LUCRECE
la fin donc nous Pavons entendue et 1 applaudie , cette Lucrèce venue de si y loin et dont on disait tant de fables à l'avance. A ce mot seul de Lucrèce, les habiles, les savants, les grands faiseurs, s'étaient mis à rire aux éclats. « Lucrèce de qui? Lucrèce de quoi? » Et quand on leur disait qu'il s'agissait tout simplement de la Lucrèce de Junius Brutus et de Sextus Tarquin, de la chaste matrone, l'honneur et la sauvegarde de la Rome antique, aussitôt nos jolis petits poètes de s'écrier que c'était impossible. « La Lucrèce romaine, par Jupiter et par Vesta! la Lucrèce violée en l'an de Rome 244! Mais n'est-ce pas là une histoire passée de mode ? Et d'ailleurs, que voulez-vous que nous fassions d'une femme qui se cache dans sa maison, et dont toute la joie, dont toute la gloire consiste à filer
de la laine avec ses servantes? Non! non ! pas de Lucrèce ainsi faite : car, si vous nous donnez Lucrèce, vous nous donnerez aussi Sextus Tarquin, un brutal qui n'a rien de tendre et qui fait sa première déclaration d'amour l'épée à la main, la menace à la bouche; sans compter que Sextus Tarquin amène Brutus à sa suite, et qu'ainsi nous voilà en pleine histoire romaine. Et alors, où s'arrêter? Mais vous n'y pensez pas, mon cher! » Ceci dit, on riait de plus belle, on improvisait mille choses plaisantes ; plus d'un grand esprit bondissait de joie rien qu'à penser aux épigrammes qu'il pourrait lancer du fond de son petit néant.
Hélas! l'esprit a été si loin que, huit jours avant la représentation de Lucrèce, un homme qui n'est pas malveillant d'ordinaire s'est amusé à écrire tout un acte d'une comédie de Lucrèce. Mon Dieu ! vous allez voir que rien n'est plus facile : le temps de déjeuner et de boire un verre de vin, et ma Lucrèce est faite. En effet, la Lucrèce de ce brave monsieur a été achevée avant son déjeuner ; et comme notre homme réussit toujours à tout ce qu'il veut entreprendre, il a réussi à écrire les plus mauvais vers qu'il ait improvisés dans sa vie : des vers de pacotille, des rimes d'écolier, des périodes de poëmes presque épiques, « Vous voyez, disait cet homme, que rien n'est plus facile
23o CRITIQUE DRAMATIQUE.
que d'écrire une tragédie de Lucrèce! » Et alors les beaux esprits de battre des mains, et de trouver qu'en effet une tragédie de Lucrèce pouvait s'écrire en trois ou en cinq déjeuners, et que ce n'était vraiment pas la peine d'y mettre moins de sans gêne et de sans façon. Apportez des cure-dents à ces messieurs, et vous verrez s'ils ne vont pas écrire sur la carte même du restaurateur la Phèdre... de Pradon!
Va donc pour Lucrèce! L'auteur, mieux que personne, pourrait dire tous les éclats de rire soulevés tout d'abord par son humble tragédie. Par exemple, quand la province s'en mêle, la province a plus d'esprit que Paris même, et alors c'est à n'y plus tenir. Aussi, tant qu'il eut l'espoir d'être compté parmi les célèbres avocats de sa ville natale, l'auteur de la tragédie nouvelle s'est-il bien gardé de dire à personne qu'il écrivait une tragédie, une tragédie en vers, en cinq actes, intitulée Lucrèce. Il comprenait tout le ridicule qui allait tomber sur sa tête et quels ricanements l'annonce seule de son œuvre allait exciter au Palais de justice. Comme il eût été montré au doigt!
comme le greffier du tribunal l'eût méprisé!
comme MM. les avoués se seraient enfuis à son aspect! Et les mères de famille auraient défendu à leurs filles de jeter un coupd'œil, même distrait,
LA TRAGÉDIE. 23l
sur le poète ! Le poète ! Quand nos Salomons de petites villes vous ont affublé de ce sobriquet funeste, c'en est fait, vous êtes perdu ! rien ne peut plus vous réussir : ni votre zèle, ni votre travail, ni votre talent, ni votre probité, ne vous sont plus comptés pour rien par les impitoyables. Vous portez attaché à votre front l'écriteau fatal : Poète! On vous parle à peine et par pitié; on croirait perdre de sa gravité et de son importance à vous donner la main en public. Vous êtes sous la protection et sous la pitié de chacun et de tous. Poète ! Mais cependant que de soins, que d'efforts, que de persévérance, pour tenir renfermés en soi-même les dons les plus précieux de sa tête et de son cœur !
A la fin cependant, et après cinq ou six ans de ces luttes cachées, notre jeune homme s'avoua vaincu. Il eut beau faire pour étouffer la poésie qui était en lui, la poésie fut la plus forte. Son beau rêve prit une forme, sa tragédie grandit peu à peu, jusqu'à ce qu'enfin elle ne demanda plus qu'un théâtre. Un théâtre, des comédiens, un parterre tout rempli d'une foule inquiète, des femmes, des femmes parisiennes qui écoutent vos vers, tel était le fabuleux château qu'il se dressait dans les espaces imaginaires, frêle édifice qu'il fallait abandonner à moitié construit pour aller
plaider les causes de chaque jour : mur mitoyen, séparation de corps... La pauvre Lucrèce était bien loin!
Un jour qu'il se promenait tout rêveur sur les bords du Rhône, notre fleuve bien-aimé, le malheureux poëte fit la rencontre d'un autre poëte comme lui, mais plus heureux, un jeune homme qui jette aux vents libres du mois de mai ses plus belles inspirations, sans même savoir où le vent les emporte, A ce jeune homme l'auteur de Lucrèce se hasarda à faire la confidence de son œuvre. Ils étaient seuls, le fleuve était calme, l'arbre du rivage était encore tout dépouillé de son feuillage, on pouvait voir venir de loin M. le procureur du roi ou M. le maire : à tout hasard, le poëte déclama sa tragédie, et jugez de sa joie quand, au cinquième acte, il entendit son bon compagnon qui s'écriait : A Paris ! à Paris ! comme disait Régulus : A Carthage! à Carthage! « A Paris! à Paris! Viens avec moi, je t'y mène; viens, emportons avec nous ta Lucrèce à la robe sanglante; jette la tienne aux flots du Rhône. Partons! » Ils partirent. Chemin faisant, ils parlaient de Lucrèce; mais à ce nom seul leurs compagnons de voyage se mettaient à rire. Quoi d'étonnant? Pour peu qu'il fût lettré et qu'il eût traduit en son patois l'admirable récit que fait
Tite-Live dans le premier livre de ses Histoires, chacun des cahotés de cette diligence avait fait sa Lucrèce. ...« En cinq actes, Monsieur! avec un Brutus et un Collatin! C'était beau et fier! Mais ma tante ne plaisantait pas; mais mon oncle voulait que son nom fût intact; mais ma cousine, qui est une dévote, menaçait de me déshériter... J'ai jeté au feu ma Lucrèce, et je ne m'en suis pas plus mal porté. Faites-en autant et je vous prends pour un des commis voyageurs de ma maison. »
Tristes présages! Arrivés à Lyon, nos deux amis trouvèrent sur le quai du Rhône, entre une Virginie écrite à Mâcon et une Agrippine composée à Chalon-sur-Saône, une Lucrèce imprimée à Lyon même en 1842, et signée par M. P., avocat. <c Ce que c'est que de nous ! » disait M. Ponsard. En même temps il eût voulu se jeter à Peau pour repêcher sa robe noire, <c Ah bien oui! disait son ami, la robe toute neuve, elle est en pleine mer à cette heure, et même peut-être a-t-elle fait comme son maître et s'est-elle accrochée à quelque laurier-rose de PEurotas. »
Ainsi, toujours causant, celui-ci encourageant celui-là, ils arrivèrent tous les trois à Paris, en comptant Lucrèce pour un personnage, et ils furent se loger dans le beau quartier des belleslettres, au carrefour de POdéon. Dans ce carrefour
bienheureux vous trouvez la tragédie, la comédie, le roman, le poëme, la critique, mais en germe. Point de fruits, mais beaucoup de fleurs ; rien de certain, mais de vastes espérances. C'est comme qui dirait un immense portefeuille tout rempli des plus beaux échantillons inédits de l'esprit contemporain.
A vrai dire, nos trois nouveaux venus avaient jusque-là payé d'audace. Ils avaient avoué, tant bien que mal, le poëte sa profession , la tragédie son nom propre, l'ami et le Mécène son patronage. Mais une fois à Paris revinrent les doutes amers, revinrent l'inquiétude et le malaise des hommes et des choses qui se sentent impossibles. Comment avouer, en effet, là, en plein Paris, dans cette foule compacte de toutes sortes de génies affamés qui vivent de la prose et du vers, — fade pâture, — que l'on arrive tout exprès pour avoir sa part à cette curée malsaine? Comment avouer dans ce pandémonium littéraire, où c'est à qui mangera un lambeau du cadavre et de l'honneur de son voisin, que l'on vient tout exprès pour protéger, pour défendre, non pas un ami, mais son œuvre? Le dévouement, l'abnégation, la fidélité à l'œuvre d'un ami, c'est si ridicule! Et quant au dernier de nos trois voyageurs, Lucrèce, elle se faisait humble, petite, cachée! Elle ne sortait
que la nuit, pour qu'on ne vît pas qu'elle portait la robe traînante et le péplum ; elle se fût enfuie à perdre haleine si on lui eût demandé son nom.
Ils se promenaient donc tous les trois, sans songer à mal, et déjà ils prenaient leur parti gaiement, en braves gens bien posés, qui ne sont embarrassés ni de leur esprit ni de leur personne, lorsqu'aux alentours du Théâtre-Français ils rencontrèrent Thomme dont je vous parlais l'autre jour; vous savez bien, ce prodigue de son temps et de son esprit, cet être d'une nature dévouée, fidèle et vagabonde à la fois? Je le nommerais bien; mais pour ceux qui le connaissent, qu'est-il besoin de le nommer? Ce charmant et vif artiste est à coup sûr le plus Parisien des Parisiens. Du premier coup d'œil il reconnut l'un de nos deux nouveaux débarqués pour avoir causé souvent avec lui d'art et de poésie, et même il découvrit, cachée sous le manteau, la grelottante et timide Lucrèce, qu'il reconnut aux bandelettes sacrées de sa coiffure. — Oh! oh ! dit-il, est-ce vous que je rencontre ainsi comme des gens qui n'osent pas louer une stalle en plein jour? Où donc portezvous cette Romaine des temps héroïques? On dirait, à vous voir timides et craintifs, de quelque jeune fille que vous avez égorgée, et dont le cadavre vous embarrasse. Çà, parlons franchement, et s'il
s'agit d'une tragédie, avouez-le. Lucrèce, plus tremblante que jamais, s'était recoquillée sous le manteau de son auteur.
A ces mots prononcés en brave homme, le plus hardi des voyageurs, et pour cause, il n'avait pas fait la tragédie : « Mon ami, sois le bienvenu, j'étais sûr de te rencontrer quelque part. Le poëte, dit-il, que voilà n'est autre que Spurius Lucrétius Ponsard, le père de Lucrèce, et moi que voici, je suis son ami, son témoin dans cette grande catastrophe : Publius Valérius, fils de Valérius. Nous sommes venus non pas pour égorger Lucrèce, la chose est toute faite, mais pour lui faire ouvrir quelques-uns de ces théâtres, l'honneur du monde parisien, incessamment ouverts, comme dit le journal de la préfecture, à toutes les œuvres naissantes, à toutes les gloires qui ont besoin d'appui et de protection. Eh bien! mon brave, il me semble que ces théâtres toujours ouverts sont cruellement fermés : le Théâtre- Français, par exemple. Certes, nous sommes fiers, et nul ne peut dire qu'il nous ait refusé un appui que nous ne demandons à personne : voilà pourquoi nous n'avons pas' frappé à cette porte de fer; mais là, de bonne foi, rien qu'à voir ce seuil froid, médiocre, inhospitalier, peut-on avoir le courage de vouloir passer outre? Et si nous avons
LA TRAGPJDIE. 23/
la lâcheté de frapper à cette porte, comment seronsnous reçus? Par quels dédains! par quels mépris! par quels mauvais comédiens! Aussi le courage nous a manqué, et nous aimons mieux revenir au rivage natal, dans ma belle maison des champs, que de nous exposer au refus et même à la protection de ces messieurs.
Et voilà comment, grâce aux répulsions intimes de nos deux braves jeunes gens, grâce aux conseils éclairés de leur ami l'artiste, cette tragédie de Lucrèce, après avoir évité les lenteurs, les abîmes et les déplaisirs du Théâtre-Français, a trouvé au théâtre de l'Odéon bon visage d'hôte et hospitalité empressée. On ne Ta pas fait attendre une heure. Aussitôt lue, aussitôt apprise. Maintenant, par quel accident cette tragédie d'un jeune homme sans nom, même avant le jour de la première représentation , a-t-elle soulevé tant de haines et tant d'enthousiasmes; comment il se fait qu'elle ait été célèbre iput de suite, avec tous les dangers de la célébrité; comment elle a été applaudie à outrance par une foule immense, et sifflée dès les premiers vers par une minorité inquiète et malheureuse, voilà ce que je ne puis pas vous dire, parce que je n'en sais rien.
Vous avez lu dans les Histoires de Tite-Live l'admirable récit de la violence de Sextus Tarquin
et de la mort de Lucrèce. Ce récit va servir de base à la tragédie de M. Ponsard. Dans l'endroit le plus secret delà maison, dans Vatrium, comme dit Niebuhr, l'épouse de Collatin, entourée de ses femmes, travaille comme elles à la laine, quoique la nuit soit déjà avancée.
Au milieu de ces travaux modestes, entrent chez Lucrèce Collatin, Sextus, Bru tus, Arons; ils sont venus du camp tout exprès pour juger par eux-mêmes du mérite de leurs femmes, car chacun, comme c'était l'usage dans les temps primitifs, s'était mis à louer la sienne outre mesure : Suam quisque laudari miris modis. A l'aspect de cette noble dame toute occupée des travaux domestiques dans une heure si avancée de la nuit, nos jeunes gens s'écrient que Collatin a vaincu.
Alors le mari triomphant, victor maritas, les retient tous à souper. Pendant qu'ils sont dans la salle du festin, Lucrèce et Brutus restent seuls; la scène est belle et grande. Lucrèce n'a pas été la dupe de la stupidité apparente de Junius :
Non, non! vous n'êtes pas ce que l'on croit à Rome; Junius est sous Brute, et le fou cache l'homme...
A ces nobles et consolantes paroles de Lucrèce, Junius laisse échapper toute sa douleur. Honte sur lui! les Tarquins le traitent comme le plus vil
des hommes; sa femme à lui, Junius, est la maîtresse de Sextus.
Ainsi se plaint Brutus, et, parties de cette âme austère, ces plaintes nous paraissent aussi touchantes quelles sont inattendues. Mais, silence! on arrive : Faites votre visage, dit Lucrèce à Brutus. Le reste de la scène est purement et simplement de l'histoire romaine bien racontée. Mais Tite-Live raconte si bien !
Le deuxième acte est tout à fait une dissertation politique écrite avec beaucoup d'intelligence, de vivacité et d'énergie. Le défaut général de cette tragédie, c'est que l'auteur procède par de longues tirades, à la façon même des plus hardis novateurs. Le dialogue est rare; les divers personnages parlent beaucoup et parlent souvent ; leur parole est carrée, comme on dit que Rome ellemême était carrée : Roma quadrata. Rien qu'à les entendre parler, on comprend que l'auteur s'écoute lui-même, et qu'il ne veut rien oublier de ce qu'il a appris dans Tite-Live, dans Montesquieu, voire même dans les livres de M. Michelet. Ainsi Brutus, expliquant à Valère l'organisation du pouvoir à venir, l'institution de deux consuls qui seront renouvelés tous les ans, Brutus, évidemment, cherche une bonne occasion d'écrire une dissertation politique en très-beaux vers.
Bref, ce Brutus est un grand causeur. On dit que lorsqu'il est seul, il est sombre et taciturne; mais il se dédommage avec le premier ami qui lui tombe sous la main. De son côté, Tullie, lafemme de Brutus, fort éprise de Sextus Tarquin, le fait inviter dans sa propre maison. Sextus obéit à la dame, et cette fois vous quitterez, s'il vous plaît, la robe austère du vieux Caton pour les blanches tuniques, pour les cheveux ornés de fleurs. De cette tragédie l'aspect est double. D'un côté, les vieilles mœurs du temps de Romulus; d'autre part, toute l'élégance efféminée des beaux jours de Properce et de Ti bulle. Par la même raison qu'il ne craint pas de nous montrer les Romains du III e sièce de leur ère un peu plus vieux qu'ils ne l'étaient en effet, M. Ponsard ne craint pas de les faire un peu plus avancés qu'ils ne l'étaient alors dans tous les arts, enfants de la Grèce, qui ont été enseignés à l'Italie par Horace et par Mécène, par Ovide et par l'empereur Auguste.
L'anachronisme est habile en ce sens qu'il est double et que celui-ci fait excuser celui-là. Toujours est-il que ce même Sextus, qui tout à l'heure va entrer dans le lit de Collatin comme ferait un portefaix pris de vin, se perd en toutes sortes d'élégantes ironies contre cette Tullie, la cousinp germaine de Lesbie, deCynthia, de Nééra, deGly-
cère, de toutes les lionnes de la ville de Rome sous le règne des empereurs.
Vous-même, à vos discours ajoutant votre exemple, La ceinture plus lâche et la robe plus ample, Les cheveux oints, le front de myrte couronné, Vous vous faisiez honneur du nom d'efféminé,
répond Tullie. C'est à peu près le donec gratus eram, moins la réconciliation, et le libens intraduisible. Sous le rapport de cet entassement de faits et d'idées, cette tragédie de Lucrèce est tout à fait une tragédie dans le goût moderne. Certes ce n'est pas ainsi que procède Corneille, le maître à tous. S'il eût pu entendre la tragédie d'hier, Corneille se fût écrié sans doute ce que disait ce Romain de la ceinture relâchée de César.
Entre Tullie et Brutus nous devons signaler une belle scène et de très-beaux vers, dont la forme pleine d'éclat et d'ampleur rappelle à merveille la manière d'André Chénier; et en un mot, toutes sortes de charmants et poétiques détails. Mais avec tous ces détails on écrit une élégie touchante, une gracieuse idylle, une épître à la façon des meilleurs maîtres: on ne fait pas une tragédie.
Le second acte a le très-petit tort de finir comme le premier acte : Madame est servie^ comme il est dit dans la Critique de V École des Femmes.
. L'histoire romaine reparaît à Pacte suivant. Nous assistons aux rubriques de ce roi Tarquin l'ancien, qui peut prendre sa place parmi les rois les plus habiles dont les hommes aient gardé le souvenir. A ce propos, M. Ponsard nous raconte tout ce qu'il sait du roi Tarquin, sa façon d'employer la métaphore, sa métaphore des pavots dont il coupe les têtes ; ceci dit, notre poëte passe à la discipline du sénat romain, qu'il maltraite fort :
Il comprend, aujourd'hui qu'il est devenu sage, Que la tranquillité convient à ce grand âge...
Mais il faut reconnaître que l'auteur a trop de mérite et de talent pour avoir recours à l'allusion. C'est un moyen qu'il méprise de toute son âme, tout comme aussi il ne voudrait pas de ce succès banal qui consiste à flatter les passions des multitudes; je n'en veux qu'une preuve, le beau mouvement de Brutus au seconde acte, quand il s'écrie en repoussant des affaires le concours de la multitude :
Non, non, ce nous serait une autre servitude! Le peuple turbulent, qui suit sa passion, Est une proie acquise à chaque faction.
Le mouvement est beau; il est vrai ; quelques-
uns l'ont sifflé, beaucoup Pont applaudi. Certes Fauteur eût été plus sûr du succès de son œuvre, s'il eût voulu faire plus de bruit qu'il n'en fait; il avait pour cela des mots qui n'ont jamais manqué leur effet: la liberté! la république! mort aux tyrans! à bas les rois! toutes choses applaudies à l'avance; mais rien n'a pu le faire sortir de sa gravité et de son calme habituel. Cet homme est poëte, mais aussi c'est un homme de bon sens, un esprit sérieux, et qui ne voudrait pas ramasser une honteuse popularité d'une heure dans le bruit et dans l'émeute. De là vient le ton un peu uniforme, l'austérité tant soit peu fatigante de cette tragédie. Car notre poëte ne s'est laissé séduire ni par l'emphase de la Lucrèce de Shakespeare, ni par la mignardise du poëte Ovide, qui lui aussi a paré de mille fleurs cette tragique histoire. C'est à peine si on en trouve çà et là quelques traces faciles à effacer. Notre poëte ne va pas chercher si loin ses modèles; il les veut graves, austères, convaincus; il aurait honte de jouer avec le suicide de Lucrèce, et même il pousse si loin la loyauté que tout d'un coup, pour obéir à l'histoire, il amène dans son drame une figure inattendue, un personnage tout au moins inutile, qui n'a rien à faire avec Sextus, la sibylle de Cumes, pour tout dire. D'où vient-elle? là n'est pas la ques-
tion ; mais que vient-elle faire en ce moment funeste où Sextus a déjà arrêté en lui-même qu'il lui faut Lucrèce à tout prix? M. Ponsard sait aussi bien que nous qu'il ne faut pas tirer inutilement le dieu de la machine épique. Or ici le dieu ne fait que retarder l'action tragique. Nous savons trèsbien qu'au commencement du règne des Tarquins l'Italie devint comme un monde de prodiges, d'oracles, de revenants, de songes, somnia, nocturnos lémures, miracula, etc. (c'est Horace qui le dit); nous savons ce qu'on raconte de l'augure Accius Naevius, de l'oracle de Delphes, des livres sibyllins; mais pourquoi interrompre votre récit commencé par cette apparition dont Sextus se rit le premier? Ne nous parlez pas des apparitions dont on se moque : elles perdent tout leur effet. Certes Macbeth ne rit pas au nez des sorcières qui lui disent : Tu seras roi! Hamlet reste prosterné devant l'ombre de son père; Sémiramis prête une oreille attentive aux bruits qui viennent du tombeau de Ninus; don Juan lui-même, le sceptique dont vous vous êtes servi pour composer votre rôle de Sextus, il regarde d'un air effaré la statue éloquente du Commandeur !
Au quatrième acte, nous retrouvons Lucrèce avec ses femmes et ses fuseaux. C'est un peu trop de fuseaux pour une seule tragédie. Ovide se
moque quelque part de Pénélope : « Ma foi!
dit-il, ils étaient bien bons de tant soupirer pour une tricoteuse ! » Et la saillie n'est pas sans vérité. Heureusement arrive le songe (il y a un songe), et, bien que ce ne soit pas là le meilleur morceau de la pièce, on l'écoute avec un vif intérêt.
Ce songe arrive un peu là comme est arrivée la pythonisse; mais cependant il a le grand mérite de nous préparer au retour de Sextus. Toute la première moitié de la scène entre Sextus et Lucrèce est très-bien posée ; le fils de Tarquin n'est pas trop écrasé par le dédain de cette femme qui ne sait pas encore ce qu'on lui veut et qui s'écrie : Dieux tout-puissants! Mais lorsque enfin Lucrèce a compris qu'il s'agit d'une déclaration d'amour, et lorsque son indignation va pour éclater, Sextus a recours à une ruse qui n'était pas inventée en l'an I er de la République romaine : il avoue à Lucrèce qu'il a voulu tenter sa vertu, mais qu'aux dieux ne plaise qu'il aille plus loin. Il l'appelle épouse sainte ! V oilà une invention qui ne fût pas venue au grand Corneille. S'il eût entrepris de nous raconter cette histoire, il n'eût pas attendu si longtemps pour arriver à la conclusion; il eût fait comme dit Tite-Live : « Sextus attend que tout soit tranquille; il tire son épée, il se
rend au lit de Lucrèce endormie, et, portant sa main à cette chaste poitrine : «• Silence! dit-il; « je suis SextusTarquin; je tiens mon épée,.tu es « morte si tu pousses un cri! » M. Ponsard a eu tort de quitter l'histoire à ce moment du drame : En effet, le drame était là.
Le cinquième acte est prévu ; il est simple et touchant, ou du moins il le sera tout à fait quand l'auteur aura consenti à des retranchements nécessaires. A vrai dire, cette tragédie de Lucrèce est de celles qui n'ont pas de cinquième acte. Jean- Jacques Rousseau, au livre VIII de ses Confessions, raconte qu'il avait entrepris une tragédie de Lucrèce, et « j'avais l'espoir, dit-il, de ne pas attirer les rieurs, quoique j'osasse laisser paraître cette infortunée quand elle ne le peut plus sur aucun théâtre français ». Il faut dire, à la justification du parterre français, que cette fois il n'a rien vu de risible dans l'apparition de cette malheureuse femme déshonorée par le plus lâche et le plus vil des attentats.
Elle meurt. Brutus, Collatin, Lucrétius le vieillard, tombent à genoux, et ils invoquent trois fois les mânes de Lucrèce. Là doit se terminer la tragédie; là s'arrêtent l'émotion et les larmes; tout ce que l'auteur ajoute est inutile : tout ce peuple qu'il amène là s'agite pour ne rien faire, il crie
pour ne rien dire. Faites rentrer ce peuple romain dans la coulisse ; arrêtez, quand il en est temps encore, les déclamations de Brutus.
Telle est cette œuvre, belle, simple, sérieuse, qui donne déjà plus que de grandes espérances, et qui nous promet à l'avenir un poëte de plus.
Vous avez pu juger par les vers que nous avons cités du style de ce jeune homme, beau style, limpide, clair, brillant et tout rempli d'honnêtes sentiments, d'honnêtes pensées. Ce sont là de ces œuvres sérieuses et trop rares où la conscience a sa part aussi bien que l'art, le talent et le goût. Aussi, ces jours-là, la critique est bien heureuse : elle assiste au développement solennel d'un jeune et vigoureux esprit; elle le protège contre l'envie naissante, contre les contrefaçons misérables, contre les rivalités envieuses; elle le défend contre les enthousiasmes dangereux ; elle l'aime non pas pour ses succès présents, mais pour ses succès à avenir; elle l'aime parce qu'il est à la fois fier et modeste , parce qu'il est simple et savant , parce qu'il est naïf et passionné, et enfin parce qu'il est entré, le malheureux et imprudent jeune homme, dans une carrière remplie de périls, de dangers et d'écueils.
Le plus grand succès, le plus légitime, le plus mérité, a accueilli cette tragédie. On a trouvé que
les deux premiers actes étaient complets. On eût voulu que le troisième et le quatrième acte fussent plus rapides, plus remplis, plus vifs, plus hardis. Au cinquième acte, on a retranché tout d'une voix la dernière scène du tumulte populaire. Quelques insulteurs s'étaient mêlés dans cette foule bienveillante : les insulteurs ont servi à faire applaudir un peu plus qu'on ne Feût fait sans leur concours.