‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 14 sur 21 · CALIGULA · texte numérisé non relu

CALIGULA

aï re de Caligula le héros et le sujet d'une tragédie, c'était méconnaître une des premières lois de l'action dramatique, la vraisemblance. Vous avez beau me dire que cet homme était un fou, que cet homme était un monstre, à la bonne heure : on enfermera ce fou aux Petites-Maisons; il n'y a rien de mieux à en faire. Les honneurs de la poésie dramatique ne sont pas faits pour ces férocités insensées, dont l'histoire épouvantée nous raconte de temps à autre les forfaits sans se les expliquer à ellemême, et tout comme- elle raconte les pestes, les tremblements de terre, les naufrages.

Vous dirai-je ce que Suétone raconte de cet homme? La chose est horrible à dire. Cependant il faut que je vous rappelle quelques-uns des crimes de ce fou couronné; après quoi vous juge-

rez s'il méritait l'honneur de monter sur un théâtre, ce furieux, indigne même de monter sur le trône de Tibère et de Néron.

Le premier soin de ce misérable, quand il fut le maître de l'empire, ce fut d'élever à sa propre divinité un temple tout en marbre, et dans ce temple il fit placer sa statue en or; cette statue était vêtue chaque jour comme il était vêtu luimême. On immolait chaque jour à cette divinité sanglante les oiseaux les plus rares. La nuit venue, cet effronté César invitait la Lune à partager les honneurs de sa couche. Il devint jaloux de Jupiter, qui était au Capitole, et il se mit à le défier comme se défient entre eux les héros d'Homère. Il se vantait que sa mère, la femme de Germanicus, était le fruit d'un inceste de l'empereur Auguste avec sa propre fille Julie. Il fut l'amant reconnu, avoué, de ses trois sœurs, et quand mourut sa sœur Drusille, il lui décerna les honneurs divins. Il voulait que sa femme Céronia se montrât toute nue à ses soldats et à ses amis. A table, il se faisait servir par les hommes les plus éminentsde la république. Il ordonna, par mesure d'économie, de nourrir les bêtes féroces destinées aux jeux du cirque en leur donnant les condamnés à dévorer. Il forçait les parents à assister à la mort de leurs enfants, et un jour, comme un pauvre

sénateur s'excusait sur sa maladie de se rendre à l'exécution de son fils, l'empereur envoya sa propre litière à ce malheureuy père, afin qu'il n'eût plus d'excuse. Il fit brûler en plein amphithéâtre un poëte comique pour un vers qui lui parut une satire. Dans le cirque, où il était exposé aux bêtes, un chevalier romain criait au peuple : Je suis innocent! Caïus fit emporter ce malheureux, et on le rejeta aux bêtes l'instant d'après, mais cette fois il avait la langue coupée.

Son grand chagrin, c'était que son règne ne fût pas signalé par quelque grande calamité. Auguste avait perdu les légions de Varus; sous Tibère s'était écroulé l'amphithéâtre de Fidènes : il était jaloux d'Auguste et de Tibère! Modeste Caïus, il ne se comptait pas pour un fléau! Il disait aussi à sa maîtresse : Cette tête si belle, je puis la faire couper tout à P heure. Il voulait faire mettre sa femme à la torture pour savoir pourquoi il l'aimait tant.

Cet homme était jaloux d'Homère et de Virgile; il voulait faire brûler les histoires de Tite- Live. Il enleva aux grandes familles patriciennes les insignes qu'elles avaient gagnés depuis des siècles : aux Torquati le collier, aux Cincinnati la chevelure. Il fit tuer un beau jeune homme, nommé Proculus, par la seule raison que Pro-

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culus était jeune, qu'il était beau et que les femmes Pavaient surnommé V Amour géant.

Sa débauche égalait sa cruauté : l'inceste, le viol, les plaisirs infâmes, les prostitutions de tout genre, les adultères sous le regard même des maris, rien ne coûtait à ce misérable. Il était souillé de sang et de vice; il se livrait aux prodigalités les plus incroyables ; il avalait des perles, il inventait des bains et des sauces ; la poupe de ses vaisseaux était chargée de pierreries; il abaissait des montagnes, il comblait des vallées, il bâtissait dans la mer. Il dépensa ainsi, en moins d'un an, l'immense trésor qu'avait laissé Tibère, deux milliards sept cents millions de sesterces.

Que dites-vous qu'un pareil monstre ait régné quatre ans, et qu'il n'ait pas été écrasé au bout de vingt-quatre heures comme un reptile venimeux? Et comment expliquez-vous tant d'abaissement, de bassesse, de lâcheté, de terreur, parmi les Romains, ces maîtres du monde?

Le premier acte de cette tragédie de Caligula, ou, si vous aimez mieux, le prologue, est une espèce de comédie préparatoire dans laquelle l'auteur vous représente, avec de grands efforts pour ne rien oublier, tous les petits détails de la vie vulgaire à Rome : les barbiers, les vendeurs, les baigneurs, les dames dans leur litière, les clients

accompagnant le patron, les journaux lus à haute voix à la porte des barbiers ; toutes sortes de petits détails, mais frivoles, mais amoncelés les uns sur les autres et sans trop de choix, et comme si Fauteur voulait nous montrer tout d'un coup ce qu'il aura appris aussi tout d'un coup, en peu de jours. C'est là, en effet, une intelligence pétulante qui ne sait guère attendre Tà-propos, et qui souvent manque son but pour y marcher trop vite. La science véritable, la connaissance profonde de l'antiquité, n'a pas cette allure inquiète et précipitée; elle marche plus lentement, plus sagement; on n'improvise pas ainsi toute une série d'idées, de petits faits, de coutumes domestiques, d'habitudes privées et publiques. Il a fallu toute sa vie à l'abbé Barthélémy pour écrire le Voyage (VAnacharsis; il a fallu quinze ans de travail à M. Désobry pour préparer les matériaux de son beau livre : Rome au siècle d'Auguste; M. Alexis Monteil travaille depuis vingt ans à YHistoire des Français. Mais aussi, dans ces livres excellents, que de modération, que de simplicité, et comme chacun de ces petits détails arrive bien à son heure, et seulement à l'instant où le sage écrivain en a besoin !

Dans ce prologue de Caligula, si rempli de détails, d'accidents et d'aventures, trois jeunes gens

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se promènent sur la places publique, trois jeunes Romains calqués sur les jeunes gens de Pétrone, bavards, éloquents, intrépides, oisifs. L'un d'eux surtout, nouveau débarqué de la ville d'Athènes, véritable Athénien pour l'atticisme, déclame sans pitié pour lui-même contre l'empereur. Il y a beaucoup d'esprit, de verve, et beaucoup d'invraisemblance dans le récit de ce jeune homme, qui doit se souvenir cependant des délateurs de Tibère. Aussi, à peine a-t-il achevé sa harangue, que notre malheureux Athénien se rend aux bains pour y mourir doucement de la mort de Sénèque. En vérité, même pour un jeune homme qui vit sous Caligula, ce jeune homme se hâte un peu trop. Personne ne s'inquiète encore : toute la ville est occupée, à cette heure, du triomphe grotesque de l'empereur. Le parterre a été généralement fâché de voir sitôt disparaître ce jeune homme insolent et goguenard.

En même temps, à droite de l'acteur, arrive un magnifique cortège précédé de hérauts et de trompettes. Ce cortège, c'est celui du triomphateur Caïus. Les Heures précèdent son char en chantant des odes, Io triumphe! comme dit Horace; mais ces odes mal déclamées ne valent pas celles d'Horace. Du côté opposé passe Messaline portée dans sa litière. Ce que Messaline est venue faire dans

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cette maison isolée, la nuit, sous le nom de Lysisca, une malheureuse courtisane que déshonore Messaline, vous le devinez sans peine. A la litière de Messaline se tient Chéréa le tribun; enfin, sur le devant du théâtre, passe, porté aux gémonies, le cadavre d'un malheureux qui vient d'être exécuté. Vous avez ainsi en même temps le char de Caligula traîné par les Heures, la litière de Messaline portée par des licteurs, la litière du cadavre poussée par des bourreaux. Ceci est une chose que le drame moderne appelle une trilogie : la courtisane, Pempereur, la victime. Et tout autour de ces trois voitures, ce sont des bruits, des cris de fêtes, des mer/aces ; et comme en même temps la décoration est surchargée des plus grands édifices de Rome, le Capitole par exemple, et comme dans toutes ces décorations, parmi ces turbulents acteurs, au milieu de tout ce bruit, le poëte, de son côté, redouble de bruit, d'esprit, d'imagination, de science et de mouvement, il arrive qu'on s'estime fort heureux de sortir de ce prologue et de ce tumulte, de voir enfin l'action s'engager dans une atmosphère plus calme, avec moins de détails et des personnages moins nombreux.

Enfin donc le premier acte arrive, le drame commence; nous sommes dans une belle maison d'été, près de Tibur, le doux pays si souvent

chanté, chez la vieille Junia, la nourrice de l'empereur. Junia est la mère d'une belle personne, Stella, la sœur de lait de Caligula. Mais Junia, femme prudente, tant qu'a vécu Tibère, a tremblé pour sa fille : elle a donc caché Stella dans les forêts de la Gaule; et maintenant que Caligula a remplacé Tibère, Junia rappelle sa fille. Au lever du rideau, Junia, à genoux, implore les dieux lares pour son enfant. La prière de Junia est interrompue par l'arrivée de Stella, sa fille. C'est elle ! Ces deux femmes s'embrassent, et puis elles se racontent leurs aventures. Il y a si longtemps qu'elles ne se sont vues! Aussitôt Stella raconte à sa mère une longue histoire empruntée aux légendes du christianisme naissant. En effet, Stella est chrétienne, et vous voyez qu'elle s'y est prise de bonne heure pour se convertir. L'histoire de cette conversion est bien longue ; on croirait entendre le plus long des évangiles selon saint Jean. J'oubliais de vous dire que derrière notre jeune chrétienne romaine se tient un jeune païen gaulois, nommé Aquila. Aquila est le compagnon, le fiancé de Stella ; il la ramène lui-même, à travers toutes sortes de périls, du fond des Gaules. Aquila n'a pas encore eu le temps de se faire chrétien ; au moins ne tient-il guère à ses faux dieux.

Aussitôt on annonce l'empereur. Caligula entre h 19

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en effet chez sa nourrice. On lui a dit que Stella était belle, il veut la voir. Il faut donc que Stella paraisse. Stella paraît; elle verse du vin à l'empereur, qui la trouve belle, et qui dit à un de ses hommes : Je veux cette femme! Le jeune Gaulois Aquila attire aussi l'attention de Caligula, qui lui fait tuer un vautour dans les airs, comme s'il avait à son arc une flèche enchantée. Ceci fait, l'empereur se retire, et après lui Aquila et Stella, qui vont faire inscrire leurs noms chez le préteur.

Mais à peine sortis de chez Junia, les deux jeunes gens sont assaillis par les satellites du tyran. On enlève Stella des mains d'Aquila; Aquila revient blessé dans cette maison désolée. A peine a-t-il raconté à Junia le rapt de sa fille que trois hommes arrivent, précédés du préteur. L'un de ces hommes déclare qu'Aquila est son esclave; voici les témoins. Il réclame le fugitif. Les témoins prêtent le serment légal ; le préteur rend Aquila à l'homme qui le réclame. Cette scène n'est pas sans effet, à cause même de sa brutalité.

Junia, de son côté, voyant sa fille perdue, son gendre vendu comme esclave, brise ses dieux pénates»

Au second acte, nous sommes chez Jupiter, je veux dire chez Caligula. Le maître a peur, car la foudre gronde, l'éclair brille. Enfin la tempête

s'apaise, Caligula se rassure. Maintenant il défie Jupiter! maintenant il pense à immoler des hommes, à déshonorer des femmes ! Que voulezvous? le ciel est pur. On fait donc venir Stella pour occuper le tyran.

Ici, vous vous rappelez l'entrevue admirable de Néron et de Junie, et avec quel art prodigieux Racine a rendu Junie respectable même à Néron? La lutte de ce tout-puissant empereur et de cette fille innocente et faible, plus elle est pleine de dignité et de réserve, plus elle est touchante et terrible.

Ce qui rend le Néron de Racine un héros excellent pour le drame , c'est que Néron est jeune et beau ; il est fier, intelligent et bien élevé par Sénèque. Racine a pris Néron au moment où ce jeune empereur lutte encore contre ses mauvais penchants, c'est-à-dire au seul moment où il soit dramatique. Au contraire, placez sous la main d'un homme comme Caligula une fille belle, innocente et pure comme Junie, autant vaudrait la livrer à deminue aux bêtes dévorantes du cirque. Toute espèce de lutte disparaît entre ce tigre et cette enfant; le spectateur, qui connaît Caligula, n'a rien à espérer : c'est donc à un viol ou à une boucherie que nous allons assister! Evidemment la situation manquera son effet à force d'être violente. Et voilà

comment, môme dans le drame, le mieux est toujours l'ennemi du bien.

Dans la tragédie de Racine, le poëte n'est pas forcé d'arracher à Néron cette belle et touchante Junie, que Néron respecte. Au contraire, c'est Néron qui se cache, et alors commence entre les deux amants cette scène déchirante. Soyez-en sûr, l'intérêt sera toujours le fonds inépuisable de toute poésie; sans amour, l'intérêt passe vite, même l'amour fondé sur la vie et sur la mort. Néron est amoureux de Junie, Britannicus aussi; Junie aime Britannicus : voilà ce qui repose le poëte, voilà ce qui lui donne tout le loisir nécessaire pour nous montrer un à un les progrès de Néron dans le crime. Caligula, au contraire, il est tout d'une pièce. Il n'a plus de progrès à faire; il est né Caligula, il mourra comme il est né. Cet homme n'aime pas Stella, tout au plus s'il la désire. Vous verrez tout à l'heure qu'il la tue sans pitié ni miséricorde, comme fait le tigre quand il n'a plus faim, par précaution. Donc, pour arracher Stella aux brutalités de Caïus, on fait accourir dans ce palais inaccessible la nourrice de l'empereur, la mère de Stella; d'autre part entre chez César Messaline. En même temps aussi, dans la rue, le peuple se soulève, comme fait la mer, demandant du blé à grands cris. Caligula cepen-

dant, couché sur son lit, semble ne pas entendre cette émeute; il est occupé à signer des arrêts de mort. Plus Témeute gronde, plus l'émeute approche, et plus cet homme, qui tremblait tout à l'heure au bruit du tonnerre, est calme et tranquille. Arrive à la fin le consul Afranius, ce même consul qui s'est dévoué aux dieux infernaux pour sauver César. A la vue d'Afranius, Caligula se réveille. Il saisit le consul, il lui reproche d'avoir trompé les dieux! Quoi donc! Afranius a offert à Jupiter sa vie pour sauver celle de son maître! Son maître a été sauvé, et lui, Afranius, il vit encore! Disant ces mots, Caligula jette le consul par la fenêtre. Le peuple bat des mains, et il s'écrie :

Empereur sans égal, Qui nous donneras-tu pour consul?

A quoi répond Caligula :

Mon cheval.

Singulière façon d'apaiser une émeute. Le peuple demandait du pain à l'empereur, l'empereur lui jette un consul !

Au troisième acte, nous sommes chez le tribun

Chéréa. Chéréa est le Burrhus de cette pièce, un

Burrhus indécis, inhabile, maladroit. Quel beau

caractère, ce Burrhus assez hardi pour affronter

les vices naissants de Néron! Qu'il est grand, ce vieillard, aux pieds de cet indomptable jeune homme! et comme il jette autour de lui je ne sais quel parfum de vertu qui rend supportable même la présence d'Agrippine! Le Chéréa de Caligula est un vulgaire conspirateur, qui conspire savezvous avec qui? Avec Messaline! avec Messaline pour la liberté! Chéréa, pour mieux tuer Caligula, s'est fait l'amant de Messaline! Il a passé avec elle la nuit du prologue; il l'attend cette nuit encore. Et cependant ce vieux soldat, ce stoïcien qui plus d'une fois a rêvé la mort de Caton à Utique et la mort de Brutus aux plaines de Philippes, on nous le montre, lui aussi, implorant, comme la bonne femme du premier acte, ses dieux lares! Que dirait-on si, dans dix-huit cents ans d'ici, on montrait sur le théâtre Mirabeau à genoux devant l'image de Marie Alacoque? Il est impossible que Chéréa prie ainsi ses dieux lares; on ne les priait plus dans le siècle d'Auguste : les esprits de la trempe de Chéréa étaient des stoïciens sans reproche et sans peur.

11 faut vous dire que ce pieux Chéréa a fait l'emplette d'Aquila, le Gaulois, et qu'il propose à son esclave de tuer l'empereur; mais le Gaulois répond par un refus formel. Il n'aime pas Caligula, mais il a bu dans sa coupe, et il ne veut

pas tuer César. La position est critique pour Chéréa, qui serait à la merci de son esclave, et déjà il tire son poignard quand il est interrompu par Messaline. A peine a-t-il le temps de faire entrer Aquila dans un cabinet voisin. Messaline arrive, et, sans autre préambule, elle parle à son complice Chéréa de la mort prochaine de l'empereur ; elle raconte aussi l'enlèvement de Stella. A ces mots, l'esclave Aquila, qui a tout entendu, se précipite hors de sa cachette; et maintenant il veut tuer le tyran !

Il y a dans ce troisième acte, qui n'est pas le meilleur des cinq , une très-jolie scène , jolie est le mot, malheureusement. On a arrêté dans la rue deux jeunes gens goguenards, et on les amène au tribun, qui les interroge. Les réponses de ces deux jeunes gens sont pleines d'esprit et de sel attique. On n'en regrette que davantage ce jeune homme du prologue qui s'est tué dans un bain. Celui-là avait aussi beaucoup d'esprit, et M. Alexandre Dumas aurait bien pu le faire mourir un peu plus tard.

L'acte quatrième commence tout à fait comme le premier acte iïAngelo, tyran de Padoue. Stella est enfermée dans une chambre du palais de l'empereur. Tout à coup une main invisible pousse dans la chambre de Stella Aquila, son amant,

son fiancé; puis la porte se referme pour ne plus se rouvrir. Mais qui donc a amené là le jeune Aquila? Messaline ! Et puisque Messaline conspire contre Caligula, pourquoi enferme-t-elle dans ce palais et pourquoi livre-t-elle ainsi au tyran ce jeune Gaulois si bien disposé à tuer le tyran? C'est une question à laquelle je ne puis répondre. Ainsi enfermé avec celle qu'il aime, Aquila veut mettre à profit ses derniers moments pour aimer sa maîtresse d'ww amour d'épouse. Mais alors se montre la chrétienne. Stella parle de son Dieu à son amant ; elle veut le convertir avant la mort. La scène est étrange, d'autant plus étrange qu'elle ne tient pas au drame principal.

En effet, la jeune chrétienne, qui connaît ses formules religieuses, fait subir à son fiancé un interrogatoire dans les règles : « Crois-tu ceci ? Crois-tu cela? » En un mot tout le catéchisme, et l'amant, qui est un païen, un amoureux, un soldat, et qui ne croit ni à Dieu ni à diable, et qui donnerait le ciel et l'enfer pour un baiser de sa maîtresse , a l'air de répondre : Si cela te fait bien plaisir, je crois. La jeune prêcheuse a achevé son catéchisme; elle baptise son fiancé. Ainsi est baptisée Clorinde dans la Jérusalem délivrée; ainsi, dans la dernière scène des Martyrs, Cymodocée reconnaît le Dieu de son mari

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Eudore; ainsi, dans un chef-d'œuvre de Corneille, Pauline, la femme dePolyeucte, s'écrie : Je crois! je vois! Mais Clorinde reçoit sans interrogatoire préalable l'eau sainte des martyrs; mais Cymodocée, mais Pauline, ont appris depuis longtemps à aimer, à respecter le Dieu de leur époux. En fait de convertis gaulois et de fiers Sicambres qui courbent la tête, c'est tout au plus si nous croyons au baptême de Clovis.

Il y a là une scène entre Caligula et ses deux victimes, Stella, Aquila. Le tyran, ayant surpris les deux amants réunis dans la même chambre, ordonne que sur-le-champ Stella soit tuée à coups de hache; oui, tuée sans pitié, tuée sans miséricorde, et que le fiancé de sa sœur de lait soit témoin du supplice de cette enfant. On attache donc Aquila à une colonne, et de là le malheureux peut voir sa maîtresse égorgée. Vous pensez si cette fois le nouveau chrétien se souvient de son baptême de tout à l'heure! Il entre alors dans une si grande fureur, que Junia, sa belle-mère, la mère de Stella, peut entendre ses cris de l'appartement écarté où. on doit la tenir enfermée. En effet, Junia accourt aux cris d'Aquila, et que voit-elle? Stella égorgée par l'ordre de Caligula! Dans le temps oti la critique était moins sérieuse, on eût ainsi résumé cette scène :

Caligula égorgea Stella, fille de Junia, femme d'Aqiula.

Il faut dire cependant qu'il y a de h terreur au fond de cet acte, et par conséquent de l'intérêt, et que c'est un grand point.

Le cinquième acte est consacré enfin à la mort du tyran. Ici le Théâtre-Français a déployé une pompe inouïe pour nous représenter le festin de Trimalcion, cette page intraduisible du sceptique, du charmant, du galant Pétrone. Mais, hélas! nous sommes bien loin de Pétrone : la fête est triste, languissante et sombre. Caligula, couché sur son lit, mange et boit; sur un autre lit est étendu son oncle Claude, tremblant comme un matamore de la comédie espagnole., Messaline verse à boire comme la courtisane Negroni dans le festin de Lucrèce Borgia. Sur le devant de la scène, des improvisateurs du pays de Naples chantent le vin, l'amour et les roses de Pestum, malheureux Anacréons de carrefour. Entre deux vins, Caligula demande qu'on lui égorge deux victimes, et les deux victimes sont apportées : ce sont les deux mêmes jeunes gens que nous avons vus tantôt chez Chéréa. J'aime ces deux jeunes gens : ce sont bien certainement, sans qu'il le sache peut-être, les deux créations les plus originales de la pièce de M. Alexandre Dumas; et cela prouve beaucoup

plus que je ne saurais dire combien l'instinct et l'esprit, à un certain degré bien rare, valent presque autant que l'étude, la science et la méditation. Ces trois jeunes gens, le jeune homme du prologue et les deux autres, valent toute la pièce. Ils appartiennent à M. Dumas; ils ne sont ni à Racine, ni à Corneille; ils ne ressemblent ni à Britannicus ni à Polyeucte : ils sont nouveaux, ils sont touchants.

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