‹ Œuvres diverses de J.J. BarthélemyChapitre 42 sur 59 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

J E vais chanter cette fatale guerre

Que , de nos jours , les enfants de la terre ,

Insectes vils , Titans audacieux ,

Ont eu le front de porter jusqu'aux deux.

Je chanterai des ligues redoutables ,

De noirs complots , des combats effroyables ,

Dans ses foyers un grand peuple écrasé ,

Dans sa splendeur un ti'ône renversé.

C'est vainement qu'un héros magnanime

Veut s'opposer aux rigueurs des destins ;

Il est lui-même entraîné dans Tabyme.

Tels sont des dieux les décrets souverains.

Eloignez-vous, grâces enchanteresses^ ; Je ne dois peindre ici que des malheurs^

l5o LA CHANTELOUPÉE.

Sortez du Stjx , datés vengeresses , Sur mes tableaux répandez vos couleurs ; Que de vos traits la douloureuse empreinte Dans tous les cœurs fasse naître la crainte , De tous les yeux fasse couler des pleurs.

Non loin des bords arrosés par la Loire

Est un château , superbe mouûmeilt ,

Où de Choiseuil étincelle la gloire;

Philis en est le plus bel ornement.

Elle y parait , lorsque les fleurs naissantes

De leur attrait embellissent les champs ;

Elle en revient, quand sous les faux tranchantes

On fait tomber les épis jaunissants.

Un peuple entier, heureux par sa présence.

Par ses bienfaits , par sa reconnaissance ,

Court auprès d'elle , et se fait un devoir

De la bénir, de laimer, de la voir,

Craint de la perdre , après lavoir perdue

Demande au ciel qu'elle lui soit rendue ;

Et tour à tour il se sent émouvoir

Par le plaisir, le regret et l'espoir.

Dans ce séjour elle amène avec elle Quelques amis , ses chiens , ses perroquets , Et des Stuarts cette histoire éternelle Qu'elle a toujours , qu'elle ne lit jamais.

Or, un beau soir, apcès s'être attifée , Prête à goûter les douceurs de Morphée, Elle aperçut , au chevet de son lit , Un gros pc^nt noir. D'abord elle en pâlit;

CHAUT t. l5l

Mais aussitôt, rappelant son courage,

Avec esprit elle arrange ses doigts,

Fond sur la puce et la met aux abois.

L'insecte pris , quel sera son partage ?

Jamais Philis n'aura la cruauté

De 1 écraser; son ame est trop sensible.

Elle fait choix d'un tourment moins horrible ,

Qu'elle a , dit-on , elle-même inventé ,

Et qui produit une mort insensible.

Le criminel de cire encuirassé ,

Dans une épingle aussitôt embroché,

Aux feux ardents d'un flambeau rapproché ,

Cuit lentement, et tombe goutte à goutte.

Ami lecteur, vous conviendrez sans doute.

Qu'en aucun temps, aucun législateur

N'a dans ses lois montré tant de douceur.

Or, vous saurez qu'en ce dernier solstice

La puce avait épousé Grand-Glouton ,

Le plus grand roi des puces du canton ,

Et qu'au moment de son cruel supplice ,

Deux de ses fils , Petit-Pied et Raton ,

S'étaient tenus cachés dans la courtine ,

D'où se sauvant par un heureux détour ,

Etaient rentrés dans la pièce voisine ,

Où Marianne a fixé son séjour ,

Où Grand-Glouton tenait souvent sa cour.

Les orphelins arrivent hors dliateine , Aux pieds du roi se trsunant avec peine , Parlent tous deux, quoiqu'à bâtons rompus.

Leurs cris perçants , toujours interrompus Par des sanglots , font vainement entendre

l5a LA CHàNTELOUPÉE.

Ce qu'ils ont tu , ce que ne peut comprendre De Grand-Glouton Tentendement obtus.

Trop sûr enfin que sa femme n'est plus , Aux doux accents de leur voix gémissante , Le rauque son de sa voix mugissante Souille les airs des plus affreux serments.

Entremêlés d'horribles hurlements.

Comment , dit-il , on distile ma femme l Oh! Belzebut, Mahomet, Notre-Dame Secourez-nous... Mais plutôt, le conseil.

L'œil égaré , dans un sombre appareil , Il vient, chancelle et monte sur son trône.

Dignes soutiens, dit-il, de ma couronne, Vous ne pourrez être instruit^ de mon sort Sans éprouver l'horreur qui m'environne.

Il est des maux plus cruels que la mort.

Ma chère épouse, oui, votre. impératrice , Vient de périr dans un auto-ida-fé; Déjà son corps est tout liquifié.

Cette Philis, cette ame bienfaitrice, Se constitue en grande inquisitrice.

C'est ce bourreau qu'il s'agit d'immoler.

Son sang impur doit aujourd'hui couler.

Suivez mes pas ; fondons sur la coupable :

C'est en perçant de miUe et miUe traits Ce cœur d'acier, cette ame impitoyable Qu'on doit punir de semblables forfaits.

Par ce discours les âmes embrasées Flattent du roi les fureurs insensées»

Mais Goliath modère cette ardeur.

CHANT I. l53

Guerrier fameux , redoutable frondeur ,

Il a la force et la valeur d'Achille.

Sou vaste corps, aussi nerveux qu'agile,

Couvre en tous sens deux lignes de terrain.

Aimé du peuple, haï du souverain,

n ne peut voir sans un dépit extrême

Un autre front ceindre le diadème.

Prince, dit-il, je sais que votre bras ,

S'est signalé dans l'horreur des combats ;

Mais je soutiens que la gloire est un crime

Quand elle nuit au bonheur des sujets.

Vous méditez de sublimes projets ;

Mais cette guerre est-elle légitime ?

Philis , dit-on , a surpris dans son lit

Le digne objet dont la perte vous touche;

Quel droit a-t-on de partager sa couche?

Eh! laissons-la dormir toute la nuit;

On l'importune assez dans la journée.

Notre jeunesse, ardente, forcenée,

Voudrait la joindre , et prendre entre ses draps

Des libertés qu'elle n'approuve pas.

Oh ! mes amis , l'erreur qui vous &scine ,

J'en suis garant, va vous perdre en ce jour.

Si vous voulez tàter des gens de cour,

N'avez-vous pas la douce Maroquine (i),

Cette Thétis, objet de tant d'amour.

Cette Bébé, sa fidèle compagne?

Ah ! croyez-moi , leurs attraits , leurs faveurs ,

(i) Petite chienne.

l54 LA CHANTELOUPÉE.

Doivent suffire aux puces de campagne.

N'aspirons pas à de plus grands honneurs ; Enfin , sut^tout n'approchons de nos maîtres Qu'avec respect ; leur facile bonté Nous suffira dans ces climats champêtres, Si nous suivons les lois de l'équité.

Mais sur leurs pas multiplier les pièges , Sur leurs secrets étendre son regard, Porter sur eux des pattes sacrilèges , Et dans leur sein enfoncer le poignard , De tels délits ne se pardonnent guère , Et leurs auteurs ont tout à redouter.

Que craindraient-ils ? et que peut-on leur faire ?

Répond le roi tout prêt à s4rriter.

— Ce quon en fait? On les envoie au pape (i);

Dit Goliath. A ces mots le satrape

Grince des dents, écume de fureur,

Puis il s'écrie : Ainsi donc , téméraire ,

Tu t'applaudis d'être à mes vœux contraire!

Sujet perfide, importun discoureur.

De la révolte impétueux apôtre ,

Parle, réponds : ton maître est outragé,

Doit-il se taire et n'être point vengé ?

Ma femme est morte.. . -— Eh bien, prend^^n une autre,

Dit fièrement le vaillant Goliath;

Et sur-le-champ se prépare au combat.

(i) Allusion à un événement fort connu auquel le D. de C. eut beaucoup de part.

chaIkt I. i55

Tels deux lions aux meurtres exercés ,

Les yeux ardents , et les crins hérissés ,

Vont assouvir les dévorantes haines

Qu'un feu jaloux allume dans leurs veines ;

Tels nos rivaux, terribles, furieux,

Font à Tenvi les apprêts odieux,

De leur trépas. Dans leurs pattes ib souillent ;

Leurs dos courbés s'étendent, se bbursoufflent.

Impatients de se percer le flanc,

Le noir transport qui dévore leur' ame

S*exhale au loin, et leurs yeux teints de sang

Font rejaillir de lôngis sillons de flamme.

Tout pâlissait, tout tremblait au sénat, Tout annonçait une affreuse tempête , Quand tout à coup se lève Grosse«Téte ; C'est le Nestor des conseillers d'état.

Quatre cents fois il a vu la lumière De feux nouveaux éclairer sa paupière.

Son corps se traîne à l'aide d'un fétu.

Mais sk sagesse et sa rare vertu JV'oiit point du temps éprouvé la puissance. Il parle encore avec cette élocpience Dont la douceur captive les esprits.

O vous, dit«il! ô mes enfants chéris!

Illustres che£s ! chacun de vous possède Un attribut dont il s'enorgueillit; L'un , le pouvoir auquel tout obéit ; L'autre , la force à laquelle tout cède.

Pourquoi £»ut*tl que ces distinctions Soient de nos maux la funeste origine?

j56 la cha^tcloupes:.

Ignorez-You3 que vos divisions De cet état yonl hâter la ruine P Calmez plutôt cette aveugle fureur, £t désormais, à mes avis dociles, Exécutez des projets plus faciles Dont lennemi soit saisi de terreur.

Dans ce recoin, tout au haut de ce poêle, Une araignée a déployé sa toile.

Conseillons-lui de changer ce séjour Pour les beaux lieux où Philis tient sa cour. Que tous les soirs, sur les lambris errante.

Elle paraisse en comète effrayante; Que d'autres fois, se glissant sur un fil.

Au sein des airs elle soit suspendue , Comme une épée. A Taspect du périly Notre ennemie, interdite, éperdue S'éloignera de ce lieu fortuné.

Mais , pour ourdir une pareille intrigue , Il faut de Fart. Peut*être qu Arachné Refusera d'entrer dans cette ligue, Et choisira, sans la moindre pudeur, Pour son dîner monsieur l'ambassadeur.

Dans ce danger il faut un grand exemple.

Oh ! vous , amis, que dans ce jour d'effroi L'état implore et l'univers contemple , Qui de vous tous acceptera l'emploi De ménager cette alliance ? — Moi , Dit un héros , plein d'esprit et d'audace , Jeune et traînant tous les cœurs après soi.

On applaudit. Le roi saute et l'embrasse,

GHAKT I. 167

Lui fait présent dun riche baudrier , Et Salisson, c'est le nom du guerrier, lyre d encens , mais exempt de surprise , Fait les apprêts de la noble entreprise.

l58 LA CHAVTELOnpé£.

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