‹ Œuvres diverses de J.J. BarthélemyChapitre 58 sur 59 · KK · texte numérisé non relu

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Jr LUSiEURS dissertations , pleines de recherches sur divers monuments antiques, ont fait connaître dans la république des lettres le père Paciaudi, théatin, correspondant de l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris , et ont donné une idée avantageuse de son érudition. Celle dont nous allons rendre compte , et qui est le plus récent de ses ouvrages que nous connaissions, ne peut que confirmer l'opinion publique en sa faveur.

Depuis que les antiquaires se sont appliqués à la recherche des monuments anciens, il s'est trouvé de temps en temps d'industrieux faussaires qui ont tenté d'abuser et de tirer parti de leur curiosité. Quelquefois même on n'a que trop bien réussi, et en ce genre d'imposture l'Italie paraît avoir été

(i) PauU M, Paciaudi C* R. Historici ord. Hierosol. , etc. Remarques philosophiques sur les médailles consulaires du triumvir Marc-Antoine , ai^ec l'explication d'un marbre tiré du Péloponèse; par le père Paciaudi. Rome 1757. .In-4" de 126 pages. Journal des Savants, avril 1769 , page ^39.

plus féconde que les autres contrées. C'est en quoi Jean-Jacques Bonsagna de Parme , et son contemporain Jean de Cavino de Padoue, se sont distingués de leur temps avec tant d'éclat, que la muse du père Yionnet, de la Compagnie de Jésus, a daigné célébrer en beaux vers leur adresse à contrefaire des médailles dans le goût antique.

Patavine^ dolosos , Parmensisque ^ tjrpis mendacihus indere vultus , Atque novutn potuistis opus donare vetusta Effigie i miraque ocuiùs illudere fraude.

Ces deux hommes, et quelques-uns de leurs semblables, ont conduit leur ruse avec tant d^art, que plusieurs savants ont été leurs dupes, et que l'antiquité de certains monuments est devenue trèsproblématique. On a supposé des médailles frappées en l'honneur d'Homère, d'Aristote, de Platon, de Priam, de Didon, de Scipion, d'Antoine, et d'une infinité d'autres, dont on peut voir une partie dans l'ouvrage du père Paciaudi. On pense bien que Cicéron n'aura pas échappé: aussi, sur Ja fin du seizième siècle , Pulvius Ursinus paya fort cher une médaille qu'on supposait avoir été frappée par les Magnésiens en Thonneur de ce Romain célèbre. Ses interprètes n'ont pas manqué d'en enrichir leurs commentaires , et Gronovius l'a placée à la tête de son édition de Leyde de 169a. On a supposé aussi que la Sicile avait reconnu par un monument pareil les services que lui avait rendus l'orateur romain, en la vengeant de Verres.

Le savant Antoine-François Gori avait regardé

D£ MARG^A^toiiris. agi

comme antique un médaillon en or , avec )a tête de Livie, et Apostolo Zéno découvrit qu'il avait été frappé, comme beaucoup d'autres, en Allemagne, dans le siècle dernier. Un autre d*An. Faustina , en imposa pareillement à Chamillard, et au père Har* douin. On eut beau découvrir les types en plomb qui avaient servi- à la fabrique du médaillon , le père Hardouin écrivit pour soutenir son erreur, et accusa d'ignorance et de mensonge l'auteur de la découverte , qui fut obligé de revenir à la charge pour convaincre l'antiquaire obstiné.

La médaille d'Antoine qui donne occasion aux recherches du père Paciaudi , n'est pas du nombre de celles qui doivent leur existence à la fourberie. On voit sur une de ses faces les enseignes à l'aigle romaine, avec ces lettres, LEG. XXX; et sur le revers Un navire, avec ces mots: ANT. AUG. III. VIR. Comme le nombre des légions varia dans les temps différents de la république , on peut demander s'il montait à trente sous Antoine, ce qui ferait naître des doutes sur l'antiquité de ce monument et de beaucoup d'autres semblables. Mais quoique Dion semble dire qu'on n'entretenait que vingt-trois ou vingt -cinq légions sous Auguste , et que Tacite n'en compte que vingt-cinq sous Tibère , on a des preuves qu'elles étaient en plus grand nombre dans le temps du triumvirat.

Appien témoigne que , lors du traité conclu entre les triumvirs, il y avait quarante-trois légions qui, après la bataille de Philippes, se trouvèrent réduites à- vingt-huit. Ailleurs il parle de trente-quatre et de

' aqa BES MEDAILLES

quarante légions du temps de César. De plus, Galba écrit à Cicéron, lib. -ST, Epist.fam. 3o : Antonius legiones eduxit duas^ secundamy etquintam érigesimam. Cicéron parle lui-même dans un autre endroit de cette trente-cinquième légion (Philipp. Vy sub fin.). Mais la trentième, dont il est question dans la médaille, était-elle attachée à Antoine? On voit par des lettres de PoUion à Cicéron , en 717, que Lepidus et Antoine le sollicitaient de leur livrer la trentième légion (z&Vf. 3i , Sa); ce qui fut sans doute exécuté , puisqu'au rapport de Velleius, Plancus et Asinius PoUion livrèrent les troupes à Antoine : Uterque exercitus tradidere Antonio. Cette légion est célèbre dans les monuments pour sa valeur et sa fidélité :ybr^ , valens, fidetisy piajfeliXj victrix; elle s'appela encore dans la suite Ulpia , nom qu'elle tira d'Ulpius Trajan. Elle existait donc avant cet empereur : elle avait souffert, et ce prince ou la rétablit à l'occasion de la guerre contre les Daces, ou se l'attacha d'une manière particulière.

Le père Paciaudi remarque ensuite qu'Antoine mettait un vaisseau sur ses monnaies, pour faire sa cour à Cléopatre; et le pavillon arboré sur la proue de celui que porte la médaille, lui fait croire que c'était un vaisseau prétorien. Il a encore cela de particulier qu'il est sans mât, sans antennes et sans voiles; d'où l'on conclut que c'était un vaisseau de guerre, représenté comme étant sur le point de combattre^ parce que l'usage 4es anciens était de baisser les voiles, et le mât lui-même, avant le

DE MARC- \NTOIWE. ^93

combat. L'auteur profite de cette occasion pour s'expliquer sur les pofyrèmes des anciens; c'est-àdire, sur leurs vaisseaux à plusieurs rangs de rames. Celui dont il est ici question, et d'autres, n'en offrent qu'un rang; faut-il en conclure que l'idée des auteurs qui ont admis des rangs de rameurs élevés par étages dans les vaisseaux anciens, est une chimère ?

Après ce qu'ont dit sur ce sujet tant de savants depuis Bàyf jusqu'à nos jours, le père Paciaudi n'y voit encore que ténèbres, et des difficultés insurmontables, quelque sentiment qu'on embrasse. Cependant, après un mûr examen, il juge plus probable l'opinion de ceux qui croient que les rangs de rames étaient placés par étages les uns audessus des autres. Car, si les médailles d'Antoine,' et plusieurs autres, offrent des navires où les rames sont placées horizontalement sur les bords, on en trouve d'autres où l'an voit les rames s'élever les unes sur les autres à différentes hauteurs. Telles sont quelques-unes de Q. Métellus, d'Adrien, de Gordien III, et deux en or de Carausius et d'Alectus, rapportées par Deslandes,

L'auteur en produit aussi une en cuivre du même Carausius, que lui avait montrée Apostolo Zeno, sur laquelle on voit trois- étages de rames bien marqués. Et, sans parler de la colonne trajane (i), on

(i) L'auteur, parlant de la galère prétorienne de Trajan qu'on voit sur cette colonne, dit comme le père de Languedoc, qu'on peut douter si les rameurs étaient placés sur un mémo

agA ^^^ MÉDAILLES

trouva, en 17249 sur le mont Palatin, une ancienne peinture qui représente de même un navire à trois rangs de rames bien distingués (f), et les ruinea d'HercuIanum en fournissent , dit-on, une pareille. Le père Paciaudi est confirmé dans son sentiment par les expressions des anciens à cet ^ard, surtout par ces paroles de Yégèce au sujet des vaisseaux de guerre: Interdum quinos sortiuntur remigunx ordines; nec hoc cuiquam énorme vi" decUur^ quum in actiaco prœlio longe majora refe^ rantur concurrisse navigia, ut senorum etiam^ vel ulirà ordinumfuerint. Néanmoins elles ne sont pas décisives contre le système du père Sanadon, cité par le père Paciaudi; car, comme cet auteur peu* sait que les rames étaient disposées en ligne hori-> zontale, et que plusieurs rameurs étaient placés sur la même rame , en descendant du courcié à la bande, on ne trouve rien dans les expressions de Yegèce, qui ne puisse quadrer à cette idée. Nous ajouterons qu'un Français, dont le père Paciaudi paraît n'avoir pas connu les ouvrages, a pensé

pont, ou sur des ponts difTérents, élevés les uns au-dessus des autres. Sed dubitatio de eo potius suboritur, an rémiges alii aHù essent tuperiores; exigua enùn adeb est inter remorum ordines dislantia, ut nautœ in una eademque contabulaûone stantes passent suprêmes juxtà y ac infimos tractare reinos. Il en dit autant de la birème sur laquelle Tempereur Paléologue et le patriarche de Constantinople abordèrent en Italie, pour se trouver au concile de Florence. On voit la figure de ce navire sur les portes du Vatican^ que fit faire le pape Eugène IV. (i) Si la figure est exacte, on dirait même qu'il y en a quatre.

DE MARC-A.WTOINE. agS

comme le père ^anadou sur ce point, quoiqu'il ne s accorde pas avec lui sur quelques autres. C'est de Baras de la Penne, qui, malgré l'honneur qu'il avait, tout laïque qu'il était , d'e/re q^lié à la Compagnie de Jésus 9 ce sont ses termes (i), n'a pas laissé d'écrire beaucoup sur cette matière, non-seulement contre Folard et Fabretti, mais encore conti^e les pères de Languedoc et de Maugeraye. Cet autour soutient que les figures de la polonne trajane ne sont pas une preuve de la construction des vaisseaux usitée dans ce tenops^Ià,, puisqu'on avait abandonné l'usage des trirèmes plus de 1 5o ans avant l'empire de Trajan,

I^e père Paciaudi s'appuie encore beaucoup sur le témoignage des ancie^is , qui parlent de rames plus courtes les unes que les autres, et qui nous disent que les thranites (c^étaient les rameurs du côté de la poupe) avaient une plus forte paie que les autres, parce qu ils fatiguaient davantage, à cause de la longueur de leurs r^mes. Quelque parti que l'on prenne , il parait qu'il faut supposer l'inégalité des rames comme un fait incontestable ,

(i) Rcpjique à la réponse du père de la Maugeraye^ insérée dans les Mém. 4e Trévoux. Mars 17989 art. a5,

Nous avons aussi vu du même auteur une lettre critique au sujet d'un livre intitulé: Nouvelles découvertes sur la Guerre^ etc. avec des remarques critiques sur les trois systèmes des trirèmes, etc. à Marseille l'j^'j , petit in-folio. On voit par sa réplique qu'il a composé sur ce sujet plusieurs, autres écrits que nous n'avons point vus. Cette réplique a été imprimée à Marseille en 17^8, chez Dominique Sibié.

d'où il semble résulter qu'elles n'étaient pas toutes placées sur une même ligne horizontale. Mais tous ceux qui ont traité cette matière, ceux du moins que nous avons vus, le père Paciaudi lui-même, disent ou supposent que les rameurs frappaient l'eau tous à la fois, et à intervalles égaux, ce qm n'est pas aisé à concevoir , les plus courtes rames faisant nécessairement une moindre vibration que les plus longues , si l'on peut se servir de cette expression. La longueur même des rames qu'on est obligé d'admettre dans tout système , présente encore une autre difficulté. De Barras, par exemple, donne cinquante-sept pieds de longueur aux rames du vaisseau de Philopator, vingt-six pieds pour la partie intérieure, et trente-un pour l'extérieure: quelle étendue ne devait donc pas avoir l'espèce de ligne courbe que traçait le bout intérieur de la rame dans son mouvement, et comment concevoir qu'un homme placé à cette extrémité eût pu nager assis, ou même debout?

Le père Paciaudi n'oubhe pas le témoignage des anciens qui attestent que les rameurs étaient plus élevés les uns que les autres, et à inégale distance de la carène ou du fond du vaisseau, non plus qu'un fait assez récent et rapporté dans l'histoire de Venise. Un mathématicien nommé Victor Faustus, qui vivait vers l'an iSSy, y construisit, à l'imitation des anciens, une quinqué^ème, qui fit l'admiration de tout le monde; et, quoique la figure de ce bâtiment n'existe plus, le père Paciaudi pense que les cinq rangs de rames étaient distri-

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