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LA MARÉCHALE D'ANCRE

a ville hurle, on brise, on renverse, on brûle, on pille, on égorge : soyez tranquilles, ce n'est rien, le peuple est en gaieté. On traîne Séjan sur la claie ; le bourreau égorge ses deux jeunes filles, qu'il a violées légalement dans leur prison. Ou bien, c'est le maréchal d'Ancre dont on mange le cadavre. Histoire monotone des favoris sous le pouvoir absolu ! Tout cela c'est la même histoire, la même réaction de la populace, fatiguée et craintive encore, qui se venge lâchement sur le valet, n'osant pas s'attaquer au maître. Soyez bien sûrs que, s'il n'y avait eu que cela dans le drame de M. Alfred de Vigny, personne ne se dérangerait pour l'aller voir.

Toutes les époques de transition, quand l'ordre va renaître, ont été exposées à cette espèce de co-

médie sanglante jouée dans les rues avec le cadavre d'un favori. C'est ainsi qu'aux derniers jours du mardi gras les masques portent au bûcher le simulacre du joyeux carnaval. D'ordinaire la fête dure si peu qu'il est impossible de la raconter. Voici comment cela se passe presque toujours. Le ministre est à table dans son palais ; il boit, il rit, il chante, il est au comble de la gloire et de la joie. Tout à coup on frappe rudement à sa porte. — Qui va là? dit-il insolemment. Une grosse voix lui répond : C'est moi, le peuple! Et la porte du favori s'ouvre toujours, et toujours il est assuré d'être pris, traîné sanglant dans la rue et coupé en quatre morceaux. Il aura beau se cacher dans une armoire de fer, son étrange visiteur, le peuple, qui vient chez lui pour la première fois, trouvera aussi facilement sa retraite la mieux cachée que la statue de Pierre sait trouver la salle des festins de Don Juan. Mieux vaut donc, en pareil cas, faire bonne contenance, ne pas laisser enfoncer ses portes, les ouvrir soi-même, s'il se peut, et venir affronter la tempête en personne, sauf à s'en tirer comme le roi Marie-Thérèse, en levant ses jupons devant le peuple, qui veut égorger ses enfants : Voici de quoi faire des enfants!

Heureusement que je savais à l'avance quel était l'auteur de la Maréchale d'Ancre; que c'était un 11 17.

grand artiste, une imagination savante et froide, un esprit correct, un homme fort peu enclin à l'enthousiasme et toujours arrêté par la peur d'en mettre trop dans ce qu'il fait. J'étais donc assuré dès l'abord que, puisque cet homme choisissait ce sujet de la maréchale d'Ancre, si étriqué en apparence, si peu important, si spontané et qui tient si peu de place dans notre histoire, il fallait à toute force qu'il eût un sujet à nous présenter derrière ce sujet, un héros à faire agir derrière ce héros, un drame à accomplir derrière ce drame. Selon moi, à un poëte dramatique la maréchale d'Ancre pouvait tout au plus servir de prétexte : en effet, il était impossible, avec ce seul fait d'une colère populaire qui dure le temps d'égorger un homme et de brûler une femme, de créer un drame quelque peu intéressant.

Il est vrai que nous autres modernes gens de génie, pour suppléer au vide de ces accidents historiques qui durent une heure, et à la langueur de ces drames oti tout est prévu, où tout est su à l'avance, le commencement, le milieu, surtout la fin, nous avons inventé quelque chose de merveilleusement commode : nous avons inventé le drame politique. Ce drame politique consiste à remplacer l'action par la dissertation. Des acteurs sont en scène, rois, princes, reines, secrétaires d'État, tout

ce que vous imaginerez en fait de personnages. Ces gens-là sont nommés, habillés; ils ont des plumes à leurs chapeaux et des paillettes à leurs souliers; ils sont tous prêts, il ne leurmanqueque quelque chose à faire. Alors le poëte leur fait faire de la politique. Par exemple, la maréchale d'Ancre, en attendant qu'elle aille au bûcher, parlera beaucoup, elle parlera des affaires d'Espagne et de France; Concini fera de belles prédictions sur les Pays-Bas; on introduira le jeune évêquede Luçon, qui déjà parlera comme le cardinal de Richelieu. On amènera ainsi le quatrième acte, qui sera rem-, pli par la plaidoirie des avocats de la maréchale, et l'arrêt du Parlement. Cela fait, le cinquième acte se termine naturellement par un bûcher, où montera la pauvre Galigaï en protestant contre le crime de magie. Et ainsi probablement, si c'eût été un autre que M. de Vigny, nous aurions une tragédie politique de plus, horrible invention qui n'est ni drame, ni histoire, ni conte, ni poésie, ni roman, dont les produits inondent notre théâtre depuis vingt ans, et pour laquelle je ne saurais exprimer tout mon dégoût !

« Mais, disent-ils-, Racine n'a-t-il pas fait une tragédie politique? Voyez Mithridate et la scène Approche^, mes enfants! » Comme si, dans Mithridate, Racine n'avait pas tracé cç délicieux

caractère de Monime ; comme si Racine, pour se faire pardonner ces belles pages d'histoire romaine si contraires à la géographie du Pont-Euxin, eût oublié de jeter dans ce sujet toutes les ressources de ses larmes, de ses vers, de son amour et de sa passion ! Mais ne parlons pas de Racine à propos de nos tragédies politiques : ce serait trop de profanation.

M. de Vigny avait donc trop de talent, d'art et de sens commun pour vouloir faire une comédie politique. D'après le titre de sa pièce, ou plutôt malgré ce titre, le drame politique n'était pas possible. C'était donc pour nous un grand sujet de curiosité et d'intérêt ; nous avons été rassurés dès l'abord.

Le premier acte se passe dans les salons de la reine; la cour est assemblée, frivole cour, livrée aux jeux, aux galanteries espagnoles, mêlée d'aventuriers italiens et de grands noms français. On joue, on parle; la maréchale d'Ancre arrive, on se lève pour la recevoir, puis les jeux recommencent. Voilà donc la maréchale, l'Italienne parvenue, l'amie de la reine, la souveraine maîtresse de ce royaume encore saignant qui fut à Henri IV. O mon Dieu! de quoi va-t-il être question? Cela sera peut-être bien ennuyeux! J'aimais beaucoup mieux entendre les jeunes seigneurs se livrer aux

propos de leur âge, se défier sans sujet, jouer leur fortune et leur nom : cette femme va être imposante et politique à faire peur!

Rassurez-vous, notre auteur sait trop son métier. Éléonore Galigaï entre, il est vrai, parée et suivie comme une reine; mais Éléonore est Italienne, elle salue ses amis en souriant, puis, à son premier coup d'œil dans la foule, elle reconnaît (vous allez vous étonner, car la maréchale est sans reproche, et on ne lui sait pas un seul amant à la cour), elle reconnaît, dis-je, le Corse Borgia, un homme qui l'aime et qu'elle aime; Borgia, l'ennemi corse de son époux Concini. Ainsi commence la pièce. Puis, lorsque vient Concini, . l'auteur le livre à sa femme, qui l'accable de ses mépris, qui lui compte ses principautés, ses titres, ses richesses; qui lui jette, pour en finir, un nouveau marquisat par la figure. On entre, on sort; on joue toujours. Borgia va se battre en duel malgré la pluie, le prince de Condé va chez la reine; et c'est à peine si dans tout ce conflit M. de Thémines a le temps d'arrêter le prince de Condé. Grand merci! Éléonore, grand merci, Madame la maréchale, qui faites votre coup d'État sans assembler votre conseil, sans entendre de discours pour ou contre, comme dans toutes les tragédies! Eh! mon Dieu! pour faire arrêter Monseigneur, il

suffisait en effet de laisser tomber votre gant, Madame; le gant tombe, et Monseigneur est arrêté.

Autrefois le poëte dramatique aurait écrit trois cent quarante vers de conseils, de plaintes, de prières ou de menaces à ce sujet.

Voilà pour la maréchale. Cette grande figure, dont nous avions si peur, M. de Vigny, et je lui en sais bon gré, et je lui en témoigne ici toute ma reconnaissance, en fait une femme belle et parée, qui entre, qui voit son premier amant, qui consulte son jeu de cartes et qui laisse tomber son gant. Voilà toute la politique que nous aurons de ce côté-là, grand merci !

Après Éléonore reste le maréchal , reste Concini. Oh ! pour celui-là, Fauteur en agira encore avec moins de cérémonie. Celui-là est un Italien imprévoyant, brutal, enflé de sa fortune, libertin qui se cache; celui-là ne sera pas politique non plus. A défaut de mauvais lieu, Fauteur l'envoie dans la maison d'un juif, prêteur à usure, le véritable juif du temps, l'homme avili, battu, écrasé, mais riche; l'homme qui flatte, qui rampe, qui fait le métier d'entremetteur et d'espion, qui conspire pour et contre, mais riche. A Isaac, Borgia le Corse confie sa femme; à Isaac, Concini le Florentin achète la femme de Borgia; Isaac loge la femme et vend la femme; Isaac vend Borgia à

Concini, et Concini à M. de Luynes. Voilà l'histoire d'Isaac Pons. Quant à Concini, pendant que Borgia est chez la maréchale, le maréchal est chez Borgia : les adultères se croisent, comme les colères, comme les vengeances, comme tout se croise dans la pièce. Il y a des chansons sur la guitare et des cris de peuple furieux, des baisers d'amour et des incendies : tout ce monde-là se perd gaiement, je vous assure; cela est très-amusant, et très-politique, et très-peu raisonné, et par conséquent trèsvrai. Laissons donc Concini chez le juif; nVt-il pas tout ce qu'il veut, une fille à séduire et une guitare à pincer?

Cependant Éléonore est rentrée chez elle, elle attend Borgia. Entre Borgia. « Sauve-toi, Éléonore, sauve-toi, le peuple vient... » et alors la pauvre femme apprend pour la première fois, quand tout le monde le sait dans son palais, quel danger elle court en effet : il n'y a pas plus de politique que cela. La maréchale, trahie, abandonnée, perdue, ignore tout ce qui se passe autour d'elle : on l'a traitée comme une reine; et alors son amant, sans lui expliquer ce que c'est que le peuple, et qu'il y a aussi là une souveraineté, vérité qu'on n'a comprise en effet qu'en 89, voyant qu'il est trop tard pour sauver sa maîtresse, la protège jusqu'à la Bastille, où elle est enfermée dans la chambre

même de M. le prince de Condé. Tout cela est aussi simple et aussi simplement présenté que les Ricochets de feu Picard.

Alors, comme pour n'être pas politique on n'en est pas moins auteur dramatique, voilà notre poëte qui fait donner sa réserve. Voyez! l'Italienne de Borgia se fait l'accusatrice de l'Italienne de Concini. Voyez aux prises ces deux jalousies, l'une qui crie et qui éclate, l'autre qui se cache et qui pleure en dedans. Non certes, il n'y a pas de maréchal de France là dedans, mais il y a une femme, il y a une Italienne. Éléonore supplie, Éléonore veut dompter la colère de sa rivale, Eléonore s'abaisse à ses pieds; puis elle se relève, elle essuie ses larmes, et, lorsque rentre le nouveau favori pour lui lire son arrêt de mort, tant pispourdeLuynes s'il arrive si mal à propos, la maréchale le veille à son tour; elle lui jette ses cartes : Voici mes cartes Monsieur de Lujrnes, vous êtes meilleur joueur que moi, mais prene\ garde, vous ave\ triché.

Or les cartes de la maréchale d'Ancre passèrent bientôt des mains du petit de Luynes aux mains sévères de l'évêque de Luçon, qui les lui prit comme on les prendrait à un valet; puis Mazarin les tint longtemps, petit joueur, mais prudent joueur. Quand elles échappèrent à ses mains, l'impatient Louis XIV joua cartes sur table et

hardiment. Tous ces joueurs trichèrent plus ou moins; le plus grand tricheur fut Louis XV.

Mais aussi, après lui, le peuple eut envie de tenir le jeu; le jeu passa à ses mains, il mit des gants : je ne sais pas s'il n'a pas triché à son tour.

Le drame continue. Scènes d'amour, scènes de débauche, duels, jeu effréné, quelques cris dans le lointain et un arrêt de mort à peine prononcé, voilà tout ce que nous avons jusqu'au quatrième acte. Vous verrez, le poëte ne tient pas à être terrible; ses héros vont et viennent; ils arrangent leurs affaires, ils font de l'esprit, ils ne s'en inquiètent pas le moins du monde. M. de Vigny est un auteur dramatique très-habile. Si le cinquième acte est affreux, ce n'est pas sa faute, c'est qu'il a fallu en finir, car pour lui il a caché aux yeux le bûcher, le bourreau, le confesseur, les fers, le cachot, l'eau bénite; il a caché tout ce qu'on montre avec tant de complaisance; vous ne sentirez nullement le roussi, je vous jure. Mais il a mis en présence Borgia et Concini : il faut qu'ils finissent. Il a mis en présence la maréchale et de Luynes : il faut que la maréchale l'emporte. Il nous a dit une histoire : il faut que cette histoire ait une conclusion. Dégainez donc! il est temps! Voilà dans l'ombre les deux ennemis qui se sont reconnus et qui se battent à mort. L'effet de ce

duel est terrible : ils se joignent, ils se cherchent, ils s'éloignent, ils se blessent, ils se tuent, ils s'égorgent, ils tombent sans s'avouer blessés, ils meurent sans s'avouer vaincus. Vous voulez du drame, en voilà du terrible et du sanglant.

Ils meurent. Passe la maréchale pour aller à la Grève. Concini mort, Borgia mort, époux et amant perdus, vous pensez que la maréchale n'aura qu'à passer. Oh que non pas ! Elle a encore des paroles à dire. Entre les deux cadavres étendus, le poëte rend à la pauvre mère sas deux enfants ; à cette femme qui va mourir il faut des larmes, il faut des sanglots, il faut ce dernier moment de déchirant bonheur, ce souvenir d'avant la mort qui les résume tous. La maréchale embrasse son fils et sa fille; elle ne dit pas un mot ni du roi ni de la reine, ni de son innocence ; au contraire, elle se reconnaît coupable à haute voix. Ce n'est plus la maréchale d'Ancre, ce n'a pas été la maréchale, jamais la maréchale ; c'est un drame qu'on a joué, et non pas une histoire, parce qu'il n'y avait pas d'histoire, ou du moins parce qu'il n'y avait qu'une histoire vulgaire et fort insuffisante. Sous ce point de vue, ce drame est un grand drame et fort important. C'est quelque chose d'important •et de grave, à propos d'un fait léger, d'une anecdote fugitive. D'autant plus que sous ce canevas

amusant, sous cet intérêt puissant, sous ces larmes, circule une grande idée d'une haute moralité et d'un intérêt immense, qui ôte à cette composition tout ce qu'elle pouvait avoir de frivole et de mesquin, et de trop semblable à tous ces drames fabriqués avec des conspirations, des haines, des Italiens, des guitares et des poignards.

Avez-vous remarqué les premiers mots de la maréchale d'Ancre au premier acterwn vendredi? Puis au troisième acte, quand Borgia parle du 14 mai 1610? Puis au cinquième acte, quand, devenu tout à fait clair, le poëte jette le nom de Ravaillac et vient étendre le cadavre de Concini sur la borne fatale de la rue de la Ferronnerie? Vous n'avez peut-être pas remarqué cela. Eh bien ! cela, c'est tout le drame. Dans la pensée de l'auteur, le drame commence à ce mot : vendredi, il se noue à cette date : 14 mai 16 10, et il se termine à cette borne, rue de la Feronnerie. Son drame, à lui, ce n'est pas la Mort de la maréchale d'Ancre : que lui importe la maréchale d'Ancre, c'est l'expiation de cet épouvantable forfait de Ravaillac. Il n'a songé dans les cinq actes qu'à Henri le Grand, qui meurt à cette borne sous le poignard poussé par Concini. C'est là tout ce qu'il a voulu. Quant à la maréchale d'Ancre et à ses amours, et à ses enfants, et à ses larmes, et à son héroïsme, et à

son supplice, et à toutes ces belles transitions, et à ces grands mouvements de l'âme qu'il a mis dans sa pièce, c'est à peine s'il y a songé : voilà ce qui me plaît en lui. On vient, on s'assied, la toile se lève, la cour de Louis XIII passe en grand costume, puis le peuple brise des vitres et brûle des palais, puis une pauvre femme passe à travers toutes les tortures morales de l'amitié, de l'amour, . de l'amour maternel, puis on la brûle. Il y a des juifs qui volent, des Italiens qui assassinent, des Français qui égorgent, des juges qui se parjurent, une petite fille qui fait l'amour; ce drame a un nom, un but, un plan; au plus fort de votre intérêt, quand tout est dit, vous trouvez que tout cela a grandi de six coudées, parce qu'un seul nom a été prononcé, parce qu'un grand crime a été flétri, parce que le poëte a dérangé le chemin de la Grève : la maréchale d'Ancre, en effet, ne devient digne du drame que parce qu'elle passe par la rue de la Ferronnerie pour aller au bûcher. Là, dit un chroniqueur, dans un style effrayant : Un vent cT acier lui sépara l'âme du corps.

De ce jour, nous avons un poëte dramatique de plus; nous en avions grand besoin.

Peu de pièces ont été moins applaudies que celle de M. de Vigny, j'en connais peu de nos jours qui aient obtenu autant de succès. La pièce est jouée

LA TRAGÉDIE. 20g

avec un rare ensemble : Ligier et Frederick, dans le long duel nocturne du cinquième acte, sont terribles. Duparay, chargé du rôle du juif, et Ferville, dans le rôle d'un bourgeois de Paris habilement jeté dans la pièce, ont été pleins de naturel et de bonhomie. M lle Noblet, charmante sous son costume d'Italienne, a joué, avec une effrayante énergie, la scène d'accusation. Quant à M ile Georges, elle a compris parfaitement tout son rôle, rires et larmes, joie ou douleurs, ironie et colère, amour maternel et passions combattues ; et comme ce rôle tout simple, écrit en prose, sans aucun ornement oratoire, sortait des habitudes ordinaires de son talent, il y avait autant d'étonnement que d'admiration dans le succès qu'elle a obtenu.

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