Grèce s'élevait un temple d'une architecture simple , majestueuse et solide. Il était consacré à Tamitié , et fumait jour et nuit d'un encens qui, loin d'être agréable à la Divinité, irritait sa jalousie. Sans cesse entourée d'adorateurs mercenaires, elle ne YOjait dans leur cœur que des liaisons mal assorties et presque toutes corrompues dans leur principe. Un jour elle dit à un ami de Crésus: « Porte « ailleurs tes offrandes magnifiques; ce n'est pas à « moi qu'elles s'adressent, c'est à la fortune. » Elle répondit à un Athénien, qui se disait ami de Solo© ; « Tes vœux sont l'ouvrage de ta vanité; en «c te liant avec un homme sage tu n'as cherché tf qu'à partager sa gloire , et à faire oublier tes « vices. » Elle dit à deux femmes qui s'embrassaient étroitement aux pieds de sa statue : « Le « goût des plaisirs vous unit en apparence , mais ce vos cœurs sont déchirés par la jalousie, et le « seront bientôt par la haine. » Enfin , deux Syracusains, Damon et Phintias (i), vinrent en pré-

(i) Ce trait d'histoire est rapporté par Valère Maxime, 1. IV, ch. 4; et dans le Voyage d'Anacharsis', t. VII, ch. LXXVIII, p. ia5. Note de l'édileur,

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seuce de la déesse exprimer des sentUnonts tendres et sincères par des sons mal articulés : « Je reçois « votre hommage , leur dit-elle , et je le reçois des a mains de la vertu. Je fais plus : j'abandonne un « temple trop long-temps souillé par des sacnfices a impies , et je n'en veux plus d'autres que vos « cœurs- Allez , vivez heureux , vous aure^ bient^ « besoin de mou secours. Allez montrer au tyran tf de Syracuse, à l'univers, à la postérité, ce que « peut l'amitié dans des âmes comme les vôtres. »

A leur retour en Sicile , le tyran Depys , auprès de qui les accusations étaient des crimes, condamna Pbintias à la mort. Celui-ci demanda qu'il lui fût permis d'aller régler des af£adres importantes qui l'appelaient dans unfe ville voisine. Il promit de se présenter à un joiu* marqué ^ et partit , après que Damon se fut offert pour être le garant de cette promesse au péril de sa propre vie.

Cependant les affaires de Phintias traînent eik longueur. Le jour destiné à son trépas arrive; le peuple s'assemble. Ou blâme, on plaiat Damon , qui mai^e tranquillement à la mort , trop certain que son ami allait revenir, trop heureux s'il aie revenait pas% Déjà le moment £sital approchait , lorsque mille cris tumultueux anuoncent l'arrivée de Pbintias. il court, il vole au lieu du supplice, il voit le gl^ve suspendu sur la télé de soii ami, el au milieu des embrassements et des larmes , ils se disputent la ^oire de mourir l'un pour l'autre. Les spectateurs sont émus , et le tyran , atteodrî pour la première fois de sa vie , se précipite du trônl^ , et

leur demande instammetit de partager avec^uK une si belle amitié.

C'est avec des traits de feu que j'aurais du peinàre à voB yeux l'histoire de œs deux illustres amis. Néanmoins , avec quelque faibles couleurs que je l'aie rendue, elle suffira pour vous prouver la force de l'amitié et les prodiges qu'elle sait opérer. Puissent les réflexions suivantes vous donner une idée de sa nature et de ses douceurs.

T<>as les hommes parlent de l'amitié, et presque tous profanent ce nom , en le prodiguant k des liaisons qui sont k f^uit du hasard et l'ouvrage d'un jour. La moindre conformité de goût et d'indinàtion rapproche des caractères opposés. Dans la ffSTvenr de ces unions naissantes on voit dans ôes amis tout ce qu'on toudrait qu'ils fussent; maïs bientôt Tillusion se dissipe ^ et on lès voit tds qu'ils ' sont en eff^. D'autres choix ne sont pas pftts heumuK, et l'on prfnd le pavti de renoncer à t'amitié; ou, ce qui est à pei| près la même ciK>se , d'en changer à tout moment Toblef ,

Comme presque tpus les hommes passent la plus grande partie de leur vie à ne point réfléchir, et la plus petite à réfléchir sur les autres plutôt que sur çuxtmétms, ils ne connaissent guère la nature des liaisons qu'ils contractent. 811s osaient s'inter* roger sur cette foule d'amis dont ils se croient quelquefois environnés <, ils frémiraient de voir qu'ils ne tiennent à eux que par des apparences trompeuses. Cette vue les affligerait , car rien n'est si humiliant que de s'avouer à soi-même qu'on n'a

point d'amis; mais elle les engagerait k faire un* choix dont ils n'eussent pas à rougir dans la suite. Il serait très-utile d'avoir des' règles certaines pour se guider dans un pareil choix-: peut;- être que les observations suivantes pourraient en tenir lieu.

PREMtÈRIË OBSERVATION.

L'esprit ne saurait être l'unique lien de l'aipitîé. Comme il ne cherche qu'à briller, et qu'il ne peut souffrir aucun rang ni au-dessus ni à côté dtisien , il est naturellement destructeur de cette égalité si nécessaire dans un commerce de sentiments. Parmi les différentes sortes d'esprit, celui de saillie et de légèreté est le plus opposé à l'amitié, parce qu'il se nourrit grossièrement de son amour-propre , et qu'il sacrifie sans peine celui des autres. Elle s'accommoderait mieiix de cet esprit fin et délicat qui semble ne s'exprimer que pour plaire, et qui laisse entrevoir plus qu'il n'exprime. Mais observez qu'il ne plaît en effet qti'en prenant la teinture du sentiment , et qu'il reste toujours à savoir si ces grâces séduisantes ne sont pas le fruit de l'usage du monde ou de l'hypocrisie du cœur. Il faut dire à peu près la même chose de cet esprit de sagesse et de réflexion, dont le suffrage est d'autant plus flatteur qu'il paraît être l'effet d'une méditation profonde. Ces deux sortes d'esprit, ainsi que le g;oût des arts et des talents, sont très - agréables dans le commerce de l'amitié ; ils doivent l'embellir et iion la former.

DEUXIÈME OBSERVATIOir. '

Le cœur doit être Tunique lien de Tamitié ; mais comme , par son impétuosité naturelle , il cherche toujours à s'iinir, il ferait un choix funeste si Ton ne réglait ses mouvements.

TROISliilME OBSERVATION.

Les cœurs doivent s'unir par Tamour de la vertu et par la conformité des caractères : ces deux conditions ne doivent jamais être séparées. Deux hom-^ mes vertueux , mais d'un caractère opposé , auront Tun pour l'autre le sentiment de Testime ; ils n*aur ront jamais celui de l'amitié. Deux caractères s^ssortis ne formeront entre eux que des chaînes fragiles ou malheureuses, si la vertu n*en res^errç les nœuds.

Telles scHit à peu près les observations générales qui peuvent nous diriger dans le choix de nos amis. Il en est une encore que j'étais sur le point d'omettre ,: tant elle est honteuse pour Thumaiiité : c'est de ne pas se flatter de pouvoir s'unir fort étroitement avec des hommes qui. ont avec. nous les mêmes intérêts d'ambition , de gloire et ,de forr tune. Il faudrait des efforts continuels ppur que des liaisons, toujours exposées aux daQgççs.de l'intrigue et de la jalousie , pussent subsister longtefnps ; et noys ne devoiis pas avoir î^ssez \>(>n^^

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opinion de nos vertus, pour croire qu'elles ne s'afFaiblissent pas même en triomphant.

Dès qiie Tamitié suppose la connaissance du cœur humain, il est aisé de ^r qu'on ne peut faire choix d'un véritable ami qu'après des années d'épreuves et de «réflexions; et qu'on doit smtoat se défier de ces em^Hressement^ outrés | dte ces pro» testations exagérées qui tirent bien souvent leur source d'une fausseté qui déchire les âmes vraies. La vertu n'est pas si ardente à se produire. Quoique timide et modeste^ elle conserve uu air de dignité qui l'empêche de se prodiguer et de faire des avances qu'elle pourrait désavouer dans I4 suite.

Défiez^vous aussi de ces traits d'amitié qui s'échappent.quelquefois d'un cœur indigne d'éprouver ce sentiment. Si l'on n'y prend garde , la nature offre aux yeux un certain dérangement extérieur , une suite d'inconséquences apparentes , dont elle tire le plus grand avantage. Vous verrez briller des lueurs d'équité dans une âïne vendue à l'injustice; dé sagesse, dans un esprit où règne communément le délire; d'humanité^ dans un caractèr«e dur tt féroce. Ces parcelles de vertu, détachées de l^rs principes et semées «droiteiHent à travers lés vices, réclament san6 Césse contre eax^ et ré* tablissént l'ordre qu'ils voudraient anéaibtir. Il feut dans l'amitié, non une ferveur passagère , ou d'ima* gination, mats une chaleur continue et de raison. Quand elle a eu le temps t)e s'insinuer dans les coeurs, quand les éfMreuves ti'onl servi qu'à la rendre plus agissante, c'est alors -que te choik est

DE MOHÀLE. Bj

ùit^ c'est, alors que run commence à vivre dans un antre soi-même.

Déft ce moment la difSérence de la naissance, des rangs 5 de l'esprit et de la fortune^ tout disparaît; ou ne 9e montre que pour prêter de nouveaux cbannês à Tu mon; £fa ! qu'importe qu'un ami ait reçu plus d'avantages que l'autre! tout n'est-il pas commua entre eux ? Ah ! qu'on rappelle avec plaisir à uifte personne que Ion aime une supériorité qu'elle oublie*

M^os-amiS) plus éclairés que nous flans nos in* téréts , aossi jaloux <le notre gloire , entrent dans nos proîeiis ou les rectifient. S'agit-il de les faire réunir-, leur 2èle ne connaîtra plus de bornes et s'irritieitei par les obstaetes ; ils s'exposeront à des détâa^hès qui seraient humiliantes, si elles n'étaient ennoblies par le principe. Que ces sacrifices parais-^ sent doux quand iis les font! qu'ils sont doux quand ils s(n^ ùÀts !

La haine ^ la jalousie et l'indifférence cherchent des déâiuts en nous ; la flatterie n'en trouve point*. L'amitié n'en cherche point, en trouvé, et s'en af^ flige. Elle fait plus : elle s'empresse à les dérober au pilbliè^ À les corriger en secret. Mais ces avis ne MM point amers et rebutaMs. Comme ilsf sont dictés par l'estime eft par le sentiment, ils sont accompa^és d'une circonspection qui , en nous faisfimt connalti^ ces défauts , nous laisse la gloire d'en trioiWpher.

I>ea& vrais amis croiraient presque 'se faire un larcin que de goûter des plaisirs à Tinsu l'un de

l'autre, et quaud ils se tipavent dans cette obii* gation, le premier cri de rame est de regretter la présence d'un objet, qui, en les partageant avec elle , lui en procurerait une impression plus vive et plus profonde. Il en. est ainsi des honneurs et de toutes ces distinctions, qui ne doivent nous flatter qu'autant qu'elles justifient l'estime que nos amis ont pour nous. .

Si d'un côté l'amitié augmente les biens et les plaisirs , d'un autre côté elle diminue les peines et les maux ; et c'est là un de ses plus beaux privilèges.. Voyez un.bomme dans l'affliction ; voyez ces consolateurs que la bienséance entraîne malgré eux à ses côtés. Quel embarras ! quelle contrainte ! Doiton s'étonner qu'ils aigriss^t sa douleur? L'ennui est peint sur leur visage et la fausseté dans leurs discours.

. Un véritable ami s'explique bien autrement. Pénétré des maux dont il est témoin, ses larmes, son expression, son silence même, tout devient Moquent; et son âme collée, pour ainsi dire, sur celle qui est dans la souffrance, lui redonne un esprit de courage et de vie.

. Dans les peines les plus légères, et surtout dans celles que nous nous faisons à nous*mémes, le secours d'un ami n'est pas moins nécessaire. Sa présence sufiSt quelquefois pour les dissiper» C'est ainsi qu'oU voit briller après une tempête qu'ils ont calmée, ces astres bienfaisants que la fable avait consacrés à Castor et à Pollux ; comme si , par ce synibole, elle avait voulu nous faire entendre

que jusqu'au plus fougueux des éléments ^ tout doit se ressentir dans la nature du pouvoir de Tamitié.

Je cours au-devant d'une objection qui se présente ici. L'amitié, dit-on, portée si loin, devient un supplice. N'est-ce pas assez des maux qui nous sont personnels, sans nous occuper de ceux des autres? Mais dépend-il dé nous d'être indifférents? Si nous avions été destinés ^ vivre abandonnés à nous-méme sur le mont Caucase , ou dans les déserts de l'Afrique , peut-être que la nature nous aurait refusé un cœur sensible; mais si elle nous l'avait donné, plutôt que de ne rien aimer, ce cœur aurait apprivoisé les tigres et animé les pierres. La sensibilité est une grande dette que nous contractons en naissant , et qui augmente à mesure que nous nous en acquittons. L'essentiel est d'en diriger les mouvements vers un objet honnête. Il est rrai qu'elle entraine des chagrins ; mais toutes les passions n'ont-elles pas leurs martyrs? ft qu'il est beau de l'être quand ou l'est à-la- fois de la nature et de la vertu. Ce qu'on souffre dans ces occasions ne ressemble pas à une douleur sombre accompagnée de trouble et de remords : c'est une iinpression tendre qui nous rend nos amis plus chers, et dont on se félicite en secret. L'âme y trouve un attrait qui l'attache, et tout ce qui l'attache, est. un bien pour elle.

Ce qui l'afflige sans adoucissement et sans réserve , c'est la perte d'un véritable ami : c'est alors que, connaissant dans toute sou étendue le bien

6o TRAITÉ '

dont elle jouissait, elle éprouve un vide qui Tépouvante nuit et jour. Mais écartons des images si tristes, ou plutôt profitons-en pour avoir de nos amis , pendant leur vie , les mêmes idées que nous en aurions après leur mort; consacrons à l'amitié les moments dont les autres devoirs nous permettent dé disposer ; moments délicieux qui anivçnt si lentement , et qui s'écoulent si vite , où tout ce qu'on dit est sincère , et tout ce qu'on promet est durable : moments où les cœurs , à découvert et libres de contrainte , savent donner tant. d'in»portance aux plus petites choses, et se confient sans peine des secrets qui resserrent leurs liens : mo-> ments enfin , où le silence même prouve que les âmes peuvent être heureuses par la seule présence Tune de l'autre; car ce silence n'opère m le dégoût ni l'ennui. On ne dit rien , mais on est ensemble.

Dans cet état , l'union de deux amis est comme un beau jour depuis son lever jusqu'à son midi. £n effet, la véritable amitié ne doit point avoir de décKn , et encore moins de bornes qui la terminent.

Si l'on demandait des règles pour l'entretenir , pour en connaître les devoirs , pour savoir jusqu'à quel point il feut lui sacrifier ses intérêts, je répondrais : Faites un bon choix , et reposez - vous ensuite sur vos sentiments et sur ceux de vos amis ; cat* la décision du cœur est bien plus daire et plus prompte que celle de l'esprit.

Si un jeune homme trouvait dans les auteurs de sa naissance les qualités les plus propres à l'a-

DE MOEALE. 6f

initié, ne devrait-il pas employer toutes ses forces pour leur appartenir encore par ce sentiment, et ne serait - il pas trop heureux d'aimer par choix ceux qu'il doit aimer par reconnaissance? Dans ce cas , la peinture que j'ai tâché de faire de la véritable amitié ne paraîtrait-elle pas bien £eiible?

Il est d'autres liaisons moins étroites qu'on est obligé de contracter dans la société, et qu'il est bon d'y multiplier : on peut les regarder comme des écoulements de là vraie amitié, lorsqu'elles sont fpndées sur l'estime , et qu'elles supposent la ressemblance plutôt que la conformité des caractères. Mais^ comme elles n'ont pas les mêmes droits , et n'inspirent pas la même liberté que l'a^ mitié , U faut des attentions pour les rendre utiles et durables* Ces attentions , si je ne me trompe , doivent se réduire à une règle très «simple: c'etf de ménager autant qu'il est possible l'amour-propre deis autres jusque dans les moindres choses, et cela, sans qu'ils s'en aperçoivent; parce que des égards affectés prouvent que l'amour-propre a été deviné. •

Parmi les Romains , un jeune homme , à peine sorti de l'enfance, s'attachait à des sénateurs respectables par leur âge, leurs lumières et leurs emplois, ît puisait dans leurs conversations les principes de la sagesse et le goût du travail ; il s'appropriait leur expérience , et donnait à son esprit une maturité qui le rendait bientôt utile 4 sa patrie. Il serait à souhaiter que cet excellent usi^ s'établit parmi nous, et qu'au lieu de ces liaisons

6a. TRAITK DE MORALE.

frivoles qui n\>nt qu'un terme court, les jeûnes gens fussent liés de bonne heure avec ceux qui se sont distingués dans leur état. Ils commenceraient par admirer leurs modèles , et finiraient bien sou-^ vetit par les surpasser.

Je ne voudrais pas néanmoins qu'ils préférassent les entretiens graves et sérieux aux amusements de leur âge. Toute affectation est un ridicule, et h sagesse n'est vraie , aimable et solide que - par l'heureux mélange des plaisirs qu'elle se permet, et des devoirs qu elle s'impose.

Mais c'en est déjà trojp, et je finis en vou& priant de ne regarder les réflexions précédentes que comme le développement de celle-ci: C'est dans le cœur que tout l'homme réside, et c'est-là uniquement qu'il doit chercher son repos, sa gloire et son bonheur.

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