LA RENAISSANCE DE LA TRAGEDIE
| a critique doit préserver de l'oubli les I braves et honnêtes gens qui les premiers ont tenté de mettre un peu d'ordre dans les misères, et un peu de clarté dans les ténèbres de la littérature de 1 799 ; parmi ces sauveurs de la première heure, il faut placer M. Népomucène Lemercier.
M. Lemercier était véritablement un de ces hommes rares à qui il n'a manqué qu'un peu de génie pour faire de grandes choses. Ces gens-là devinent, et n'inventent pas; ils ont des idées, mais, faute d'être dominée, l'idée s'en va sans avoir rien produit.
La peinture avait été la première étude et la première ambition de M. Lemercier, et nul doute qu'en apportant dans ce grand art la même per-
sévérance qu'il a apportée dans les lettres, il ne fût arrivé à être un émule heureux de M. Paul Delaroche, par exemple, qui, lui aussi, eût été, de son côté, un aussi grand poëte que M. Lemercier, s'il s'était adonné à la poésie... Il fut poussé par un certain instinct qui lui disait qu'il y avait quelque chose à faire au théâtre... il pressentait ce quelque chose, il ne l'a pas trouvé, un plus puissant que lui l'a trouvé, à la barbe de M. Lemercier.
Depuis ses premiers succès, dont on se souvient confusément, — tant les gloires modernes passent vite, — M. Népomucène Lemercier a toujours été de chute en chute. L'art moderne ne lui réussissait guère plus que la routine. Il allait de l'un à l'autre, un peu au hasard, cherchant, mais en vain, à combiner ces deux éléments contraires; moins heureux en ceci que M. Casimir Delà vigne, qui a fait heureusement de Y éclectisme en tragédie (il faut me pardonner ce mot barbare), et qui s'est tiré d'affaire habilement, entre Racine et Victor Hugo.
C'était surtout à l'écouter parler qu'on pouvait savoir l'esprit et la verve de M. Lemercier : il était fin, caustique, plein de saillies, prêt à tout; avec cela, il était bon, simple et sans jalousie, acceptant tous les talents sans se plaindre que l'on se mît devant son soleil.
L'empereur Napoléon Bonaparte, qui ne faisait guère de cas de ces honnêtes créatures, avait quelque peu joué avec Lemercier, mais le bonhomme eut compris bien vite la vérité du proverbe : Ne faites pas société avec le lion, et contre le lion il écrivit une violente satire. Malheureusement, pour l'un et pour l'autre, quand parut cette satire, l'empereur n'était plus que l'aigle foudroyé sur la montagne, et la satire du poëte se perdit dans le malheur du héros.
M. Lemercier est du petit nombre des hommes heureux à qui la politique de ce temps-ci n'a pas touché. Tous les partis l'ont respecté, tant ils le savaient honnête, sincère et loyal. Bien plus, il avait été adopté par les diverses écoles littéraires. Les uns disaient : « Il est des nôtres! il est du vieux drapeau poétique, il a fait Agamemnon. » D'autres s'écriaient : « Par Shakespeare et par Schiller, vous en avez menti ! il est des nôtres, il a fait Pinto », Et chaque parti avait raison.
Il a donc vécu au milieu des orages, et cependant il est resté calme; il a eu tous les bénéfices de l'agitation sans en subir les désastres. A l'aide d'une certaine philosophie pratique qui est bien rare dans le métier littéraire, il ne s'est même pas inquiété de sa gloire et de sa renommée... elles lui paraissaient incontestées. Quand il mourut, le
Théâtre-Français venait de refuser à M. Lemercier une tragédie en cinq actes et en vers, sur laquelle le poëte fondait de grandes espérances, et M. Lemercier rentrait dans sa maison, son manuscrit en poche, aussi peu étonné et chagrin que s'il eût été reçu par acclamation.
Il eut encore cette chance heureuse : avant les heures tristes de la vieillesse, il est mort entouré de louanges unanimes. On voudrait, à si peu de distance^ se rendre un compte exact de cette louange funèbre, la chose serait impossible. On voudrait recueillir toutes les œuvres de cet esprit fertile, abondant, infatigable, on n'arriverait pas à faire un catalogue complet. Il a professé à l'Athénée un cours de littérature dramatique, et ses leçons composent un livre en quatre tomes, livre obscur, diffus, pénible et mal fait, d'un homme de beaucoup d'esprit qui va çà et là, en sens contraire, et ne sachant pas où il veut aller.
Il a fait des odes et des dithyrambes. « Le dithyrambe, disait Diderot, c'est pis qu'une ode! »I1 a fait plusieurs poèmes en quinze et vingt chants; il a fait des épîtres à Talma, à l'Empereur. Il a fait une comédie... une satire illisible, laPanhypocrisiade; un poëme, Y Albigeois; une traduction des Vers dorés, de Pythagore. Un de ses poëmes
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est intitulé Nécrologues : il ne voulait pas dire Dialogues des morts !
Son théâtre est une réunion, très-difficile à expliquer, de bonnes œuvres et d'ouvrages médiocres. Agamemnon est resté le vrai titre de Népomucène Lemercier. Agamemnon était vraiment une espèce de révolution; mais malheur aux révolutions avortées! un plus puissant arrive et les dévore. Agamemnon a pesé sur la gloire et sur le talent de M. Lemercier comme une faute de jeune homme ; à tout ce qu'il entreprenait la critique et le monde répondaient: Agamemnon! Qui se souvient aujourd'hui de ces compositions étranges : Baudouin, Caïn, Camille ou le Capitole sauvé, Charlemagne, Cristophe Colomb, Clovis, la Démence de Charles VI, Ismaêl au désert, Ursule et Orovèse, Louis IX } les Martyrs de Soulij Méléagre, les Serfs polonais? A peine s'il eut la fête, en toutes ces compositions tragiques, de voir réussir Frédégonde et Brunehaut !
Poëte comique, il était moins heureux peutêtre. Il a publié le Corrupteur, il a fait jouer le Faux Bonhomme; il a manqué un beau sujet de comédie, Plaute; il a obtenu un succès bruyant avec Pinto.
Si Ton me demandait, de nos jours, un exemple de la vanité de la renommée et des déceptions de
la gloire, je choisirais volontiers M. Népomucène Lemercier. Il fut, de son vivant, accablé sous la louange et sous les fleurs; il eut toute la popularité que la prose et la poésie ont jamais donnée, en petite monnaie, à un simple mortel. A peine mort, on poussa sa gloire à l'apothéose; un volume entier ne suffirait pas à reproduire cet amas d'oraisons funèbres; à entendre parler, sur cette tombe où s'était abîmé tant de génie, les orateurs, et les plus grands parmi les favoris de l'éloquence; il n'y avait plus qu'à se voiler la face et à désespérer de tous les arts. Il n'est plus, disait-on, ce grand poëte qui osait regarder en face l'empereur Napoléon et sa fortune ï II n'est plus, l'ami d'André Chénier jeune homme, et de Lebrun-Pindare, de la duchesse d'Aiguillon et de M me Talien , de Bernardin de Saint-Pierre et de M me de Staël ! Il n'est plus, l'homme hardi qui a fait parler Shakespeare et qui a fait taire Demoustier!
Telles étaient ces plaintes et ces doléances éloquentes. Le monde était rempli du nom de M. Lemercier à cette heure suprême; sa mort fit un bruit presque aussi grand que le retour des cendres de l'Empereur... A cette distance, admirez le peu qui^reste de ces bruits et de ces enfantements.
Depuis longtemps déjà l'ombre et le nuage ont
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pesé sur l'œuvre entière de ce poëte d'un jour; à peine si, de temps à autre, on parle encore de Pinto; Pinto, ce fameux aventurier qui fit peur aux hommes du Directoire. Il avait peur de tout, le Directoire, il recula devant l'épigraphe que M. Népomucène Lemercier avait choisie, et qu'il avait empruntée au roi de Prusse écrivant à Voltaire :
« On se fait ordinairement, dans le monde, une idée superstitieuse des grandes révolutions des empires; mais, lorsqu'on est dans les coulisses, l'on voit, pour la plupart du temps, que les scènes les plus magiques sont mues par des ressorts communs et par de vils faquins qui, s'ils se montraient dans leur état naturel, ne s'attireraient que l'indignation du public. j>
En vain on voulut remettre Pinto à la scène en i83i, au milieu des passions déchaînées; le public trouva que la pièce était vieille, et que le Directoire avait eu grand tort de l'arrêter; il trouva pis que cela, il trouva que la pièce était sans danger, et il s'enfuit au plus vite, pour aller voir M. Cagnard au Vaudeville. Il avait raison, le public, et même quand M. Lemercier fut mort, il siffla son drame posthume en présence d'une députation de l'Académie qui honorait ce funèbre spectacle de sa présence. Il ne suffit pas d'être né l'ennemi des
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règles et des entraves, encore faut-il avoir le génie, et le droit de s'en passer.
Tout briser, tout renverser, tout nier, la belle affaire ! au moins faut-il mettre quelque chose à la place de ce qu'on renverse. Et puis le doute de soimême, et puis l'exemple que Ton donne aux démolisseurs! Ajoutez la joie et la fête de ceux que vous n'aimez guère et que vous n'estimez pas, la tristesse et l'indignation de ceux qui vous honorent et qui vous aiment. La vie active de M. Népomucène Lemercier s'est passée à arranger des contrastes, à les expliquer, à les concilier, à refaire aujourd'hui ce qu'il avait défait la veille. Cet esprit agité allait d'un camp à l'autre, et de cette idée à l'idée opposée; il était avec vous le matin, il vous méconnaissait le soir.
Enfin en voilà un qui ne s'est guère servi de cet admirable précepte du poëte latin, qu'il faut tâcher de « rester fidèle à l'amitié que l'on porte à soimême ».
« Il y a deux hommes en M. Lemercier, deux hommes qui se poursuivent et se font une guerre implacable, deux hommes qui ne peuvent s'accorder un moment, qui passent leur vie à s'épier et à se jouer de méchants tours l'un à l'autre, dont l'un démolit < aussitôt ce que l'autre veut édifier; l'un jeune, l'autre vieux; l'un indomptable, l'autre
soumis à toutes les conditions de la société ; l'un qui sait, l'autre qui ignore; l'un qui a fait Pinto et Agfltnemnon, l'autre qui fait tantôt des discours à l'Académie, et tantôt des drames oîitout dément ses discours. Mais voilà qu'à force de chercher, je trouve non plus deux hommes, mais trois hommes dans M. Lemercier, et je m'arrête avant de m'apercevoir que j'en vais peut-être découvrir un quatrième. »
Ainsi parlait ce rare et charmant esprit que nul n'a remplacé dans l'art de la critique élégante et savante à la fois, Etienne Béquet.
Maintenant elle est passée, elle ne peut plus renaître, cette lutte des deux écoles qui tenaient le monde attentif; on ne le verra plus, ce heurt poétique de tant d'athlètes qui se battaient jusqu'aux morsures : un seul de tous ceux-là est resté debout après la longue bataille du drame et de la tragédie, il s'appelle Victor Hugo; les autres combattants de cet Austerlitz, ils sont enfouis dans la poussière ou dans la mort. Les révolutions de l'esprit humain ont cela de bon qu'elles mettent bien vite chaque homme à sa place, et qu'elles donnent à chacun ce qui lui revient de toute-puissance : ici M. Cousin, là M. Laromiguière, en morale; ici M. Guizot, et là M. Amédée Thierry, en histoire; ici le grand Voltaire, le Voltaire insulté par les
cuistres, Voltaire le maître, le héros, le libérateur et l'enchanteur du nouveau monde qui commence à 1789; plus loin, ses deux héritiers, par droit de violence et de conquête, M. de Chateaubriand et M. Victor Hugo.
Et de même que les Martyrs ont terrassé la Pucelle, Notre-Dame de Paris fait pâlir le Génie du Christianisme. Il en est d'autres, parmi les chefs des révolutions littéraires, qui marchent seuls dans leur voie : Béranger, M. de Lamartine etM. deLaMennais; et puis, dans la mêlée etdans la foule des combattants, parmi les soldats armés à la légère, au premier rang des plus intelligents, des plus dévoués à l'art nouveau, cinq ou six éclaireurs, semblables à des trompettes bien montés, qui vont au galop sonnant la charge, et qui font plus de bruit que de besogne.
On les entend de loin; ils vont plus vite que l'armée, en avant du drapeau, faisant grand bruit et grande poussière; on les laisse aller à l'aventure, et, quand il faut livrer la bataille décisive, il arrive, par je ne sais quel stratagème, que ce vaillant homme qui marchait en avant se trouve à l'arrière-garde, et très-indigné d'être au milieu des traînards, lui qui se croyait le lieutenant général. Voilà, ou peu s'en faut, l'accident qui devait frapper M. Népomucène Lemercier; et
vous jugez de son étonnement, voisin de l'épouvante, lorsqu'il vit marcher à son soleil, entouré de l'enthousiasme et de la curiosité de l'Europe lettrée, le drapeau triomphant des Orientales, des Feuilles d'Automne, de Cromwell, de Marion Delorme et (THernani!
Ainsi, de leur côté, furent frappés, après tant et tant de légitimes espérances, les plus violents poètes et les plus acharnés prosateurs du Cénacle. Ils rêvaient la conquête universelle, ces compagnons d'Alexandre; ils se figuraient qu'ils allaient partager la gloire et les triomphes de leur chef; ils se regardaient comme les ayants droit d'un chevalier féodal, puisqu'ils marchaient sous sa bannière et qu'ils lui servaient d'avant-garde. . C'est à peine si le public, un instant surpris par ces hommes nouveaux, consentit à les suivre un instant; puis, voyant que dans la même poussière ils ne laissaient pas la même trace, le public cessa de les suivre et ne suivit plus que leur illustre chef.
C'était justice! Ils ne valaient pas le bruit qu'ils voulaient faire; ils ne méritaient pas la gloire à laquelle ils aspiraient. C'est une œuvre, sans doute, une révolution littéraire, encore faut-il réunir à l'audace qui entreprend le courage qui continue et le talent qui persévère. A l'audace il
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faut ajouter le génie; je crois bien que, même en politique, une révolution est plus facile à accomplir qu'une révolution dans le monde littéraire. Il y aura tantôt dix-huit cents ans, plus un demisiècle, qu'Horace, écrivant à l'empereur Auguste, se plaignait de l'obstacle et du danger que rencontrait nécessairement le poëte nouveau. Horace, en ce temps-là ( le même homme qui est devenu la loi même de la poésie et l'arbitre absolu du goût), Horace était un révolutionnaire, un romantique, exposé à la haine des vieux Romains du vieux temps.
« Ils aiment l'autorité ancienne en littérature, et qui les voudrait dissuader des vers de leurs pontifes et de leurs poèmes de l'âge d'or entreprendrait une chose impossible. Si vous leur demandez quelle fut la patrie et le séjour des Muses, ils vous indiquent un Parnasse étrange, dans les domaines de Tarquin l'Ancien. Un de leurs raisonnements favoris, le voici : les plus anciens poètes de la Grèce ne sont-ils pas les meilleurs poètes que la Grèce nous ait laissés, et pensezvous donc que les écrivains de l'Italie aient en partage plus de génie et plus de talent que les Athéniens d'Homère, de Socrate et de Platon ? »
Il ajoute, et il parle en ceci en poëte qui plaide pro dotno sua :
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« L'antiquité, qui la nie? Il faudrait cependant savoir où commence l'antiquité, où elle s'arrête. Un siècle, est-ce assez pour être reconnu un grand poëte? Oui, dites-vous, un siècle! — Et s'il ne s'en fallait que d'une vingtaine d'années, faudraitil attendre vingt ans encore? »
Il fait à peu près le raisonnement que faisait le grand Corneille en son discours des trois unités, le raisonnement que fait M. Hugo en sa préface de CromwelL Même Horace ajoutait avec son rare et charmant esprit :
« Un an de plus ou de moins, c'est une bagatelle, et pourtant si j'ôte une année, et puis une année, et toujours ainsi, nous allons arriver à ce cheval dont la queue fut dépouillée, à force d'arracher un crin après l'autre ! »
Il se moque de l'antiquité comme il se moque de l'unité. Ils ont raison Tun et l'autre, Horace et Victor Hugo; et de même que M. Victor Hugo s'incline humblement devant Corneille, Racine, Molière, et les vieux maîtres, Ronsard, Baïf, Mathurin Régnier, Horace accepte les vieux poètes, contemporains d'Albe la grande; il accepte Névius le naïf, Pacuvius le savant, Afranius le sublime; il s'incline devant Plaute et devant Térence, et sans oublier Livius Andronicus; seulement, avec ce goût savant qui semblait unetémé-
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rite quelques jours après la république de Caton, de Cicéron et du dernier Bruttis, il ajoute en souriant :
« Avouez cependant que ces vieux maîtres manquent parfois d'urbanité et d'élégance! On voit la rouille, on la sent dans leurs livres ; leur style est dur et manque d'élévation. Est-ce juste de nous donner, encore aujourd'hui, comme des modèles inimitables, ces vers de Livius que mon pédagogue avait tant de peine à me faire apprendre par cœur? »
Jamais, depuis que les hommes, touchés des grâces et des splendeurs de l'art dramatique, se sont amusés à écrire des livres dont le théâtre est le sujet inépuisable, on n'a rien écrit qui se puisse comparer à cette admirable épître. Ce discours du poëte à qui nous devons Y Art poétique nous enseigne à nous méfier des admirations de la multitude, à ne rechercher que l'approbation des gens d'un goût difficile, à nous consoler de certains désastres indépendants de la poésie, à ne pas obéir plus qu'il ne faut à ce qui est ancien, à ne pas résister plus qu'il ne convient à la nouveauté, à l'inspiration, à l'esprit qui souffle où il veut. Horace enfin, par son exemple, nous enseigne à rendre toute justice à ce grand art dramatique dont il avait deviné les périls.