‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 10 sur 21 · MARIE STUART · texte numérisé non relu

MARIE STUART

! t quand on pense que cette tragédie-là Cl K2&5fl a ^ une évolution pendant vingt- W \^5rm \ quatre heures! Véritablement, c'est à prendre en pitié toutes les révolutions de ce monde. Où est l'intérêt? où est la pitié? où est la terreur? Surtout où est la nouveauté? et le style, donc! Il s'agit cependant dans ces cinq actes d'une horrible histoire : une reine qui fait égorger une autre reine, une femme qui tue une autre femme; un vil courtisan amoureux de l'une et de l'autre; des hommes d'État qui calculent froidement l'effet d'une goutte de sang de plus ou de moins dans les rouages de leur politique. Eh bien , grâce à la précipitation de ces sortes de drames, vous n'avez en dernier résultat qu'un frivole et puéril entassement de crimes abominables, de fureurs impuissantes, de

niaises méchancetés, de lâchetés les plus méprisables. Soyez-en sûr, cette grande œuvre qu'on appelle la tragédie n'est pas faite pour tomber dans ces excès sans noblesse, dans ces crimes sans pudeur. Même quand elle assassine, même quand elle égorge, la tragédie se rappelle qu'elle porte la couronne sur la tête, le sceptre à la main. Mais, hélas! elle a été étrangement abaissée, la noble dame; elle a passé à travers des humiliations de tout genre, à ce point que les maîtres de Part, s'ils revenaient aujourd'hui, Corneille et Shakespeare, la voyant là mutilée, souillée, souffletée, couverte de haillons, cette fille adorée de leur chaste génie, ne la reconnaîtraient pas.

Mais vous à qui je parle, mon cher lecteur, vous rappelez-vous bien ces deux tragédies, celle du poëte allemand et celle du rimeur français? Les avez-vous comparées l'une à l'autre? Savezvous bien que celle-là est aussi vide que celle-ci, et que, sauf les lambeaux de poésie de l'œuvre allemande, pourpre brillante attachée à de vils morceaux de bure, l'une de ces tragédies vaut l'autre? Je le dis en effet, tous les deux, l'Allemand et le Français, ils sont coupables d'une mauvaise tragédie, avec cette différence . cependant que le Français est bien plus coupable que l'Allemand, pour n'avoir rien inventé, mais au contraire pour

avoir dérangé plus d'une fois l'ordonnance du drame qu'il empruntait sans façon à son voisin d'outre- Rhin. — Voyez plutôt, et jugez par vousmême. Je ne prends pas Schiller en traître. — La première scène de Schiller est toute remplie de ces petits détails familiers qui naissent tout seuls dans la tragédie de Shakespeare et qui passent presque inaperçus , tant ils sont bien à leur place. Paulet, le geôlier de la reine Marie, entre chez sa prisonnière, précédé par un soldat qui tient en main un levier de fer. Notre geôlier bouleverse toutes choses dans cette prison, il fait main basse sur les lettres, les papiers, les bijoux; il enlève même le diadème de la reine, et, juste ciel ! jusqu'à son luth, jusqu'à son miroir. Puéril détail, et qui est bien déplacé dans cette prison d'une reine déjà condamnée à mort. Et la preuve, c'est que la reine ne se sent pas blessée par ces misères ; elle reste calme à cette nouvelle insulte.

SirWalter Scott, en pareille occurrence, est plus habile quand il nous montre la reine d'Ecosse livrée à la garde de cette insolente geôlière, lady Lochleven, et se défendant par l'ironie, par la raillerie, par toutes les malices ingénieuses d'une femme belle et jeune encore, contre les petits coups d'épingle de sa prison.

M. Lebrun a pris dans ce premier acte tout ce

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qu'il a pu prendre. Il nous a fait grâce du soldat et du levier de fer, mais il a conservé précieusement ce qu'il appelle, dans le vieux langage académique, les secrets caractères, tristes dépositaires de longs déplaisirs; ces écrits, fruits d'un triste loisir , ce bandeau [ fatal bandeau, dit Racine, mais il ajoute: Malheureux diadème). Ace premier acte, Mortimer ne paraît pas, la scène est remplie par l'arrivée de Cécil, lord de Burleigh, l'ennemi personnel de la reine d'Ecosse. La conversation est froide, et cependant pleine d'insultes. M. Lebrun ne pourrait-il pas rendre moins impoli et moins cruel ce Burleigh? Regardez plutôt dans la prison de Forteringay, décrite par Walter Scott : certes, la reine est loin d'être libre, elle est cruellement gardée, au moins est-elle entourée encore de quelques petits restes de sa majesté passée. Savez-vous rien de plus charmant à voir, près de cette reine souffrante, que ces deux beaux jeunes gens qui s'aiment d'un si naïf amour, Roland Grèves et Catherine Seyton? Ce qui n'empêche pas cependant, quand enfin il est nécessaire que la terreur arrive, lord Lindsay, au pourpoint sale, de forcer la porte de la reine, et lord Ruthwen de broyer cette petite main dans son gantelet de fer. Le second acte de Schiller se passe au palais de Westminster. M. Lebrun, tout novateur qu'il

était, n'a pas été si hardi que son modèle. Il a bien consenti à sacrifier à toutes sortes de puérilités et de détails méprisables toute la majesté de la tragédie; mais sacrifier l'unité, qu'un plus hardi le fasse ! Pourtant, debonne foi, puisqu'il s'agit d'introduire ici [la reine Elisabeth, c'est bien le moins que nous allions au-devant de Sa Majesté. D'ailleurs, chemin faisant, le poëte Schiller a besoin de nous dire tout ce qu'il a lu sur cette grande reine dans les histoires. Cest surtout à Schiller que nous devons cette fatale façon de nous dire, dans le drame, les moindres détails historiques, d'en bourrer la mémoire des personnages qui s'agitent devant vous, d'arrêter à chaque instant l'action commencée pour vous faire remarquer un petit fait insignifiant qui allait passer inaperçu : par exemple, la forme d'un soulier, la façon d'une robe, la figure d'un bonnet, la taillade d'un pourpoint. Dans ce second acte de Schiller, la reine Elisabeth est bien la plus insupportable bavarde qui soit au monde. Elle vous raconte les 'plus petits faits de son règne , elle vous dit ses amitiés, ses haines, ses amours, ses projets. Certes, elle ne ressemble guère à la reine que vous avez entrevue dans le Château de Kenilworth, un autre drame de Walter Scott : celle-là ne se donne pas tant de peine pour être jalouse, absolue, violente,

terrible; toujours est-il cependant que M. Lebrun eût fort bien fait de ne pas laisser de côté la reine Elisabeth, et de nous l'annoncer quelque peu avant de l'introduire dans l'action dramatique. Un homme véritablement habile eût élagué les longueurs de ce second acte; il eût gardé avec soin Elisabeth, Leicester et l'ambassadeur de France, et Mortimer, et surtout une belle scène entre Leicester et Mortimer, entre Mortimer et la reine Elisabeth, qui veut faire assassiner Marie Smart par ce jeune homme, et enfin entre Mortimer et Paulet, son oncle, qui tremble pour la vertu de son neveu. Dans la pièce allemande, ce Paulet est d'un bel effet. Geôlier sans pitié et cependant honnête homme, tout prêt à introduire le bourreau dans la Tour, mais veillant à la porte du cachot pour empêcher l'assassin de pénétrer. Schiller excelle dans ces fines nuances, et son traducteur en fait vraiment trop peu de cas.

Ce second acte de la pièce française n'est qu'un insipide monologue tout rempli de : trésors que mon cœur a perdus, — œil épouvanté qui mesure V abîme, — séductions qui habitent les cours, — chère à ma mémoire, — beaux jours écoulés dans les larmes, et autres bouts rimes à l'usage des tragédies les plus surannées. Jamais la niaiserie poétique n'avait été poussée plus loin.

Le troisième acte de Schiller a tout à fait l'éclat, le mouvement et l'imprévu d'un poëme lyrique. Cela est vu tout à fait en poëte; or, à une certaine hauteur, la poésie est tout ce qu'on veut : elle est la comédie, elle est le poëme, elle est le drame, elle est la chanson. Cette prison qui s'ouvre tour d'un coup, ces sombres murs qui font place à la verdoyante forêt, cette nuit funèbre au clair soleil, ce silence lugubre aux murmures du fleuve, au chant de l'oiseau , aux bruits étincelants et charmants qui tombent de la montagne, et au milieu de cet univers verdoyant et bruissant, cette jeune et belle reine enivrée, bondissante, amoureuse, et qui tient l'univers sous son regard! — Voilà le drame ! — Schiller l'a dû écrire avec tout l'éclat de sa poésie, avec tous les transports, toutes les passions, tous les enthousiasmes de son âme! M. Lebrun n'a pas osé obéir tout à fait à l'inspiration du poëte qu'il copie en le soumettant à certaines règles de l'art français qui sembleraient, certes, . lourdes et pesantes à l'art allemand. Disons plus: dans sa timidité, M. Lebrun ne s'est pas assez souvenu de Racine lui-même :

Ahl que ne suis-je assise à l'ombre des forets!

et l'inspiration lui manque au moment 011 tout l'y pousse :

Tout ce troisième acte, dans l'une et l'autre tra-

gédie, est rempli par ces deux femmes qui se heurtent, Marie Smart, Elisabeth. — Scène pénible, où chaque héros manque de dignité. — Injures inégales, car la femme qui insulte va être égorgée tout à l'heure par la femme insultée. — Deux commères qui se disputent, mais qui se disputent pour un trône; et entre ces deux pauvres femmes l'œil en feu, pas un gentilhomme, pas un homme de cœur, pas un bon esprit qui empêche celle-ci d'être insultée par celle-là, qui empêche celle-ci de faire mourir celle- là. Quel pitoyable rôle enfin, grand Schiller, faites-vous jouer au brave, spirituel, brillant, amoureux et adoré Leicester !

Et n'oublions pas dans ce troisième acte de Schiller une incroyable scène que M. Lebrun a bien fait de ne pas imiter. — Figurez-vous que le petit Mortimer tombe tout d'un coup, non pas aux genoux de la reine Marie, mais dans ses bras, en s'écriant : « Je t'embrasse dans mes bras, toi que j'aime avec ardeur, — sur ce sein, sur cette bouche qui respire l'amour. — Celui-là est un insensé qui ne retient pas dans un embrassement infini le bonheur que Dieu a placée sous sa main ! » Je vous fais grâce du reste, tout le reste est dans ce ton-là. Mais aussi pourquoi vous étonner?

Vous ôtez la moralité du drame, vous le livrez à toutes les passions déchaînées, vous en faites Fhis-

toire des sens et non pas des sentiments : toutes ces lubies amoureuses sont alors à leur place. Moi, au contraire, ce qui m'étonne, c'est que dans vos drames, hommes et femmes, ils ne soient pas sans cesse à répéter, comme Mortimer à la reine Marie : Je veux d'abord [d'abord est joli) me reposer sur ton sein ardent.

Ajoutons que le poëte n'avait guère besoin de ce guet-apens du nouveau converti Mortimer pour rabaisser Marie Stuart. Il est impossible, en effet, de mieux détailler les faiblesses, les vices, les crimes, les hontes d'une femme, qu'on ne le fait dans cette tragédie de Marie Stuart. Maladroite science historique qui va contre la pitié, contre la terreur! Et que penser d'un poëte qui veut, qui doit rendre une femme intéressante à tout prix, et qui, au contraire, durant cinq grands actes, nous rappelle chacun de ses amours adultères ou légitimes, et son époux assassiné par elle, et elle-même se mariant avec l'assassin de son mari, et cette même femme, du fond de sa prison, allant sur les brisées galantes de la reine d'Angleterre, et enfin obligée de répondre au neveu de son geôlier que son sein n'est pas un oreiller. Maladroite, trois et quatre fois maladroite tragédie, où Ton use en pure perte de pareils éléments.

Cependant, au quatrième acte, Schiller, qui à

été autrefois un comédien, qui a joué la comédie devant les turbulentes universités de l'Allemagne, qu'il devait soulever bientôt avec Moor, son brigand idéal ; Schiller, plus habile que monsieur son traducteur, vient à s'apercevoir que l'action de son drame est languissante, que la mort de Marie ne peut pas suivre immédiatement son altercation avec Elisabeth ; mais au contraire, pour que cette mort soit supportée et supportable, qu'il la faut entourer des raisons les plus plausibles. A ces causes, Schiller, pendant que la reine Elisabeth retourne à Londres, la fait attaquer par un assassin : le coup part, l'assassin est arrêté, la ville de Londres est en émeute; on demande de toutes parts la tête de Marie Stuart la catholique. A la bonne heure : à ces mouvements frénétiques on retrouve le dramaturge qui sait son métier. — M. Lebrun, comme nous le disions tout à l'heure, ne met pas tant de façons à son quatrième acte; il en ôte brusquement toute cette intrigue de conjuration, de conspiration, deguet-apens, d'émeute, de politiques qui s'agitent dans l'ombre. Il remplace tout cela par un abominable monologue de la reine d'Angleterre: « Opinion publique, maîtresse tyrannique, idole méprisable qu'il faut respecter et flatter; vulgaire à qui je dois complaire ; être au dedans tranquille, puissante, et toujours

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agissante. . . etc. — Il est temps qu'elle périsse et que ma crainte finisse; vivre en cette anxiété, c'est impossible; mais d'autre part, souiller ma gloire et ma mémoire! L'avenir se présente à mes yeux rempli de discours odieux ; elle est femme, elle est reine, ma famille est la sienne; moment suprême! je la frappe moi-même. Je veux la sauver, vain effort, ma main porte la mort. Je suis le fruit de l'adultère; j'usurpe le trône d'Angleterre! Non, je règne sans crime! je suis de Henri VIII la fille légitime! »

Seulement M. Lebrun a corrigé très-heureusement un dernier excès du poëte Schiller. Schiller, dans son quatrième acte, se met à couvrir d'insultes le lord Leicester. Il nous le montre tremblant devant cette hyène amoureuse qu'on appelle la reine. Ce lâche Leicester ! il est aimé de Marie, il l'aime, il a reçu le portrait de cette infortunée, qui ne peut plus lui donner que cela; et maintenant, quand l'arrêt de mort est signé, le voilà qui accepte la charge de bourreau! C'est odieux, c'est lâche! C'est bien plus lâche de la part de cet homme que de tout autre : car enfin, cet homme est un homme qui obéit à une femme, et il est l'amant de cette femme, qui se sert de lui pour tuer sa rivale. Je ne crois pas, au reste, que la naïveté allemande ait jamais été plus loin.

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Il est bien entendu cependant que M. Lebrun, lui aussi, mais avec plus de ménagements que Schiller, donne cette charge de bourreau au lord Leicester.

De Fauteur allemand et du traducteur français vous savez le cinquième acte. Des deux côtés du Rhin ce cinquième acte est le même. C'est tout à fait la longue et douloureuse et mignarde agonie de cette malheureuse femme que tant d'hommes vont égorger. Faut-il le dire? ces noirs vêtements, ce crucifix, ce mouchoir brodé, ce souterrain où Ton entend l'échafaud qui se construit, ce sont là des détails puérils; on appelle cela, en peinture, un trompeur œil, et Ton a raison. Mais l'œil se trompe encore plus vite que l'intelligence. Il y a en nous-même un œil que l'on ne trompe guère et qu'on ne trompe jamais longtemps, c'est Y œil de notre esprit, comme dit Hamlet. Avez-vous vu la Jeanne Grey de M. Delaroche? Voici le billot, la paille, la hache, le bourreau immobile, la suivante évanouie, le vieillard confesseur. Eh bien, pourquoi donc n'êtes- vous pas ému, troublé?

Pourquoi, au contraire, êtes-vous si attentif? — Ah ! je le vois, vous regardez ces belles épaules, ce sein peu couvert, ces longs cheveux gui tombent de chaque côté; vous regardez surtout ces deux jolis bras potelés et roses et ces adorables petites

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mains égarées qui cherchent leur appui dans le vide. — Vous avez raison peut-être. Cette femme est si jolie et si coquette; elle est charmante avoir! Allons, rassurez-vous, ne pleurez pas, le peintre vous a trompé ; ce n'est pas une femme qu'on va égorger en effet, c'est une jeune fille qui, les yeux bandés, joue au jeu de colin-maillard.

Et voilà, selon nous, le véritable effet de ce cinquième acte de Marie Stuart. Malgré tant d'appareils, ou peut-être à cause de tout cet appareil, rien ne vous fait peur, rien ne vous touche : vous vous amusez comme un enfanta toutes ces coquetteries de la douleur; vous regardez, vous aussi, comme si vous les deviez toucher, ces bagues, ce crucifix, ce mouchoir brodé (ce tissu y comme il est dit au premier acte), tous ces petits cadeaux que la reine d'Ecosse distribue à ses femmes comme pour les entretenir dans son amitié.

Schiller termine sa pièce en nous montrant la reine Elisabeth aussi fausse, aussi perfide, aussi sanglante que dans toutes les autres scènes de la même tragédie. Ainsi représentée, cette malheureuse reine mérite tout notre opprobre, tout notre mépris, toute notre colère. Elle fait semblant de pleurer sa parente égorgée par ses ordres. Et pour tout châtiment, quand cette femme demande où est son amant Leicester, on lui répond que le

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lord s'est embarqué pour la France. D'abord, puisque vous tenez tant à faire de l'histoire, ceci n'est pas vrai : Leicester est resté à cette cour pour porter, lui aussi, sa tête sur le billot fatal ; et ensuite, si la chose était vraie, que ce serait là une belle peine pour une pareille atrocité ! M. Lebrun a mieux fait que le poëte allemand : il a abandonné la reine d'Angleterre à ses remords. Bien plus, il l'a laissée tout à fait de côté après le quatrième acte, malgré la défense formelle d'Aristote. Ainsi, il a été hardi et novateur jusqu'à la fin.

Et puisqu'il était eh train de faire des suppressions, il nous semble que le poëte français aurait bien pu supprimer aussi, la longue tirade que débite Leicester justement dans l'appartement au-dessous duquel Marie Stuart va avoir la tête tranchée. Je sais bien que c'est là une imitation flagrante du désespoir d'Oreste; mais, juste ciel! lorsque Oreste invoque les Furies, lorsqu'il jette en ses lugubres paroles le désespoir et la misère qui fermentent en lui,.Oreste a tout perdu, et même l'espérance ! Il a commis un crime inutile! Il est couvert d'un double meurtre! Il n'a plus à son aide que ces exécrations lamentables! Pour Oreste, la malédiction commence en attendant que vienne l'expiation plus tard. Mais Leicester! mais cet homme, l'épée au côté, tout-puissant en Angleterre, cet amoureux,

ce soldat, qui reste là à se lamenter comme un niais pendant qu'au-dessous de lui, sous ces voûtes, on égorge une reine de trois royaumes, une femme qu'il aime et qui l'aimait, une femme qui, tout à l'heure encore était à ses pieds, dans son agonie et dans son pardon ; ce Leicester est non-seulement un misérable, mais encore il est un être impossible dans un drame bien fait. Ce n'est pas ici qu'il doit être à se lamenter, c'est là-bas, au milieu des femmes qui pleurent, à côté des hommes qui frappent, ou bien encore là-bas, tout seul, à frapper le bourreau, à sauver la victime, à renverser l'échafaud. L'histoire ne le veut pas, dites-vous. Eh! que m'importe l'histoire, quand c'est le drame qui le veut?

En résumé, que vous le lisiez en allemand, que vous le lisiez en français, Schiller ou M. Lebrun, l'inventeur ou le copiste, drame ou tragédie, vers blancs ou vers rimes, cette Marie Stuart est le plus triste, le plus fade, le plus faux et le plus ennuyeux des chefs-d'œuvre étrangers ou nationaux qui soient morts lentement sous l'admiration frénétique des grands connaisseurs de ce temps-ci.

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