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LE GLADIATEUR

'N, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, huit actes, deux pièces nouvelles, une tragédie en vers, une comédie en vers, du même auteur, joués par les mêmes acteurs, devant les mêmes spectateurs, le même soir, pas plus tard qu'hier samedi , jusqu'à minuit ! Certes l'entreprise était hardie, difficile, inusitée, et jusqu'à ce jour on ne pouvait guère citer que feu Dorât à qui cette double aventure fût arrivée le même soir.

Cependant nous étions à notre poste, et de bonne heure ; nous savions à l'avance que le héros de cette double tentative s'appelait M. Alexandre Soumet, et nous étions bien aise de lui rendre tous les hommages qui sont dus à un poëte de bonne foi, à un écrivain sérieux et loyal, à un

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enthousiaste convaincu. Autant le métier dramatique nous fait peine à voir, autant ces nobles efforts d'un esprit courageux nous intéressent et nous touchent. Nous avons en horreur tout ce qui est la marchandise rimée ; en revanche, ce qui ressemble quelque peu à Part, à l'inspiration des poètes, nous trouvera toujours plein de respect et de dévouement. Mais quoi ! déjà le drame commence. Faites comme nous avons fait hier, prêteznous toute votre attention.

La scène se passe à Rome, sous quel empereur, on ne le dit pas au juste, sous Domitien peutêtre. L'impératrice mère s'appelle Fausta; elle est jeune, elle est violente, elle est amoureuse à la façon de Messaline, elle est volontaire et toutepuissante comme était la mère de Néron. Déjà dans l'empire romain se font entendre les premières rumeurs du christianisme naissant, non pas ces rumeurs sans portée dont parle Tacite avec le plus profond dédain , mais ces grands bruits avant-coureurs de la régénération du monde, comme Corneille et M. de Chateaubriand les ont entendus dans les profondeurs des catacombes. Justement, dès le premier acte du Gladiateur, nous voilà plongés dans ces ténèbres sacrées de l'Église primitive. Là se réunissent les chrétiens pour apprendre la loi nouvelle enseignée par

Origène. De quel Origène s'agit-il? Le poëte ne prend pas la peine de nous le dire. Nous ne connaissons guère, nous autres profanes, que l'Origène d'Alexandrie, grand homme dès le berceau, comme dit saint Jérôme; mais celui-là n'était que fils de martyr, pendant que l'Origène de M. Soumet est bel et bien un martyr pour son propre compte. L'Origène dont parle saint Jérôme était déjà un des plus savants Pères de l'Église au II e siècle, et non-seulement il était versé dans la science chrétienne, mais encore savait-il la dialectique, la géométrie, l'arithmétique, la musique, la rhétorique, toutes les sectes de philosophie. Adiré vrai, nous aurions autant aimé, même dans une tragédie, l'Origène de saint Jérôme que l'Origène de M. Soumet. Le drame se croit toujours obligé de nous montrer les premiers chrétiens comme autant de fanatiques illettrés, d'enthousiastes violents. Un apôtre éloquent, bien élevé, plus savant que les plus savants philosophes de Rome et d'Athènes, eût été enfin le bienvenu après tant de violences poétiques; mais M. Soumet n'y a pas songé, et nous devons reconnaître qu'il était parfaitement dans son droit.

Donc, l'évêque Origène est entouré de néophytes. De ces néophytes, la plus jolie sans contre-

«dit, c'est Néodémie, l'esclave et bientôt l'affranchie et la fiancée de Flavien, personnage consulaire, le second dans Rome après l'empereur. Néodémie, disons-le tout de suite, est venue au monde sous des auspices funestes. Figurez-vous (et c'est M. Soumet qui le raconte) que l'impératrice Faustine, un jour qu'elle voulait donner au monde un empereur, fit égorger une femme enceinte pour composer avec les débris de l'enfant un philtre abominable. Et, en effet, la femme fut égorgée, mais trop tard : l'enfant vint au monde par cette espèce d'opération césarienne. Cette enfant, c'est Néodémie, la jeune chrétienne. Depuis le premier jour de sa naissance (ainsi le dit la sorcière), la vie de l'empereur est attachée à la vie de cette jeune fille : si elle meurt, César est mort. Toutefois, depuis tantôt seize ans, cette enfant si précieuse a disparu ; personne ne sait ce qu'elle est devenue. D'abord, son père l'avait enlevée à l'impératrice; il l'avait cachée au fin fond de l'Egypte, dans un- antre sauvage; mais elle lui a été enlevée un jour qu'il était à la chasse, il y a bientôt quinze ans. Depuis ce temps-là l'impératrice Faustine cherche Néodémie pour assurer la vie de César; le gladiateur cherche Néodémie tout simplement pour retrouver sa fille. Ils ne se doutent guère, ni le gladiateur ni Faustine, que

cette enfant tant cherchée, elle est là dans les catacombes d'Origène.

Mais cependant que vient faire l'impératrice dans les catacombes chrétiennes? Elle y vient épier un ingrat, un infidèle, Flavien, autrefois son amant, maintenant amoureux d'une petite fille, puella, comme eût dit Horace. Ainsi se trouvent en présence celle-ci et celui-là, l'impératrice et le gladiateur. A l'aspect de Faustine, qui a fait égorger sa femme, qui a voulu piler sa fille dans un mortier pour en composer un breuvage, le gladiateur s'abandonne à une grande fureur. Même nous avons vu l'instant où le père égaré d'un enfant perdu allait égorger l'impératrice ; et vraiment, qui l'empêche? il est seul avec elle, sous de sombres voûtes ; il est armé , il a été traité par cette horrible femme comme le dernier des êtres créés : rien ne serait plus logique et plus facile que ce meurtre.

Mais quoi ! tous ces terribles pourfendeurs de tragédie ne se vengent jamais ; ils crient bien haut, et c'est là tout; après quoi, s'ils ont en fin de compte un petit coup de poignard à donner, ils finissent par se le donner au beau milieu du corps.

Notre gladiateur fait pis que cela : toujours sous le prétexte de se venger, il entre au service

de l'impératrice Faustine, et il s'en va avec elle, sans demander ce qu'on veut de lui.

Acte deuxième. — Des catacombes nous passons dans une des belles maisons de. plaisance dont les poètes romains nous ont fait tant de descriptions savantes. Nous étions tout à l'heure dans la prédication un peu trop fleurie d'Origène : c'est en effet le défaut que lui reproche saint Jérôme; nous voici maintenant dans les molles élégies de Tibulle, dans les ardentes amours de Catulle. Le jeune Flavien a réuni à sa table Octavius et Lucius, ses amis. D'abord, nos jeunes gens passent en revue toutes les jeunes dames romaines, en véritables disciples du galant Ovide. « Quelle est la femme aimée de Flavien? — Vous allez le savoir, répond Flavien ; c'est une mienne esclave, Néodémie, et je vais l'affranchir pour l'épouser ensuite. Soyez témoins de l'affranchissement aujourd'hui ; demain vous le serez du mariage. » Et, l'épée à la main, il affranchit la jeune fille, comme on devait faire les chevaliers dix siècles plus tard.

A cette nouvelle de leur ami Flavien, Octavius et Lucius n'ont rien à répondre; ils s'en vont; Flavien s'en va, suivi de quatre esclaves mâles et de deux esclaves femelles. Restée seule, Néodémie se met à rêver à son double amour : à l'Évangile, à Flavien. Elle en est là, lorsque paraît l'impératrice

suivie du gladiateur. Ici l'amoureuse Faustine s'abandonne plus que jamais à ses jaloux instincts ; elle accable la jeune fiancée de reproches et d'ironie ; elle va même jusqu'à lui montrer de vieux billets doux à son adresse, des lettres sans date, serments éternels déjà vieux de six mois. Qui est bien triste et bien malheureuse, c'est Néodémie ! Cependant elle se défend par sa jeunesse, par sa beauté, par son innocence : si bien que Faustine se sent écrasée. Alors elle se retourne vers le gladiateur, qu'elle a conduit avec elle, en lui disant au préalable : « Quand je sortirai , tu égorgeras cette jeune fille. » Je sors, je sors, je sors, ditelle trois fois; mais ces trois je sors qu'elle jette sont loin d'être aussi terribles que le Sorte\l deBajaçet, si quelqu'un savait dire ce motlà aujourd'hui !

Car, resté seul avec Néodémie, notre gladiateur, qui est bien le meilleur des humains, n'a rien de plus pressé que de rassurer cette pauvre enfant. « Rassurez-vous, Néodémie, et surtout mariezvous tout de suite. Cette impératrice est une méchante femme qui a beaucoup aimé votre mari ; elle m'a ordonné de vous égorger, mais je n'en ferai rien. »

A l'acte troisième, nous ne sommes plus dans les jardins enchantés de Flavien ; nous sommes

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dans le temple de Jupiter. Eh! pourquoi faire, bon Dieu ! le temple de Jupiter ? Mais pour marier selon les formes le sénateur Flavien avec son affranchie Néodémie. Tout est prêt, l'autel, le prêtre, les témoins. Malgré toute notre bonne volonté pour M. Soumet, il nous semble que ces cérémonies du mariage dans un temple païen sont assez étranges. Certes la loi romaine, quand il s'agit de mariage, n'y met pas tant de façons; jugez-en par cette définition un peu leste: Nuptiœ sive matrimonium est viri et mulieris conjunctio, d'où il suit que le grand prêtre de Jupiter n'avait rien à voir en tout ceci.

Mais voici qu'au milieu de la cérémonie, à l'instant même où Néodémie va devenir la femme de Flavien, un grand bruit se fait entendre à la porte du temple de Jupiter. C'est un chrétien qui insulte les dieux ; Origène, ce même Origène qui se cachait dans les catacombes tout à l'heure, a blasphémé en passant contre la divinité de Jupiter Olympien; et voici qu'on l'entraîne à l'autel chargé de fers. « Adore ou meurs î » s'écrie le prêtre païen. Ici commence ou plutôt recommence la plus touchante tragédie de Corneille peut-être, le dévouement inspiré de Polyeucte. Origène a le même courage, le même dévouement, la même inspiration céleste; oui, mais Pauline n'est pas là

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à ses côtés pour s'inspirer elle-même de l'inspiration divine. A la place de Pauline, vous avez la jeune Néodémie, qui prête au martyr une oreille attentive, et qui finit par s'écrier : « Je suis chrétienne! » en renversant le feu profane. Mais, la pauvre petite esclave, qu'elle est loin de Pauline ! La conversion de Pauline est un acte solennel, une illumination venue d'en haut, une révélation : Je vois, je sais, je crois ! L'action de Néodémie ressemble plus à un caprice chrétien qu'à la foi chrétienne. La conversion de Pauline, c'est la récompense du martyre de Polyeucte; mais l'affranchie de Flavien, déjà chrétienne au premier acte, arrivant dans un temple païen pour se faire marier, idolâtre et chrétienne à la fois, — c'est dans Polyeucte, — puis laissant là tout d'un coup le plus honnête et le plus amoureux des maris pour se précipiter dans les bras du plus chaste des Apôtres, ne me paraît guère conséquente avec ellemême. C'est tout simplement une jeune fille étourdie, qui ne sait pas ce qu'elle veut.

Le quatrième acte va nous montrer non plus les catacombes, non plus le temple païen, mais le cirque, à Rome, dans toute sa vaste étendue. Ici nous passons du Polyeucte de Corneille aux Martyrs de M. de Chateaubriand. Vous vous rappelez les magnifiques et dernières pages de ce

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grand poëme, quand, au soleil levant, aux timides clartés qui s'avancent des coteaux d'Albe aux bois de Lucrétile, des coteaux de Tibur aux monts lointains de la Sabine, toute la Rome païenne s'assemble à l'amphithéâtre de Vespasien. Cent mille spectateurs sont répandus sur les gradins immenses ; la foule, vomie par les portiques, descend et monte le long des escaliers extérieurs; des grilles d'or défendent le banc des sénateurs ; une rosée d'eau safranée tombe doucement sur l'arène rafraîchie; trois mille statues de bronze, une multitude infinie de tableaux, des colonnes de jaspe et de porphyre, des balustres de cristal, des lustres d'un travail précieux, décorent cette scène imposante. Dans un canal creusé autour de l'arène nagent un hippopotame et des crocodiles; cinq cents lions, quarante éléphants, des tigres, des panthères, des taureaux, des ours accoutumés à déchirer des hommes, rugissant dans les caveaux de l'amphithéâtre; des gladiateurs, non moins féroces, essayant çà et là leurs bras ensanglantés; des courtisanes nues et des femmes romaines du premier rang, augmentent l'horreur du spectacle. La description est toute ainsi faite par un homme qui a vu de très-haut les choses humaines, et même Saint- Pierre de Rome; et voilà justement pourquoi fallait-il laisser cette grande page dans les

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Martyrs. Les vouloir arracher du poëme pour les placer sur le Théâtre-Français, c'était tenter l'impossible : car, à la place de cet amphithéâtre où s'agitent toutes les passions du vieux monde et du monde nouveau, le Théâtre-Français ne pourra vous donner qu'une toile de vingt pieds, barbouillée en amphithéâtre, et dans cette arène vide, muette, silencieuse, éclairée par quatre quinquets fumants, peuplée d'une douzaine de jambes cagneuses, comment retrouver quelque chose de la scène des Martyrs ? Aussi bien, rien n'en est resté. Sur l'arène déserte paraît le gladiateur ; on lui ordonne d'égorger Néodémie. D'abord il hésite, puis enfin il prend son courage et son glaive à deux mains : la victime va tomber sous ses coups....

O surprise ! Néodémie est sa fille ! C'est bien elle ! il la reconnaît à l'empreinte qu'a laissée le fer sur l'épaule de l'enfant ! Alors, que fait le gladiateur ? Il élève la voix dans cette immensité, et il s'adresse à l'impératrice, à l'empereur! Il invoque le souvenir d'Androclès et du lion. Rien n'y fait. Il faut qu'il égorge sa propre fille! Avouez que la scène est terrible !

Heureusement l'impératrice Faustine se rappelle que la vie de l'empereur est attachée à la vie de Néodémie; elle demande un répit au peuple ro-

main, un répit d'un jour, et le peuple se sépare en disant : « A demain ! »

Acte cinquième. — Nous sommes dans une prison ténébreuse, profonde. Le peuple romain a veillé toute la nuit en pensant à la fête du lendemain. Néodémie et son confesseur Origène s'entretiennent une dernière fois du Dieu de l'Évangile. Quant au gladiateur, il attend. Il ne prend parti ni pour le Christ ni pour Jupiter. Il est dans la position d'un père qui a trouvé sa fille perdue depuis si longtemps, et qui va la perdre pour une affaire de religion à laquelle il ne veut et ne peut rien comprendre. Remarquez bien que dans ces sortes de débats, un homme sans intelligence de l'action principale gâte tout l'ensemble d'un drame ou d'une histoire. Vous pouvez i>ien me montrer des accusateurs, des bourreaux, des empereurs obstinés, des prêtres de Jupiter et de Saturne fanatiques jusqu*au meurtre; mais un homme comme est votre gladiateur, occupé de tout, excepté de vos débats religieux, a le grand danger, par le temps qui court, de nous paraître le seul homme raisonnable et sage de votre drame chrétien, et alors que deviendront les autres personnages? Les autres personnages ne sont plus que des fanatiques : celui-ci, fanatique pour Jupi-

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ter; celui-là, fanatique pour saint Pierre ou pour saint Paul. Le gladiateur est donc, à vrai dire, le philosophe et non pas le héros de cette tragédie. Véritablement il n'y avait pas là l'étoffe d'un héros dramatique. Bien plus, c'est à peine s'il y avait matière à une déclamation. Le gladiateur romain, à le bien prendre, n'est autre chose qu'un tragédien dans la plus sanglante acception de ce motlà. Il se donnait en spectacle tout comme faisaient les acteurs tragiques ; seulement sa mort était plus vraie et plus sanglante. Il méprisait ses confrères les Roscius d'avant-scène, qui faisaient semblant dé se frapper d'un coup de poignard : il se frappait, lui, pour tout de bon. Même au plus fort de ce drame terrible du cirque romain, où la vie de chaque lutteur était en jeu, chacun d'eux prêtait une oreille attentive aux applaudissements et aux murmures de la foule. Si le peuple battait des mains, à la bonne heure, notre comédien était content ; il ne reculait pas d'une semelle, il montrait fièrement sa poitrine toute blessée ; et quand il se sentait frappé à mort, il s'arrangeait pour bien mourir.

Ouvrez non-seulement les histoires, les poèmes, mais encore les traités de morale de l'antiquité, et nulle part vous ne trouverez un seul mot de pitié pour les gladiateurs, pour les esclaves, pour tous

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ces prétextes à belles phrases que les philosophes modernes ont découverts et dont ils ont si cruellement abusé. Dans l'antiquité, l'esclavage est du droit commun, tout comme la liberté. Nul ne s'en inquiète, nul ne s'en étonne, pas même l'esclave. On avait toutes sortes d'esclaves, voire même des esclaves lettrés, à plus forte raison avait-on des gladiateurs. Ils exerçaient une profession en quelque sorte libérale, puisqu'ils tenaient attentif des heures entières le peuple souverain et ennuyé de l'univers. Si les grands comédiens du Cirque nous entendaient nous apitoyer sur leur sort, ils se mettraient à rire de pitié. Ils étaient élevés pour cela, in hoc saginati, dit Tacite, cet historien qui ne cherche pas midi à quatorze heures. Les gladiateurs se divisaient en plusieurs catégories, tout comme les comédiens modernes : Bestiaires, Équestres, Gaulois, Rétiaires, Samnites, Thraces, Vélites. Les Romains appelaient ces sortes de combats des présents de gladiateurs. Laissez là toute amplification philanthropique, et figurezvous ce jour-là l'arène comme un véritable théâtre. Les gladiateurs arrivent traînés dans des chars splendides, et ils font le tour de l'amphithéâtre au milieu des applaudissements universels. Ils mettent pied à terre, et aussitôt ils essayent leurs forces à la lutte, au javelot; ils se battent d'abord avec

des glaives émoussés : c'est la petite pièce avant la grande; mais bientôt on en vient aux mains sérieusement. L'affaire commence par des combats singuliers : c'est, par exemple, un Thrace qui se bat contre un Gaulois; l'un est armé d'un trident et d'un filet, l'autre tient à la main une faulx recourbée et un grand bouclier rond. Le duel est long, difficile; on s'approche, on s'évite, on se presse; tout est permis, même la fuite. A la fin, c'est le Gaulois qui tombe, et le Thrace, lui mettant le pied sur la poitrine, demande au peuple romain quels sont ses ordres? C'était au peuple à décider.

Arrivaient ensuite, après les chefs d'emploi, les comparses, les gladiateurs sans orgueil, les comédiens sans vanité. Ceux-là, bonnes gens, convenaient entre eux tacitement de se faire le moins de mal que faire se pourrait: aussi y allaient-ils le plus nonchalamment du monde. Ils se portaient de furieux coups d'épée, mais auparavant ils avaient soin de se dire tout bas : Gare à toi! Le plus souvent il fallait les exciter à grands coups de fouet pour les faire marcher plus bravement , et alors c'était, parmi les spectateurs, des insultes, des trépignements et de l'indignation, comme cela arrive chez nous quand une malheureuse comédienne manque de mémoire, ou qu'un pauvre

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chanteur s'avise d'être enroue'. Dans ce temps-là, comme aujourd'hui, il n'y avait donc d'intérêt et de faveur dans le public que pour une demidouzaine de gladiateurs favoris. Ceux-là étaient les maîtres de l'enthousiasme général. Il était rare que le peuple les fît égorger, ou bien ce n'était qu'à la dernière extrémité, quandle gladiateur émérite n'en pouvait plus, quand il avait bien accompli sa tâche durant des années entières. Alors le jour de sa retraite était un beau jour pour notre héros. Il se faisait plus beau que jamais, il se rappelait ses coups les plus furieux, et enfin, quand la dernière heure était venue, il jetait son bouclier et ses armes, il se mettait à genoux devant son peuple, il tendait gaiement sa tête au couteau, et il mourait comme il avait vécu, au milieu des applaudissements et des cris de joie. Nous sommes aussi cruels que cela, nous autres, plus cruels "mille fois: car l'homme fêté à outrance, traité comme un héros, chargé d'or et de fleurs, le héros de la veille, dont nous ne voulons plus le lendemain, nous ne l'égorgeons pas, nous le chassons, et puis nous l'abandonnons à son néant. Aux beaux temps de l'empereur Tibère, il serait mort en trois minutes sous le glaive; de nos jours, il lui faut vingt ans pour mourir sous l'ennui !

Et enfin celui qui était resté le vainqueur avait

pour lui toute la foule, toute l'ivresse, toute la gloire, et avec tout cela la liberté. Martial raconte que deux gladiateurs célèbres, Rutuba et Placidianus, le Talma et le Lafont du cirque, étant tombés dans l'arène blessés tous deux, Tibère leur envoya à tous deux la palme du vainqueur et la baguette de liberté.

En un mot, c'étaient là des comédiens dignes de ce peuple et de cette époque. Ils étaient fiers de leur art, ils étaient heureux; ils avaient des disciples, des fanatiques, des envieux; ils avaient, eux aussi, un feuilleton pour constater le lendemain leur défaite ou leur victoire; ils appartenaient tout à fait aux délassements de ce peuple qui avait autant besoin de spectacles que de blé, et qui passait des jours entiers dans le cirque, en compagnie de l'empereur et de sa famille. Et telle était la passion universelle pour ce genre de spectacles que les plus hautes dignités de l'empire ont été ainsi gagnées, que l'empereur Auguste fut obligé de décréter qu'on n'exposerait pas plus de cent vingt gladiateurs en un jour. Enfin c'était là aussi la suite et la fin de ces guerres romaines qui toutes se terminaient par la mort. « Bats-toi dans le cirque, sinon tu mourras dans ton cachot, comme est mort Jugurtha lui-même. » Et le captif aimait mieux encore se battre à l'air libre et

pur. C'est ainsi que l'empereur Auguste fit battre les uns contre les autres des Daces et des Dalmates qu'il avait faits prisonniers dans les guerres contre Antoine. Les débuts, il est vrai, étaient cruels, mais encore moins cruels que de nos jours un début sur le théâtre de l'Opéra. On commençait par se battre forcément, on finissait par y trouver une grande joie. Sénèque nous rapporte les plaintes d'un gladiateur homme d'esprit qui se plaignait de la rareté des combats : Que de beau temps perdu! disait-il. Bien plus, on a vu des sénateurs et des chevaliers romains descendre volontiers dans l'arène, comme cela se fit sous Jules César. Et les tournois du moyen âge, et les toréadors, voire même les coureurs de steeple» chase, comment les nommez-vous? D'où il suit que ce n'est pas la peine de s'apitoyer pour une profession de comédiens approuvée par les spectateurs et choisie par les acteurs. Je voudrais bien voir Cicéron, par exemple, ou Sénèque, assistant aux bondissements de Frederick Lemaître ou bien aux lamentations échevelées de M me Dorval. Quelle belle déclamation latine nous aurions à ce sujet! Comme le philosophe s'apitoierait sur la destinée que nous avons faite aux femmes ! comme il plaindrait le sort de nos comédiens, comparé au sort des gladiateurs! Pauvres gens! dirait-il en

parlant de nos gladiateurs, il faut qu'ils meurent tous les soirs au milieu des plus abominables convulsions. Pauvres gens! on les enferme dans une salle étouffée, mal éclairée, et on leur fait répéter tous les soirs, sans un jour de repos, en présence de quelques rares spectateurs, le plus insipide bavardage qui ait jamais été écrit par des mortels privés d'art et de bon sens. Combien j'aime mieux la profession de nos gladiateurs! Ils se battent pour tout de bon, ils font eux-mêmes le drame qu'ils jouent, et cela en présence de la nation tout entière, senatus populusque romanus! Et je pense bien que, parlant ainsi, Cicéron ou Sénèque n'auraient pas tort.

J'en reviens au gladiateur de M. Soumet. Celuilà aussi, il est enfermé dans la même prison que sa fille Néodémie et le prédicateur Origène ; les uns et les autres ils sont prêts à mourir. Déjà, en effet, le peuple est ameuté ; il demande sa victime de la veille, il la veut, il a forcé la garde prétorienne, il a enfoncé les portes, tout est perdu. En vain l'impératrice Faustine vient-elle pour sauver Néodémie, l'impératrice elle-même est enfermée dans le cachot. Le désordre est général, il faut en finir à tout prix. En ce moment funeste, le gladiateur tue sa propre fille avec le fourreau de son poignard, au grand désespoir de Faustine, qui

tremble maintenant pour son fils l'empereur. Ici s'arrête cette tragédie dont voici le dernier mot : Plus d'esclaves! ce qui ne veut rien dire, car dans le christianisme naissant l'esclavage n'était pas mis en question, et il a même encore des esclaves au bout de dix-huit cents ans de la loi nouvelle. J'aime bien mieux le dernier cri des Martyrs de M. de Chateaubriand : Les dieux s'en vont! Au moins on sait à quoi s^en tenir, au moins sait-on qu'il s'agit cette fois du paganisme qui croule pour faire place à l'Évangile; mais dans la pièce de M. Soumet il ne s'agit que d'une question humanitaire, comme on dit aujourd'hui, pour nous servir du plus prétentieux, du plus niais et du plus absurde néologisme dont notre pauvre langue française ait été infestée depuis longtemps. Toujours est-il que cette tragédie, le Gladiateur ', qui est due au chaste et poétique accouplement du père et de la fille, est tout à fait une œuvre grande et sérieuse dont on ne saurait parler avec trop de ménagements. La tentative est hardie, elle s'appuie sur deux chefs-d'œuvre, Polyeucte et les Martyrs; elle est écrite avec cette inspiration quelque peu étudiée dont parle VArt poétique, ore rotundo. De très-beaux vers partis de l'âme et qui retournent d'où ils sont partis, un premier acte vif et rapide, un second acte tout plein de charmes,

un quatrième acte vaste et solennel, ce sont là autant d'éléments de succès auxquels on ne résiste guère.

Mais silence! n'entendez- vous rien dans les airs? quoi donc! déjà? à cette heure? déjà Liszt qui commence? déjà la symphonie de Beethoven. J'y vais donc et je reviens, attendez-moi !

Je viens du concert. C'était admirable. Tous les sincères enthousiastes de ce grand art avaient répondu au nouvel appel de Listz. Il s'agissait du monument de Beethoven dont la statue attend encore un piédestal. Listz s'est chargé à lui seul de compléter l'hommage à peine commencé de l'Europe poétique, et sans nul doute il suffira lui seul à cette tâche illustre.

Nous disions donc que la tragédie de M. Soumet, le Gladiateur y avait été suivie immédiatement d'une comédie en vers de M. Soumet, le Chêne du Roi. Dieu merci ! je suis dispensé de l'analyser : vous la trouverez tout entière dans un beau roman de sir Walter Scott, Woodstock. Vous vous rappelez cette longue histoire si remplie. Vous avez encore sous les yeux la belle et fière Alice, le débraillé Wildrake et le farouche et jaloux Maskham Everard, et le fidèle vieillard sir Henry Lee de Ditchley, et jusqu'au chien Davis.

Comme aussi vous n'avez pas oublié les étourderies élégantes de ce Charles II, roi de théâtre, quia conquis et perdu si gaiement trois beaux royaumes. Telle est la comédie de M. Soumet.

Ce sont les mêmes personnages, moins le chien Davis; c'est la même action à peu près; mais quelle différence! Les fins détails du roman, ses vives saillies, ses lentes descriptions, sa terreur cachée, cet intérêt qui s'en va croissant toujours, cette façon de plaider loyalement les deux causes, celle du roi proscrit et celle de Cromwell, ce dialogue bon enfant dont la malice se montre tout à coup comme fait le voleur au coin du bois, il faut bien que tout cela disparaisse et s'efface dans une comédie en trois actes. M. Soumet a prouvé qu'il savait faire aussi bien le vers ironique et léger que le vers tragique et solennel. Il a trouvé moyen plus d'une fois d'arracher à Walter Scott sa comédie, quoique Walter Scott tienne bien fort ses comédies, une fois qu'il les tient. Bref, c'est encore là un succès, un peu plus contesté peut-être que le premier. Mais pensez donc à ces huit actes tout nouveaux, à minuit qui sonnait, à la fatigue de toute une salle qui prête l'oreille cinq heures de suite à des choses inconnues. D'ailleurs deux succès, sans conteste, en même temps :

Monseigneur, en un jour ce serait trop de joie.

Eh bien! ce n'est pas deux succès, c'est trois succès qu'il faut dire. M. Soumet, dans sa retraite, n'a pas écrit seulement le Gladiateur et le Chêne du Roi, il a encore écrit un poëme, poëme épique! Arrivé avec son poëme à Paris ( il revenait d'Italie, tout s'explique), M. Soumet, l'illustre auteur de Satil et de Clytemnestre, dans cette ville si remplie de libraires intelligents, ne trouve pas un éditeur qui consente à hasarder trois cents francs pour l'impression de sa divine épopée. L'auteur l'imprime à ses frais. Très-bien. Trois semaines après, jour pour jour, M. Soumet s'en va chez le libraire, non pas libraire-éditeur, mais libraire dépositaire, pour savoir des nouvelles de son livre. « Monsieur, dit le libraire, tout est vendu. — Tout? s'écrie le poëte. — Tout. Et, en preuve, voici vingt-trois mille francs que je vous dois. » C'est là, je vous l'avoue, le plus grand événement poétique dont il me soit arrivé d'être le témoin.

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