LA FILLE DU CID
e Cid, Thonneur de l'Espagne, et, qui plus est, le héros de Corneille, est de- «£jvenu vieux. Chimène est morte, cette belle Chimène, nos premières amours, celle-là qui se montre tout d'abord parmi les chastes et honnêtes passions de la vieille tragédie. Chimène est morte, laissant au Cid une fille belle comme sa mère. Le vieux guerrier en cheveux blancs vous raconte lui-même, à cette heure solennelle de sa vie, toutes ses gloires et toutes ses misères. Que de fois il a sauvé le royaume! que de fois il a battu les ennemis ! Pourtant l'ingrat Alphonse a chassé le vieux guerrier de sa cour. Valence est son exil, exil entouré d'ennemis et d'embûches. Que vous semble de toute cette histoire ? Vous avez déjà vu quelque part ce vieux gentilhomme. En ce temps-
là il s'appelait don Diègue, en ce temps-là il s'écriait comme aujourd'hui :
Mon bras qu'avec respect toute l'Espagne admire.
Le mouvement est le même; c'est tout à fait le même soldat. Quoi d'étonnant que le fils de don Diègue, à quatre-vingts ans, ressemble en tous points à son noble père?
Dans un fauteuil le noble capitaine s'est endormi. Sa fille El vire (vous verrez qu'elle aura eu pour sa marraine cette même Elvire qui était l'amie et la confidente de Chimène) cause tout bas des héros et des batailles avec son jeune cousin, don Rodrigue de Minaya. Rodrigue, c'était aussi le nom du Cid à vingt ans ! Celui-là n'est rien moins qu'un soldat. Sa mère l'a consacré au culte du Seigneur. Il porte encore la robe blanche des novices. Il ne sait rien des combats et de l'héroïsme de sa famille. Il a entendu parler, il est vrai, mais confusément, du fameux duel de don Diègue avec don Gomez, comte de Gormas. Le pauvre enfant! surtout si vous le comparez à la Fille du Cid!
Cependant, autour de cette ville de Valence, le dernier asile du Cid, s'agitent les ennemis de l'Espagne. Ben-Saïd, le général de l'armée africaine, vient proposer au Cid d'être roi du royaume de Valence; mais le vieux soldat rejette avec mé-
pris cette indigne proposition. Ils sont à peine un contre cent; mais qu'importe? Il ne courbera pas la tête même pour recevoir une couronne.
Et pourtant le vaillant capitaine n'a plus d'espoir que dans ses propres forces. L'ingrat Alphonse l'abandonne et lui refuse tout secours. Ainsi l'annonce une ballade en vers de huit pieds avec un refrain à chaque couplet. Telle est, en effet, l'imitation que M. Casimir Delavigne a faite mot à mot du chef-d'œuvre de Corneille, qu'il a copié même les petits vers tout espagnols que déclament à plusieurs reprises Rodrigue et Chimène.
Certes, vous conviendrez avec moi que c'est pousser l'imitation un peu loin; d'autant plus que ces souvenirs trop directs des romanceros, cet entassement de ballades qui compose le poëme de l'Espagne, ne sont rien moins que des beautés dans la tragédie de Corneille. Et notez bien que M. Casimir Delavigne a trouvé cette imitation-là si belle qu'il coupe sa ballade en deux parties, comme on ferait un duo de grand opéra : le jeune novice, Rodrigue, récite les premiers couplets ; la fille du Cid récite les seconds.
Ainsi la guerre est déclarée; on va se battre
tout à l'heure. Les Maures reprendront Valence,
à coup sûr; mais avant que d'affronter ce nouveau
péril, le Cid veut mettre ordre à ses affaires. Il a
perdu tous ses biens; il a été dépouillé de ses terres; il n'a rien à laisser à sa fille, sinon les diamants de sa mère; et à ce propos le digne vieillard raconte à la jeune Elvire une des espiègleries de son âge viril. Un jour, il y a quinze ans, le Cid entreprenait une nouvelle guerre. Il fallait payer les soldats, et l'argent lui manquait. L'idée lui vint de mettre en gage les diamants de sa femme, il fit appeler un* juif. Le juif accourut avec tout son or ; mais quand la petite Elvire, la fille du brave gentilhomme,' vit briller les diamants de sa mère, elle les saisit de ses petits doigts nerveux, et nul ne put les lui arracher, pas même son père. Alors le Cid, pour ne pas faire pleurer sa fille, remplit une cassette de sable, il dit au juif de lui prêter sur ce gage, et le juif prêta son argent sans ouvrir la cassette. Maintenant qu'il peut mourir dans la bataille, le Cid ne veut pas qu'il soit dit que lui, chrétien et gentilhomme, il ait volé un juif. Comment faire? Aussitôt la fille du Cid détachede sa tête les diamants de sa mère, et elle renvoie l'usurier satisfait.
Je ne saurais vous dire toute la grâce harmonieuse de ce récit* M» Casimir Delavigne a jeté là dedans toutes les coquetteries câlines de son style. C'est un modèle d'esprit et de narration. Mais quoi ! les ennemis sont à vos portes, le farouche
Ben-Saïd approche avec ses guerriers, tout à Prieure peut-être il vous faudra périr, et vous vous amusez à réciter des ballades î et vous vous amusez à raconter des gamineries qui seraient bonnes tout au plus pour des propos de table ! Ce n'était pas ainsi, il y a quarante ans, que le Cid marchait à la bataille; il ne prenait congé ni de sa maîtresse, ni de son père, ni de son roi. A ces minauderies charmantes, la tragédie perd toute sa force, le drame perd toute sa vraisemblance. A chaque instant ceux qui savent ce qu'était le Cid se demandent : Quand donc commence la bataille? Ils ne peuvent rien comprendre à ces retardements ; mais patience! nous n'y sommes pas encore ; voici venir don Minaya de Fanés, l'ami du Cid, aussi vieux que le Cid, mais d'une nature violente et emportée. Ce Minaya de Fanés doit descendre en droite ligne du feu comte de Gormas. Il en a l'insolence, il en a la témérité, il en a lavanterie plus qu'espagnole. Et que serait-ce donc si le vieux comte n'avait pas perdu son fils aîné en traversant l'armée du farouche Ben-Saïd? Aussi, cette fois, sa douleur l'emporte sur son orgueil. Il déplore hautement la ruine de sa maison. Il ne veut pas se consoler, parce qu'il n'a plus d'enfant! A ce cri paternel, voici enfin que le jeune Rodrigue sent en lui-même son courage qui se réveille. Il s'écrie : « Me voici,
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mon père ! Moi aussi je suis votre fils ! et moi aussi je serai soldat! » Pour avoir été attendu longtemps, ce mouvement héroïque du jeune lévite a été le très-bien venu. Cela ne vaut pas cependant cette belle entrée en plein océan tragique :
Rodrigue, as-tu du cœur?
Quoi qu'il en soit, don Fanés est bien heureux de retrouver ce fils, auquel il ne pensait plus; son transport paternel nous a tout à fait rappelé la joie du vieux don Diègue.
Seulement il est bien malheureux pour M. Casimir Delavigne que presque tous les vers du Cid de Corneille se puissent appliquer ainsi à cette tragédie nouvelle. Ce sont là autant de preuves sans réplique de cette imitation maladroite qui est le grand malheur de cette œuvre nouvelle. Mais le moyen de prendre à Corneille ses héros, ses passions, tout son drame, sans que le souvenir perpétuel du chef-d'œuvre ne dérange à chaque instant, à chaque émotion, à chaque vers, les combinaisons du drame nouvellement venu? Au reste, ce n'est pas la première suite qui ait été faite au Cid de Corneille; ce n'est pas la première fois qu'un pareil emprunt ait été hasardé. M. Lebrun a fait jouer aussi le Cid d"* Andalousie, et, malgré Talma et M 110 Mars, qui avaient prêté leur appui à cette
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audace, le Cid tf Andalousie a été joué au milieu des huées du parterre, qui n'a pas voulu laisser insulter le Cid son orgueil et la Chimène ses amours.
Donc, après cette reconnaissance du fils et du père, le Cid donne enfin le signal du combat. Il était temps, et voilà déjà bien longtemps que nous attendions ce signal. Restée seule, dona El vire s'abandonne à sa joie. Elle aime d'amour le nouveau don Rodrigue.
Mais silence ! Le combat s'engage.
Acte second. — Ainsi, vous le voyez, le premier acte de la tragédie en question est d'une longueur plus que raisonnable. Il se passe presque tout entier en récits; chacun y raconte tout ce qu'il sait. Le jeune lévite raconte son enfance passée dans le cloître, la fille du Cid raconte la mort de sa mère, le vieux Cid raconte toute sa vie. Ceci narré, le Maure Ben-Saïd raconte sa petite histoire, à son tour. Arrive enfin don Fanés, qui raconte la mort de son fils. Dans tous ces récits accumulés l'un sur l'autre, il faut admirer la fécondité et la variété de l'auteur. Il a remplacé le mouvement qui n'est pas dans son drame par d'incroyables efforts de poésie et de style. Laissez-vous donc aller tranquillement au charme de ces beaux vers, ne demandez pas à cette tragédie une action impossible. Et d'ailleurs, ii i 4 .
que vous importe? N'êtes-vous pas las enfin de ce bruit, de ce mouvement, de ces tumultes, de ces violences, de ces affreux changements à vue, de ces délirantes émotions du drame, après lesquelles il n'y a plus rien que des habits usés, des poignards émoussés, des coupes vides, d'affreux barbarismes et toutes sortes de virginités en lambeaux?
Mais ce n'est pas assez d'avoir poussé tout d'un coup le jeune Rodrigue au milieu des champs de bataille, de lui avoir dit: Meurs ou tue! il faut encore que notre jeune homme ne s'épouvante pas dans la bataille. Les plus illustres courages ont avoué qu'à leur première rencontre ils avaient eu peur! J'ai entendu raconter à de vieux capitaines que le premier coup de canon leur causait toujours une secousse désagréable, un certain frisson dont ils n'étaient pas les maîtres. Jean Bart, qui était un rude héros, voyant son fils trembler au milieu de la mitraille, le fit attacher au grand mât, afin que l'enfant prît tout de suite l'habitude de ce grand feu. Il ne faut donc pas en trop vouloir au jeune Rodrigue si, comme on dit, il a eu plus grand cœur que grand ventre. Mais que voulezvous ! le cri des mourants et des morts, les bruits affreux de la mêlée, le râlement du champ de bataille, le cliquetis des glaives, ma foi ! tous ces lamentables détails de la guerre ont fait pâlir le jeyne
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novice. A l'instant même où il allait pourfendre un terrible Sarrasin, il est devenu pâle comme la mort, le fer a échappé à sa main; bref, il a tourné le dos ! Tel est le premier récit du second acte, et vous pensez si don Fanés est malheureux, s'il est indigné ! Aussi n'a-t-il rien de plus pressé que de condamner à mort ce fils indigne de lui ! Il faut qu'il meure! Ace violent transport de colère, le vieux Cid répond par d'assez bonnes raisons. La fortune est journalière! On n'est pas tout de suite un héros, don. Rodrigue est bien jeune!
« Les hommes valeureux se font du premier coup ,
répond don Fanés. — Mais toi-même, ajoute le Cid, toi-même, Fanés, je suis sûr que le jour de ta première bataille tu as eu peur ! » A ces mots, don Fanés s'emporte, et tout simplement il demande raison au Cid de cette injure. Mais le Cid, autrefois si prompt à dégainer, n'accepte plus de duel; il répond à don Fanés qu'il faut attendre, que la science des armes est une grande science, qu'on ne l'apprend pas en un jour, que ce serait un meurtre de tuer ce jeune fils parce qu'il a lâché pied une première fois.
Comme M. Casimir Delavigne prenait à Corneille ses héros et une partie de sa fable, il devait nécessairement tomber dans les idées de Corneille,
et en effet il y est tombé. Et une fois dans ces idéeslà, comment faire pour éviter le souvenir de ces grands vers qui ont fondé la tragédie moderne? Là était recueil. J'imagine cependant que M. Casimir Delavigne s'est brisé contre cet écueil sans s'en apercevoir ; mais aussi qu'il aura été bien étonné quand, sa tragédie achevée, il aura découvert i° que son vieux Cid n'était autre que le vieux don Diègue; 20 que sa fille du Cid, c'était le Cid lui-même à dix-huit ans; 3° que son don Fanés, c'était le comte de Gormas ; en un mot, que sous ces déguisements transparents perçait à chaque instant la nature des héros de Corneille. Une fois arrivé à cette évidence, quelle excuse pouvait trouver M. Casimir Delavigne à cette malheureuse entreprise et à cet aveu lamentable : « J'ai refait sans le vouloir le Cid du grand Corneille » ?
Cette magnifique redondance espagnole, dont Corneille était l'interprète, et qui convenait si bien à cette époque de fanfarons de tant d'esprit et de matamores de tant de courage, M. Casimir Delavigne l'a copiée avec un soin minutieux et fatigant. Sa tragédie est une vanterie sans fin, où chaque personnage se pose comme un héros. M. Delavigne n'a pas vu que cet héroïsme empanaché, qui était dans la nature et dans le génie de Corneille, ne serait guère accepté dans une tragédie de l'an 1840,
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où le courage, et surtout le courage guerrier, est devenu beaucoup plus modeste. Dans cette affectation guerrière, plus qu'en toute autre chose, le plagiat se fait sentir. Et pourquoi faire, je vous prie, tout cet héroïsme de la tragédie nouvelle ? Pour se battre aussi peu que possible et le plus tard que faire se peut. Les héros de Corneille, s'ils se vantent un peu trop, vont du moins à la bataille sans se faire tant prier.
Une scène de ce second acte qui a fort réussi et qui est touchante, la voici. Le jeune Rodrigue est revenu de la bataille avec la conscience de sa propre lâcheté. Le Cid prend en pitié ce jeune homme, il le tire à part, et en toute bonhomie il lui raconte que lui, le vieux Cid, le vieux don Rodrigue, il n'est pas content de lui dans cette journée, qu'il a reculé devant Fennemi, en un mot, qu'il a eu peur. C'est là une véritable scène de comédie, pour la grâce, pour l'esprit, pour l'urbanité. M.Casimir Delavigne a bien de l'esprit quand il veut en avoir, et certes cela n'était pas facile, dans un drame espagnol dont le Cid est le héros, de nous intéresser à l'action d'un jeune soldat qui a peur. C'est pourtant là ce que M. Casimir Delavigne a tenté avec bonheur.
Il faut dire aussi que ce noble Cid est tant soit peu enfantin dans sa vieillesse : il joue trop com-
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plaisamment avec sa barbe grise. Au premier acte, il nous a raconté son innocente escroquerie avec le juif; mais le vieil Albuquerque empruntant un demi-million sur sa moustache est plus grand que le héros de M. Casimir Delavigne empruntant sur une cassette fermée et pleine de sable. Au moins le juif qui emporte la moustache d'Albuquerque sait-il le gage qu'il emporte. Quant à cet enfantillage avec le jeune Rodrigue, il ne serait parfaitement à sa place que si Rodrigue était décidément un lâche. On ne mène au feu de cette façon-là que le cerf Coco ou le cheval savant, en leur donnant tour à tour des coups de cravache et des morceaux de sucre. Ce ne sont pas là, encore une fois, les héros des romanceros.
Sa leçon reçue, le jeune Rodrigue s'en va pour la bien méditer; revient alors le terrible Ben-Saïd. M. Casimir Delavigne ne s'est pas donné la peine de nous dire quel a été le résultat du combat précédent. On a bien crié : Victoire! dans l'armée du Cid ; mais il paraît que cette victoire n'est pas bien décisive, puisque voilà Ben-Saïd qui revient plus insolent que jamais. Ce féroce musulman pousse l'insolence à ce point qu'il ose défier le Cid lui-même. C'est le second duel de la journée que refuse le vieux Rodrigue. Voilà pourtant l'ouvrage de la sagesse et des années ! Ce même
homme qui se battait, il y a quarante ans, avec le père de sa maîtresse et qui retendait roide mort sur la place, il refuse de croiser le fer avec le général d'une armée ennemie dix fois plus forte que la sienne! Encore une fois, ce vieillard est un bon père de famille, il est un bon débiteur, il est bon ami, il est bon tuteur, il est rangé, prudent, habile; mais, par le ciel et par Chimène et par Corneille, ce n'est pas là- le Cid !
Revient à son tour Rodrigue, lâche tout à l'heure, héros à présent. La conversation s'engage entre lui et Ben-Saïd, tout comme elle s'est engagée entre Rodrigue I er et le comte de Gormaz.
C'est tout à fait la même attaque, tout à fait la même défense!
Toute la scène de Corneille se pourrait continuer ici mot pour mot. Or, à la représentation de cette tragédie, je suppose qu'un homme assiste qui est homme de goût et d'esprit, et qui est sourd» On lui explique tout haut dans l'entr'acte de quoi il s'agit, on lui dit le nom et la position des personnages; alors notre homme fait signe qu'on le laisse en paix, qu'il est au courant du drame, qu'il sait par cœur les vers de Corneille; et, en effetj notre homme se récite tout bas à lui-même ces beaux vers; puis, sorti de là, il querelle son petit-fils qui l'a conduit à une pareille contre-
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façon : « Méchant enfant, lui dit-il, tu n'as donc pas reconnu le Cid de Corneille? Mais c'était bien la peine de le mettre en trois actes, de nous priver de la Chimène et de couvrir la tête de don Rodrigue d'autant de cheveux blancs que celle de ton grand-père! »
Cependant le combat s'engage, et naturellement c'est le jeune homme qui triomphe, Ben-Saïd est vaincu; mais don Rodrigue n'abuse pas de sa victoire ; il est aussi clément que le Cid de Corneille à son second duel : il pardonne à Ben-Saïd tout comme le Cid pardonne à don Sanche ; même il me semble que le don Rodrigue de M. Casimir Delavigne a grand tort d'épargner le farouche musulman. La clémence va bien au Cid de Corneille : il est amoureux, il est heureux, il est vengé, il est aimé; don Sanche, après tout, ne lui a fait aucun tort. Mais le jeune poltron de tout à l'heure ne peut pas, ne doit pas épargner Ben-Saïd. Il a besoin de pousser à bout sa première victoire, bien loin de la laisser incertaine. D'ailleurs ce Ben-Saïd a tué son frère, il a insulté le Cid, il a mérité mille fois la mort! Avec toutes ces précautions et tout ce bon cœur, M. Casimir Delavigne a fait une tragédie digne de Berquin. Il annonce d'immenses batailles, et personne n'y va; il prépare de nombreux duels, et personne n'est
blessé; il s'abandonne corps et âme à l'héroïsme le plus froid qui soit au monde, l'héroïsme en paroles, et non pas en actions; il n'ose même pas, quand il le tient sous l'épée du jeune Rodrigue, nous délivrer de Ben-Saïd. Corneille est plus brave cent fois, il tue du premier coup d'épée le comte de Gormas, et quand le comte est mort, il ne s'inquiète guère de nous dire comment on l'enterre, et si on l'enterre. De ceci Corneille vous donne une raison fort simple, c'est que le moindre mot qu'il en eût laissé dire eût rompu toute la chaleur de V attention; raison admirable, et dont M. Casimir Delavigne aurait dû se souvenir. Lui, au contraire, à chaque instant il rompt, nous ne dirons pas la chaleur de l'attention, mais tout simplement l'attention. Et le moyen d'être attentif à tant de récits? Revenons maintenant à Elvire, la fille du Cid.
Elvire est au palais, de pleurs toute baignée.
Elle a appris la lâcheté de celui qu'elle aime; mais depuis ce temps Elvire n'a plus de nouvelles de son amant. Où est-il? que fait-il? Nul n'en sait rien, pas même Fanés, pas même le Cid. Le Cid cependant revient à la charge pour la troisième fois, pour la troisième fois il parle de guerre
et de batailles, car c'est là toute la conversation de ces trois longs actes.
Plus loin encore, quand le bon vieillard, toujours un peu bavard et qui s'inquiète de toutes choses, se met à parler de ses funérailles, il y a là encore bien des vers tout remplis de cette tristesse éloquente, si Ton veut, mais maladive, qui ne ressemble en rien à la saine et vivace énergie du vieux Corneille. A force de poursuivre le vieux modèle, et pour faire oublier cette imitation même autant qu'il est en lui, l'auteur moderne se met à défigurer la langue quïl emploie. Il a si peur que l'on ne reconnaisse son plagiat qu'il le dénature de toutes ses forces. C'est ainsi que M. Casimir Delavigne, pour dérouter son auditoire, a limé, a poli, a badigeonné de son mieux la langue du Cid. Comme il prenait toutes choses à Corneille, il s'est bien donné de garde de lui vouloir prendre son style; au contraire, il s'est abandonné à toutes les métaphores , à toutes les inversions, à toutes les fraudes imaginables; d'où il est résulte un perpétuel contre-sens entre la forme et le fond de son drame. C'est la pensée, c'est le drame de Corneille ; c'est la poésie vagabonde, flottante et apprêtée des plus faciles poètes de ce temps-ci.
Quand il a pleuré sûr lui-même et sur sa fille,
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le Cid s'en va à la guerre; c'est la seconde fois que nous voyons le bon seigneur sortir pour se battre. Le jeune Rodrigue reste toujours dans l'ombre, au grand désespoir de son père et de la fille du Cid. Enfin, et il est bien temps que ce drame finisse, car, au train dont vont les choses, il n'y avait pas de raison pour que cela finît. On vous annonce que le Cid est vainqueur une dernière fois; mais, au milieu de sa victoire, le grand homme a été saisi d'une défaillance. Ce n'est pas le glaive ennemi qui l'a touché, c'est la vieillesse! Bien plus, son épée est échappée à sa main défaillante. Mais l'épée du Cid ne tombera pas entre les mains de l'ennemi, voici le jeune Rodrigue qui la rapporte. A présent tout s'explique, le courage de Rodrigue, son duel avec le Maure, sa présence à la bataille, cette noble épée qu'il a reconquise; aussi son père s'écrie à son tour, le même père qui le voulait tuer de ses mains tout à l'heure :
Laisse-moi prendre haleine afin de te louer, Ma valeur n'a point lieu de te désavouer...
De son côté, Elvire est bien heureuse : elle a donc trouvé enfin son héros! Avant de rendre le dernier soupir, le Cid bénit ses enfants et il lègue à Rodrigue sa fille et son épée. Puis, ses enfants mariés, le vieillard expire.
Ici devrait s'arrêter la tragédie de M. Casimir Delavigne ; les derniers vers que déclame Elvire sont tout à fait inutiles, nul n'a plus rien à dire maintenant que le Cid est mort.
Voilà donc toute cette tragédie, toute cette froide, élégante et perpétuelle imitation d'un chef-œuvre. Pourtant telle est la puissance, telle est la vie éternelle de l'œuvre du grand Corneille, qu'il est resté quelque chose même dans ce stérile plagiat. Ainsi, pour avoir soufflé sur un mort, Notre Seigneur Jésus-Christ le ressuscite; ainsi, parce que là dedans il est question du Cid et de Chimène, nous nous sommes trouvés émus et charmés à ce lointain souvenir. On a beau se dire que le portrait est d'une main malhabile, qu'il est enluminé d'une fausse couleur, que ce cadre moderne entoure mal cette tête vénérable, qu'importe? Ne faut-il pas toujours pleurer sur cette image adorée? Nous aussi nous avons fait comme le Cid, nous avons protégé ce drame hasardé pour Chimène, nous avons accepté comme ils nous venaient tous ces grands souvenirs, et nous avons pleuré à la vieillesse et à la mort du Cid, parce que nous avions pleuré sur ses amours. Vous rappelez-vous ce mot-là : Ma Chimène!