CORNEILLE ET RACINE
fUEL plus beau spectacle et plus digne [de l'attention des honnêtes gens que de voir Racine et Corneille se partager l'histoire comme Octave, Antoine et Lépide se sont partagé le monde romain ? Jamais on n'a mieux compris la pompe et l'autorité souveraine de la tragédie, qu'en assistant à de pareils spectacles. Ici le vieux Corneille qui s'empare de l'empereur Auguste à l'heure solennelle où le monde n'a plus qu'un maître, et plus loin Racine qui va chercher dans ses derniers retranchements le terrible Mithridate à l'instant où, seul encore, ce lion se débat contre la puissance romaine.
A voir ces deux grands poètes pénétrer si franchement dans les mystères les plus cachés de
l'histoire ancienne, et révéler ces mystères mieux que ne Pont fait les historiens eux-mêmes, on se demande avec une admiration mêlée d'effroi quels étaient donc ces grands génies. Non-seulement ils devinaient toutes choses, mais ils ranimaient ces passions éteintes, ils ramenaient en lumière ces héros évanouis, ils faisaient, en un mot, de l'histoire, cette parole morte, une action vivante. Une grande joie, en effet, d'assister à des luttes pareilles : Cinna d'un côté, Mithridate de l'autre: ici la république romaine est tout à fait morte, et plus haut la république va mourir.
Rendons cette justice à Corneille, il a retrouvé le premier les héros dont s'est servi Racine; il est allé familièrement au-devant d'eux, et il les a conduits par la main sur son théâtre sans avoir besoin de licteurs. Eux cependant, les héros de Corneille, ils ont obéi à leur poëte comme obéit Lazare ressuscité. Tout d'abord ils ont si bien reconnu la vieille Rome, la vieille république, le vieux langage, les vieilles mœurs! Quel chefd'œuvre, Cinna ! Une tragédie sur quoi fondée ? sur la clémence d'un homme ! Oui, mais cet homme est encore tout couvert du sang des proscriptions, mais il est sorti tout vivant et tout armé des vingt coups de poignard sous lesquels est tombé César. Il a été le compagnon d'Antoine,
ce fabuleux compagnon d'Hercule, et il a vaincu Antoine, lui, ce faible Octave à peine chevalier, par qui devait commencer le nivellement du monde romain.
Pour que cette tragédie s'accomplisse, il faut en effet que cet homme soit clément, chose plus qu'impossible, invraisemblable, car cet homme a fait tuer trois cents sénateurs et deux mille chevaliers; il a fait égorger Cicéron, la gloire de l'éloquence ; il a été impitoyable surtout pour ses amis; il a été le plus féroce, à savoir le plus lâche des vainqueurs. Que dis-je? il avait livré le monde aux dilapidations forcenées de ses associés sanglants, il avait dépouillé les temples de l'Italie, il en avait partagé les terres à ses soldats, poussant ainsi les soldats contre le peuple; enfin c'était ce même homme à qui Mécène écrivait en plein tribunal : Sors d'ici, bourreau !
Et vous voulez que cet homme pardonne à Cinna, qui veut l'assassiner ! et vous pensez que vous nous ferez croire à la clémence d'un pareil tyran ! Certes, la tâche est difficile, et c'est justement parce qu'elle nous paraît impossibe à accomplir que déjà nous nous laissons entraîner par le poëte. Nous prêtons une oreille attentive et charmée à ce long débat entre le sanguinaire
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Octave et le magnanime Auguste. Nous voulons savoir ce qui va se passer, non pas dans ce drame, mais dans cette âme. Et d'ailleurs, qu'arriverat-il si cette fois Auguste pardonne? Cinna sera sauvé sans doute ? Oh ! non, ce n'est pas Cinna qui sera sauvé; il s'agit bien de Cinna!... Celui qui sera sauvé, ce sera l'empereur ; il s'agit pour Auguste de l'empire ; il s'agit ici de sa vie et de sa mort. Voilà, en effet, où est le grand intérêt de cette clémence d'Auguste : il y va de tout l'avenir du monde romain.
Maintenant, remontons avec Racine un peu plus haut dans l'histoire de cette Rome éternelle que nous ne connaissons bien que par nos grands poètes ; passons du règne d'Auguste à l'abdication de Sylla : nous comprendrons que la tâche de Racine n'est pas moindre que celle de Corneille. Sylla mort, le monde se divise en mille partis différents. D'un côté, la république expirante, et de l'autre côté, les compagnons de Sylla qui reprennent les armes ; partout les esclaves qui se révoltent, pendant que Mithridate, le chef de tous ces révoltés, reprend l'Asie. Dans ce conflit de séditieux, de révoltés : Italiens ruinés par la guerre, esclaves fugitifs, gladiateurs qui ont brisé leurs chaînes ; entre Sertorius et Spartacus, il s'agit de démêler Mithridate, cet Annib'al vaga-
bond, qui était le centre de toutes les haines soulevées par la république.
Une fois Mithridate découvert parmi tant de rebelles, ce n'est pas tout, il faut le suivre encore et le voir marchant à son but : car, pendant que s'agitaient toutes ces divisions sur la terre ferme, les corsaires s'emparaient de la mer, Mithridate envahissait la Cappadoce et la Bithynie ! Et, vaincu, vainqueur, triomphant, fugitif, seul ou le chef d'une armée, il s'en va d'un peuple à l'autre, semant la révolte jusque chez les Scythes. Or de cet homme-là comment venir à bout? comment l'arrêter assez longtemps sur un théâtre pour en faire le héros d'un drame ?
Il échappe au poëte comme il a échappé aux soldats de Lucullus, en perçant ses sacs remplis d'or. Aujourd'hui il est dans le royaume d'Arménie, chez Tigrane, son beau-père ; un mois après , il rentre dans le Pont, il envahit la Cappadoce, il ouvre de nouveau la route du Caucase aux barbares, il appelle à lui les pirates. Pendant qu'il invoque l'alliance de Sertorius , un des héros de Corneille, il apprend que les gladiateurs se révoltent et que Spartacus, un esclave, gagne des batailles rangées. Ainsi tout profite à Mithridate, les usuriers qui dévorent l'Asie, les exactions de Verres, ce lâche dont la honte rejaillit
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sur tous les nobles de Rome : Ciliciens, Syriens, Cypriens, Pamphyliens, hommes du Pont, ils se soulèvent tous à la voix de ce grand homme de guerre levant l'étendard contre les soldats, les usuriers et les marchands d'esclaves en Italie. ^ En vain Pompée accourt afin d'apaiser ces colères immenses; Mithridate échappe à Pompée, et par les gorges du Caucase il pénètre au pays des Ibériens. Bientôt le voilà maître du Bosphore, appelant autour de son malheur et de sa gloire les Scythes et les Gaulois qu'il promet de rejeter sur Rome... Allons, patience ! Attila viendra plus tard pour accomplir le rêve de Mithridate : l'heure de la révolte universelle n'a pas encore sonné pour les peuples vaincus. Disons tout... Mithridate est un trop grand roi pour son peuple, et le peuple en ce moment refuse de le suivre. O malheur ! le génie et la volonté sont trahis par l'inertie et la faiblesse. Abandonné par tout le monde, et même par son fils Pharnace, il fallut enfin que le vieux roi courbât la tête. Il se sentit blessé à mort, mais avant de mourir il envoie à toutes les femmes de son sérail cet ordre absolu : a II faut mourir ! » Les femmes obéissent : elles meurent sans pousser une plainte et sans verser une larme. Il y avait parmi ces infortunées une belle fille d'Ionie, à peine échappée à l'enfance ;
elle s'appelait Monime, elle était née en quelque île charmante de l'Archipel, et les corsaires l'avaient vendue à Mithridate ; elle s'y prit à deux fois avant de mourir étranglée par le bandeau des reines dont son front était décoré.
Resté seul avec ses deux filles, Mithridate appelle en vain le poison à son aide ; il voit mourir sous ses yeux les jeunes princesses, mais le poison ne peut rien sur lui, et il a recours au glaive d'un soldat gaulois. Avec ce grand homme expira la révolte d'Orient. Rome, heureusement pour ses destinées, ne devait pas rencontrer un pareil ennemi avant les jours d'Attila, ou du dieu Attila, c'est un mot de Jornandès.
Admirons cependant, quand nous parlons du Mithridate de Racine ou de l'Auguste de Corneille, par quel art infini Corneille et Racine ont mis en cette éclatante lumière ces deux vieillards, si peu semblables celui-ci à celui-là : l'un toutpuissant et maître absolu de l'univers ; le second un roi vaincu, vaincu sans ressource, et dont la mort seule est toute l'espérance; ici la suprême grandeur avec tous ses ennuis, là le courage invincible et sans récompense. Auguste et Mithridate, ils sont l'un et l'autre entourés de trahisons, de pièges et de conspirateurs; mais l'un se sauve en pardonnant; l'autre, au contraire, il se perd
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par la vengeance et par toutes les cruautés d'une âme implacable. Auguste est un chat, Mithridate est un tigre; et c'est merveille de les voir, chacun dans sa tragédie, expliquant de la manière la plus solennelle, celui-ci les mystères de sa vie, et celuilà les secrets de sa politique.
Certes, si quelque chose dans le domaine de la poésie est comparable au monologue d'Auguste dans Cinna, c'est le discours de Mithridate à ses deux fils; si quelque chose se peut comparer à cette déclamation politique de Cinna et de Maxime (ici je prends le mot déclamation en bonne part) à propos du meilleur gouvernement, c'est sans contredit la déclamation des deux fils de Mithridate quand il s'agit de ce dernier effort de leur noble père contre la république romaine.
Dans l'une et dans l'autre tragédie nous sont expliquées avec le même génie la grandeur d'Auguste, la chute de Mithridate. Le forban et l'empereur, le maître du monde et le vaincu de Pompée, se présentent dans la même grandeur historique. En effet, maintenant que la poésie les a rendus à l'éclatante lumière, ces deux héros partis des deux extrémités de l'histoire et des deux bouts de l'univers, ils sont également grands l'un et l'autre, celui-ci dans cette dernière victoire qu'il
remporte sur lui-même, et celui-là dans sa dernière défaite.
Enfin quelle admirable plaidoirie de part et d'autre! Soit que Gorneille déploie à nos yeux épouvantés le sanglant tableau des proscriptions d'Octave, soit que Racine nous épouvante à son tour par le récit des crimes de l'ambition romaine, chez l'un et chez l'autre poëte, c'est la même façon de procéder, par l'éloquence la plus entraînante que jamais la passion et l'histoire aient mise au service d'un grand poëte.
Quant aux personnages subalternes qui s'agitent incessamment autour des deux figures principales, ils sont simplement et nettement tracés. Cinna est un homme vulgaire, rempli d'amour et de remords : républicain manqué, il ne sera jamais que le plus dévoué des courtisans; un pauvre héros, en un mot, qui mérite fort que l'empereur ait pitié de lui. Maxime, de son côté, est un digne ami de Cinna; il a plus de bonne foi, mais il a moins d'amour; il fait à son rival une petite trahison que la fière Emilie traite avec un dédain bien mérité. Mais en revanche, quelle grande âme, Emilie, et quelle Romaine ! quelle volonté de fer ! comme elle est dans son droit quand elle veut la mort de l'empereur !
Dans une de ses préfaces, Racine plaisante
agréablement ces femmes qui donnent aux hommes des leçons d'héroïsme. Et pourquoi donc de pareilles Romaines ne donneraient-elles pas même aux héros des leçons de constance et de courage? Camille et Cornélie, la mère des Gracques et la mère de Coriolan, et toutes ces dames romaines dont Thistoire est remplie, ne sont-elles pas en droit de donner aux hommes toutes sortes de leçons ? Emilie est le seul ennemi qui soit digne d'Auguste, le seul danger que coure l'empereur : c'est parce qu'Emilie est et sera derrière la victoire d'Auguste que la clémence d'Auguste est grande et complète. Sans Emilie, sans cette belle personne qui se donne au premier venu pour un coup de poignard, le beau mérite à l'empereur de pardonner à Maxime, à Cinna !
Pour en revenir à Mithridate, Corneille luimême a dessiné peu d'images plus terribles que le Mithridate de Racine. Il est seul, il est vaincu, fugitif, sans armée, abandonné de tous.
Ses ans se sont accrus, ses honneurs sont détruits ; mais dans sa défaite et dans sa fuite, entouré de ses traîtres, Mithridate, grâce à son poëte, a bientôt retrouvé son génie et son autorité sur les âmes, témoin ce discours politique, le plus beau discours qui ait jamais retenti dans une chambre ou dans un sénat. Jamais de nos jours, h 7.
où, Dieu merci ! elle a été longuement débattue, la question d! 'Orient n'a rencontré des explications plus claires et des paroles plus vives. Tout est net et précis dans le discours de Mithridate à ses fils. Il a tout vu, il a tout compris, il sait tout ; il vous dira les moindres détails de ces batailles présentes, de ces conquêtes à venir. Il voit Rome en ce moment comme la voyait Annibal, ce grand homme. Allons! marchons sur Rome! Il en sait tous les chemins; il a tout prévu, tout calculé, tout préparé. Trois mois encore, et Rome est à lui; il brûlera ce Capitole où il est attendu. On a dit que Mirabeau avait inventé chez nous l'éloquence politique : ceux qui disent cela oubliaient le discours d'Auguste à Cinna, le discours de Mithridate à ses fils.
Plus nous expliquons Mithridate avec le zèle et le soin de la critique, et plus cette explication même est un commentaire utile et dont les clartés rejaillissent sur le rôle de Monime. En effet, à côté de Mithridate, et presque sur le même rang, se présente à nos cœurs charmés et reposés par cette douce image la jeune Monime, enfant timide et charmante de la Grèce esclave, une des plus chastes créations de Racine. Avant Racine, Plutarque (or celui-là n'a de larmes que pour les héros de notre sexe) avait pourtant jeté plus d'une
parole de pitié sur ces jeunes et douces vertus arrachées violemment au ciel de la Grèce et livrées en pâture à un barbare.
Cette touchante apostrophe : Et toi, fatal bandeau! Racine Ta prise à Plutarque. Pauvre femme, en effet, seule, esclave couronnée, sans défense et sans ami (à peine a-t-elle une confidente!), Monime aime Xipharès, mais d'un amour caché et retenu. Il ne faut rien moins que cette nouvelle que Mithridate est mort pour que la reine tremblante laisse entrevoir un peu de cet amour qu'elle a dans l'âme. Enfin quels combats dans cette conscience aimable et timide quand tout à coup reparaît ce terrible Mithridate ! quelle misère quand il faut cacher cet amour! quels adieux à son jeune amant ! Il y a dans cette héroïne, la jeune esclave résignée et pensive qui cache sa passion, toute prête à ce grand sacrifice d'épouser un héros , il y a la femme horriblement blessée et maltraitée par cet homme impitoyable, qui lui arrache honteusement, par un mensonge, le secret de son amour.
De ce rôle de Monime la jeune Rachel a fait une admirable composition; elle y est si touchante et si grande à la fois ! Elle arrive, et la voilà pâle, triste, calme et résignée, et toute prête enfin à marcher à l'autel. Mais aussitôt, quand vient l'in-
stant de la révolte, la voilà qui se redresse éclatante et de toute sa hauteur. C'en est fait, la captive redevient une reine, la femme humiliée relève la tête ; cette enfant timide var lutter contre ce féroce vieillard; toute la dignité de la jeune fille offensée éclate enfin et se révèle dans 'ce geste, dans ce regard, dans ce noble maintien. Cela durait... tant que durait la violence et tant que Mithridate veut épouser Monime, en un mot tant qu'il y a lutte entre la jeune fille et le vieillard.
Cependant ne craignez pas que cette révolte inattendue aille ainsi jusqu'à la fin du drame; faites que le vieillard se retire, et tout d'un coup la faible et touchante Monime redevient faible et tremblante. Une fois qu'elle n'est plus soutenue par son indignation, vous retrouvez la jeune fille des premiers actes. Elle ne songe plus qu'à mourir ; elle se sent trop faible pour cette lutte inégale; elle comprend fort bien qu'il faudra qu'elle soit écrasée enfin par cet homme. O noble, élégante, irrésistible, admirable passion, telle que Racine l'avait comprise!... Eh bien! la petite Rachel l'a devinée.
Ah ! qu'elle est touchante en ce rôle de Monime! qu'elle y apporte de grâce, de douleur, de réserve, de prudence et de sang-froid! qu'elle est peu semblable] à l'Emilie] implacable, à la furieuse
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Hermione! Avec quel art ingénu elle s'empare de ce rôle à demi voilé, si doucement indiqué ! En ce moment, il n'y a pas à nier la plainte, la douleur, la pitié, la tendresse et le charme enfin. Étrange et merveilleux duel de la jeune fille et du vieillard, de la volonté et de la douleur, de la passion et du devoir, de tout ce que l'homme a de plus terrible avec ce que la femme a de plus ingénu, de plus tendre et de plus charmant !
Polyeucte avait été représenté pour la première fois au mois de mai 1640. A ce compte, il y a justement deux grands siècles qui séparent M lle Champmeslé de M Ue Rachel. Quand on songe qu'Horace, Cinna et Polyeucte, ces trois chefsd'œuvre, ont été écrits dans la même année, on se sent saisi d'une admiration qui tient de l'épouvante. Une fois son œuvre accomplie, le grand poëte quittait sa ville natale et turbulente, et il portait à Paris sa tragédie nouvelle, comme les paysans de la fertile Normandie apportent à la grande ville le produit de leurs campagnes. A le voir pensif et calme, ces gros souliers à ses pieds,
ce long bâton à la main, s'acheminer vers Paris, on l'eût pris pour quelque vieux fermier qui s'en va payer tous les six mois, à son noble maître, les revenus de ses herbages. Il avait trente-quatre ans alors, le bel âge des poètes; il était le maître absolu de ce grand art sorti tout armé de sa tête féconde ; tout ce qui venait de là-bas, des alentours du cardinal de Richelieu ou de Port-Royal naissant, toutes les émotions de ce siècle abondant en grands germes de tout genre, tout cela était du domaine . de Corneille.
Voilà dans quelle histoire il faisait sa moisson , voilà quels herbages il cultivait. Le premier et le dernier à la charrue, il supportait toute la chaleur du jour. Dans le sillon qu'il a tracé il a trouvé la tragédie , il a trouvé la langue poétique , comme Pascal devait rencontrer la prose française. Donc, qui que vous soyez, vous qui cheminez sur la grande route qui mène de Rouen à Paris, magistrats^ marchands, soldats, laboureurs, médecins, matelots, comédiens de campagne, fussiez-vous le roi lui-même ou Me r le cardinal de Richelieu en personne, faites place à ce Normand qui passe, apportant à la ville tant de larmes, d'héroïsmes, de pitié, de terreurs !
Il faut en vérité que cet homme ait senti frémir au fond de son âme héroïque le pressentiment de
toutes les grandes choses : il a deviné tout ce qui s'agitait dans son siècle, et comme s'il avait passé sa vie au milieu des guerres, des passions et des affaires, l'épée ou le sceptre à la main. Corneille a toujours été un peu en avant de toutes les passions contemporaines : il devinait, il pressentait, il comprenait tout, l'ensemble et le détail; il savait ce que voulait son peuple, et volontiers il obéissait à ses justes désirs. Sous le roi timide, indécis, caché, sous le roi Louis XIII, un instant la France était devenue espagnole; elle copiait tant qu'elle pouvait les mœurs, l'héroïsme, l'élégance de l'Espagne et ses grands coups d'épée : aussitôt Corneille écrit le Cid, et malgré les édits il démontre à tous les honnêtes gens le point d'honneur inflexible et la nécessité du duel. Le cardinal de Richelieu fait de la politique un grand art, qui a ses lois, son but, ses péripéties indiquées à l'avance : Corneille s'en va chercher l'empereur Auguste au milieu de sa cour ; il remet en lumière ces vieux Romains, étonnés de se voir si bien reconnus au fond de leur sépulcre. Ainsi le grand poëte gouvernait son siècle en lui obéissant.
Polyeucte est, comme le Cid y comme Horace ou Cinna, un produit direct de cette singulière époque qui n'est plus le XVI e siècle, qui n'est pas
le XVII e siècle encore, transition solennelle de l'émeute à l'autorité souveraine, de la langue rude et sauvage à la langue élégante et polie, du cardinal sanglant au Louis XIV amoureux, du prêtre au roi, de Montaigne à Pascal, du doute à la croyance et de l'aurore au grand jour. Dans cette période singulière s'agitent à la fois les regrets du passé, les inquiétudes du présent, les pressentiments de l'avenir.
On dirait, à les voir ainsi les uns et les autres touchés de cette grâce ineffable, qu'ils s'arrangent en toute hâte pour laisser passer le XVII e siècle et Louis XIV qui vont venir. Toutes les questions de liberté, d'ordre, de pouvoir, de poésie, de politique, s'agitent et se débattent à la fois. Cependant, au fond de tout ce bruit, frivole même dans ce qu'il a de sérieux, se préparent les plus importantes questions religieuses. Dans cette hésitation singulière de toutes les forces morales de la France, quelques graves esprits se rencontrent qui se demandent tout bas : « Que deviendra la croyance chrétienne au milieu de cette transformation générale? »
Question terrible : elle inquiétait Richelieu dans sa puissance; elle troublait le jeune roi Louis XIV au milieu de sa gloire et de ses amours ! Or ils avaient grandement raison l'un et l'autre
de s'en occuper avec crainte : au fond de ces inquiétudes religieuses il y avait une immense question de liberté.
Ceci fut deviné par Corneille à l'instant même où il venait d'achever Cinna. Il eut comme le pressentiment de toutes ces questions qui nous reportaient aux premiers commencements du christianisme : il devina cette nouvelle ferveur qui s'emparait à leur insu des plus nobles esprits de ce temps-là; il se dit a lui-même que dans ce silence religieux, dans cette austérité chrétienne, il y avait des mystères dont se devait inquiéter un poëte de sa sorte; il comprit aussi vite, aussi bien que le cardinal lui-même, cette nouvelle tendance des âmes catholiques, ce retour et cette aspiration aux temps primitifs. Lui aussi, il entendit murmurer à son oreille le nom de saint Augustin et les disputes sur la grâce, qui commençaient à gronder : c'en fut assez pour qu'il méditât Polyeucte.
Non certes, il ne sera pas dit que notre poëte ait ainsi passé sous silence un seul des battements du cœur de cette nation qu'il interroge avec une ardeur paternelle! La grâce et saint Augustin, les docteurs de l'Église primitive et Port-Royal, une tragédie où Ton voit les capitaines qui brisent leur épée, les poètes qui pleurent et qui font pé-
nitence, les femmes les plus belles et les plus jeunes qui quittent le monde : où donc trouver un sens à ces changements inattendus, à ces conversions subites? N'avez- vous pas entendu l'autre soir, à Phôtel de Rambouillet (il était près de minuit), ce jeune abbé, presque enfant, nommé l'abbé Bossuet, qui a prêché un beau sermon tout illuminé des premiers reflets de saint Jean Chrysostome et des Pères de l'Orient ?
Voilà ce qu'il y a sur la terre de France; il y a une réforme qui va venir, non plus de Calvin et de Luther, mais du côté de saint Augustin et de saint Ambroise ; il y a des Luthers et des Calvins catholiques qui déjà s'écrient qu'il faut que la croyance religieuse revienne sur ses pas, sinon elle est perdue; il y a, en un mot, tout ce que le cardinal de Richelieu voit du haut de son trône, tout ce que devine Corneille du sommet de sa poésie, à la façon de deux grands politiques qu'ils so nt tous les deux. ♦
Et quand je dis qu'ils étaient tout seuls à comprendre cette révolution religieuse qui s'avançait, le cardinal et lui, je ne veux pour preuve de mon dire que cette lecture de Polyeucte à l'hôtel de Rambouillet. Il avait lu, comme il lisait toujours, ses admirables vers avec force et sans grâce; il était arrivé dans cette élégante assemblée, aux pieds de
la belle Arténice, tel que vous Pavez rencontré en son chemin, la tête haute et fière, l'habit négligé et sans gants : beauté et simplicité romaines ! D'abord la noble assemblée avait écouté avec respect la nouvelle œuvre de celui qui avait fait jouer, il y avait à peine un an, Horace et Cinna. Sa lecture achevée, on applaudit le poëte, non pas sans restrictions et sans quelques murmures.
C'étaient pour ainsi dire des aplaudissements bienséants et polis, rien de plus. Un autre homme en eût été démonté : Pierre Corneille rentra paisiblement en son logis, son manuscrit dans sa poche; il se mit au lit et dormit tout d'un somme.
Cependant l'hôtel de Rambouillet s'agitait à faire peine, à faire peur; on dissertait, on analysait, on se demandait pourquoi donc cette trouée chrétienne dans la tragédie. A la* fin, cette assemblée inquiète de bas-bleus, d'épées-bleues, de docteursbleus, députa au grand Corneille un ambassadeur pour le prévenir de sa faute, et pour lui dire avec tous les ménagements imaginables que Polyeucte était une œuvre impossible.
Or savez-vous quel était l'ambassadeur de l'hôtel de Rambouillet?... Il était digne de ceux qui l'envoyaient : c'est tout dire. L'ambassadeur, c'était Voiture en personne! Eh! Voiture! un singe de Balzac ! Ce triste bel esprit, qui va de
pair avec Duperron,du Vair et Coiffeteau, et tous les grands prosateurs de cette période que Pascal devait anéantir et couvrir de sa lumière ! Voiture donnant des leçons d'art et de goût à Corneille !... L'ambassadeur de l'hôtel à de Rambouillet se plaignait surtout, au nom de la docte assemblée qu'il représentait, du sentiment chrétien introduit par le poëte dans sa tragédie ! Oh ! voilez-vous la face ! . . . On ne reprenait presque rien dans Polyeucte, sinon Polyeucte; on disait aussi que Pauline aimait trop peu son amant, et beaucoup trop son mari ; en un mot, on conseillait à Corneille un petit voyage sur le fleuve de Tendre, et, si la proposition lui convenait, on lui proposait M. Voiture pour un de ses rameurs. Voilà, j'espère, une comédie que Corneille aurait bien dû faire, à laquelle Molière eut grand tort de manquer.
Mais lui, le grand Corneille, il était trop bonhomme pour s'inquiéter des décisions de cet aréopage redoutable. La conscience de son art le soutenait contre toutes ces petites disgrâces, et, de même qu'il avait l'allure d'un Romain, il en avait le cœur et l'orgueil. Il avait tenu tête à M. le cardinal ; il aurait défendu le Cid contre l'Académie entière, si le Cid ne s'était pas défendu par luimême. Donc que lui importaient les galants seigneurs et les belles petites dames parisiennes? Les
bruits de ruelles n'arrivaient pas jusqu'à son oreille : une fois qu'il savait où frapper pour frapper fort ou pour frapper juste, pas une force humaine ne l'eût arrêté.
Aussi bien, malgré sa misère, a-t-il été, ce me semble, un homme heureux. Pas un instant il n'a été en doute sur son génie, et c'est beaucoup ; il n'a demandé à la poésie que la gloire, avec les larmes et les émotions qu'elle peut donner... Ainsi, il en a retiré tout ce qu'il en voulait avoir. Cette vie de fermier normand qu'il a menée, il l'a trouvée pleine d'innocentes délices.
Il partait de chez lui avec un chef-d'œuvre en sa poche, il revenait dans sa maison avec un chefd'œuvre dans sa tête et dans son cœur. Quand il arrivait de si loin, c'était une grande fête dans la famille. Thomas son frère, et les deux sœurs qui avaient épousé les deux frères, et les enfants des deux familles, qui ne faisaient qu'une même famille, arrivaient contents au-devant de Pierre, leur ami :
a Bonjour, Pierre! — Eh ! bonjour, Thomas! — Et que rapportez-vous de Paris? s'écrient les enfants affriandés. — Et comment allez-vous?» disent les deux femmes un peu curieuses. Hélas ! l'honnête fermier ne rapportait qu'un chefd'œuvre. Pourtant il s'était si bien promis, en
partant, de rapporter et ceci, et cela, ce meuble qui leur manquait, des livres pour son frère et des jouets pour les enfants !
Après le dîner, les deux frères s'allaient promener tantôt dans la campagne et tantôt sur les bords de ce fleuve où devait s'élever à deux cents ans de là la statue du grand Corneille. D'autres fois ils s'asseyaient discrètement à l'ombre bienveillante et charmante de la vieille cathédrale. Alors Pierre disait à Thomas : « Écoute, il se passe là-bas des choses incroyables. On n'y parle plus ni de guerre ni d'amour, sinon les plus jeunes gens et les toutes jeunes femmes. Entre les hommes sérieux s'agitent des questions énormes. J'ai tout vu, tout compris, les angoisses, les espérances, les tentations de ce monde, et j'ai fait Polyeucte } un martyr. Écoute : voilà mon Polyeucte, et voilà ma Pauline! Ils n'en veulent pas à l'hôtel de Rambouillet; ils n'y ont rien compris... Je n'ai pas assez d'esprit pour ces gens-là. »
Ainsi fut composé Polyeucte. Polyeucte est devenu un des échos les plus glorieux de Port- Royal! Même on dirait que la grande école de Pascal a passé dans ce ferme et beau langage, et qu'à fréquenter les solitaires le style de Corneille a gagné bien de la souplesse et de la grâce, en conservant sa force et sa vigueur.
Notez que toute cette simplicité des personnages et de la langue que le poëte leur fait parler n'arrête en rien l'enthousiasme. Ainsi, à ce quatrième acte qui est toute la tragédie, à ce moment suprême où Polyeucte brise tous les liens terrestres, au point de renoncer à Pauline elle-même, à Pauline! le sentiment lyrique se fait sentir. Alors, dans un pieux transport, Corneille prête à son martyr des stances qui, pour la beauté, pour la forme et pour l'inspiration, n'ont rien à envier aux plus beaux mouvements lyriques SAthalie ou (TEsther, ces deux filles touchantes ou terribles de Polyeucte et de Pauline.
Ne redoutez pas cependant cette austérité chrétienne ; au contraire, il faut l'honorer de toutes nos forces, et l'admirer de tout notre cœur, lorsqu'elle nous fait entendre les paroles suprêmes du mari de Pauline au moment où Polyeucte marche au martyre :
Possesseur d'un trésor dont je n'étais pas digne, Souffrez, avant ma mort, que je vous le résigne, Et laisse la vertu la plus rare, à mes yeux, Qu'une femme jamais pût recevoir des deux, Aux mains du plus honnête et du plus vaillant homme Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome.
A ces paroles dernières de Polyeucte, tant Polyeucte est touchant, tant Pauline est belle, élo-
quente et digne à la fois de Polyeucte et de Sévère, on se prend à être charmé, ému, attentif.
Le rôle de Pauline est un chef-d'œuvre, et peut-être le chef-d'œuvre de Corneille! Il se compose des plus rares et des plus délicates nuances de la passion, du sentiment, de la grâce, de l'amour, de l'amour filial.
En même temps toutes choses y sont contenues dans les plus strictes limites du bon sens. L'héroïsme, il est vrai, y prend nécessairement une teinte bourgeoise : cette fois, plus de transports soudains, plus de colères inattendues, plus d'ironie, et même en cette âme sereine, élevée et forte, la fierté est supprimée. Avec quelle énergie et quelle grâce aussi M Ue Rachel nous représente, d'abord en tremblant et bientôt avec la juste assurance du talent le plus rare et le plus exquis, cette noble fille d'une si libre allure, qui dit tout haut toute sa pensée et qui ne cache rien des moindres sentiments de son cœur !
Avec quelle ardeur elle est tour à tour la femme obéissante à son mari, la fille qui résiste à son père, et cette Pauline adorable, à l'aise même avec Sévère qu'elle aime et dont elle est aimée, et qu'elle revoit, après un an d'absence, comme si elle l'avait vu la veille !
Elle est surtout la Pauline de Corneille en tout
ce quatrième acte admirable et rempli des émotions les plus touchantes, et comme enfin elle dit jusqu'aux nues ce grand cri : Je vois! je crois! je suis chrétienne! En ce moment solennel tout brille, tout parle, tout brûle dans cette personne héroïque; elle a dix coudées, elle est Immortelle. En ce moment nous retrouvons, contents d'elle et de nous, la jeune fille inspirée des premiers jours, lorsque , toute seule sur ce théâtre, abandonnée à elle-même, sans manteau et presque sans tunique, la tête chargée d'un diadème dédoré, la main armée d'un poignard de hasard, elle s'abandonnait librement, sans chercher l'effet, sans viser au pittoresque et sans songer aux applaudissements d'un parterre absent, à ce grand art dont elle éârit l'espoir, à ce grand souffle ingénu que contenait son étroite poitrine, à cette inspiration qui lui était venue comme le chant vient à l'oiseau, et qui l'obsédait à son insu.
Phèdre était le rôle préféré par Racine entre tous les rôles sortis de sa tête et de son cœur.
Quel rêve, en effet, il avait eu ce jour-là ! Évoquer l'inceste de ces cendres brûlantes, mettre tant
d'amour dans le cœur de cette femme pour le fils de son mari que cet amour nous paraisse au moins digne de notre pitié, j'ai presque dit de nos respects; entourer d'intérêt, et d'un intérêt puissant, cette femme dédaignée, incestueuse, adultère, cette marâtre, et nous conduire à travers toutes les péripéties»infinies de ce coupable amour ; en un mot, le dirai-je? dans un sujet antique, avec les idées et les passions d'autrefois, avec la langue élégante et correcte du XVII e siècle, égaler, surpasser la Didon de Virgile ! O tâche immense ! Quel courage à l'entreprendre et quelle verve à l'accomplir!
Par quel effort de son génie et de sa volonté le grand poëte s'est tiré de cette histoire, de ces langueurs, de ces délires, de ces détails de la mythologie et des métamorphoses païennes ! Avec quel art il a réuni ces sentiments, ces images, ces amours ! et qu'on a bien raison, après deux siècles, de s'élonner d'un si noble travail, pour parler comme Despréaux !
Heureusement (car, malgré la terrible simplicité de ce drame unique au monde, il est bien difficile de faire l'analyse complète de toutes ces beautés réunies) vous savez par cœur la Phèdre de Racine, ami lecteur. Vous étiez bien jeune encore lorsqu'elle vous est apparue accablée, honteuse, et
pourtant souriante encore au milieu de ses flammes, de ses hontes, de ses espoirs, de ses remords! A vingt ans que vous avez eus, vous aussi, et que vous n'avez plus,, dans vos beaux jours d'innocence et de vertu, vous avez applaudi à la chaste retenue du bel Hippolyte, vous avez salué de Pâme et du cœur Aricie, la jeune fille dont les honnêtes et doux transports font un si terrible contraste avec l'emportement de sa rivale. Même vous n'étiez qu'un enfant que déjà votre père vous faisait réciter le récit de Théramène.
Vous avez grandi depuis ce temps, et vous avez entendu répéter par les rhéteurs que ce merveilleux récit de Théramène était un hors-d'œuvre, qu'il y avait là dix fois trop de beaux vers, et qu'enfin Racine avait commis un très-grand crime en s'abandonnant à l'inspiration qui le pressait... Laissez dire ces hypercritiques, et, si en effet le récit de Théramène est un crime, rassurez-vous, depuis Racine on n'a pas vu se renouveler ce grand crime. Quant aux fameux critiques qui s'en vont criant sans cesse à l'imitation, et qui vous soutiennent obstinément que sans les anciens le génie français serait resté dans la torpeur, vous auriez grand tort de répondre à de pareilles clameurs. Même, pour vous convaincre de
l'originalité de notre poëte à propos de la Phèdre de Racine, vous ferez bien de relire VHippolyte d'Euripide. A coup sûr le poëte français n'a rien à redouter de la comparaison.
Non pas que le grand poëte Euripide n'ait pas été un charmant poëte, mais lui et les siens, ils ont manqué d'un grand art qui appartient en propre aux modernes , l'art de la composition. La poésie dramatique des poëtes grecs se sentait trop de son origine ingénue de poésie improvisée et chantée. Le drame grec marche au hasard, sans trop de prévoyance, et comme un enfant qui va sans peur, parce qu'on le tient en lisière. C'est le chœur qui tient la lisière du drame grec;' le chœur est là pour tout expliquer, pour tout conduire, pour remplir tous les vides. A génie égal, il était plus facile à Sophocle, à Euripide, d'écrire une tragédie, qu'au grand Corneille, au tendre Racine. Il ne faut donc pas crier si fort à la ressemblance, au plagiat, car rien ne ressemble moins à une tragédie française qu'une tragédie grecque, et réciproquement.
Toutefois il y a de charmants détails dans VHippolyte d'Euripide. Hippolyte est le héros d'Euripide. Hippolyte a fait vœu strict de chasteté; il n'aime les femmes ni ne les estime. Son cœur est loin d'avoir parlé, si jamais son cœur doit par-
1er. Premier point de différence entre cet Hippolyte et celui de Racine.
Le grand Arnauld, à qui plaisait fort cette continence presque chrétienne del'Hippolyte d'Euripide, reprochait vivement à Racine d'avoir imaginé cet amour pour Aricie. A quoi Racine répondait : Mais qu'auraient dit nos petits-maîtres ? Il me semble que, si M. Arnauld avait voulu répondre à son tour, il aurait pu dire à l'illustre disciple de Port- Royal : « Mon fils, y pensez-vous? que vous fait le petit-maître? On ne travaille pas pour les petits-maîtres dans aucun temps; il n'y a que les tailleurs, les brodeurs et les passementiers qui songent à cette engeance, et jamais les grands poètes. Demandez plutôt à votre ami Molière : comment a-t-il traité les petits-maîtres? Et Corneille, votre maître, s'est-il inquiété des petitsmaîtres ? Vous me la donnez belle avec vos petitsmaîtres ! Et, si vous n'avez pas d'autre réplique à me faire, convenez que j'ai raison... »
A quoi Racine aurait pu répondre en toute humilité : a Mais, mon maître, songez donc que la passion est la vie et l'intérêt du drame, et que, si je vaux quelque chose, je vaux surtout par les plus tendres sentiments du cœur. Songez aussi que cette Phèdre au désespoir, qui vous paraît touchante à vous-même malgré ses crimes, a beii ' 9
soin, pour être tolérée, du sincère et charmant voisinage de ces honnêtes passions. A tout prendre enfin, Hippolyte est un jeune païen] qui n'a pas de motifs sérieux pour ne pas être amoureux à son tour. » Ainsi il eût parlé. Il me semble, à ces paroles, que je vois l'austère vieillard étendre ses deux mains vénérables sur la tête de ce grand homme de trente-huit ans, qui devait écrire VAthalie et VEsîher beaucoup plus tard.
Dans sa sauvagerie,' Hippolyte, le héros d'Euripide, est vraiment un très-aimable sauvage. Il a juré haine à Vénus, et Vénus veut se venger de ce téméraire prosterné aux autels de Diane. « Accepte, ô ma déesse ! cette couronne de fleurs que j'ai cueillie dans la riante prairie où régnent le printemps, la fraîcheur, la sainte pudeur. » Ainsi parle Hippolyte. Arrive au même instant un officier du prince. Cet officier ressemble quelque peu, pour la morale, à nos jeunes colonels d'opéracomique, lorsqu'ils célèbrent le jeu, le vin et les dames, et sa morale est un peu relâchée. « O prince égal aux dieux ! lui dit-il, évitez le faste, et ne cherchez point à vous distinguer des autres mortels. » Le faste ! Cela veut dire, en bon français: a Mon prince, il est temps que vous preniez une maîtresse. Adorez Vénus, ajoute l'officier; c'est notre déesse favorite. — Je hais les divinités qui
ont besoin des ténèbres», répond Hippolyte. Et il s'en va assez mécontent de son aide de camp et de ses conseils.
Alors commence à se lamenter le chœur d'Euripide. Euripide ne va pas chercher bien loin les témoins de son drame; il les prend parmi les lavandières, parmi les sœurs et les compagnes de la princesse Nausicaa. La lavandière ici est tout un poème, et, pour peu que vous vous soyez assis derrière les saules, sur le midi, quand tout fait silence, et même la grenouille au bord de l'étang, vous avez entendu les lavandières du village, espèce de Chambre des députés en plein vent à l'usage du hameau. Donc les lavandières du chœur, pendant qu'elles laissent au courant du ruisseau les vêtements de pourpre, se racontent entre elles les douleurs de la reine. Hélas ! Phèdre est en proie à un mal inexplicable. Elle est seule; elle se tient enfermée entre les murs du palais ; elle languit sans nourriture, et le mal est plus fort que sa faiblesse. Tels sont les discours qui se tiennent au bord du ruisseau, dans la prairie voisine, sur le penchant du rocher où sont étendus au soleil les vêtements empourprés.
J'avoue ici que ces sombres rumeurs préparent à merveille l'arrivée et les langueurs de cette Phèdre attendue avec tant d'angoisses. Enfin donc
la voilà, c'est elle, elle arrive, et toute semblable à la reine que va nous montrer Racine. « Allons, partons; gravissons les montagnes à la suite des chiens », et le reste. « Insensée, où suis-je, et qu'ai-je dit? » Mais vous chercherez vainement dans la tragédie athénienne le grand cri parti de Târne et du cœur de notre poëte :
haine de Vénus! O fatale colère!
Sans compter qu'au premier acte de la tragédie française Thésée, le mari de Phèdre, est mort enfin, à ce qu'on assure; et c'est une exquise habileté de Racine d'avoir donné ce peu d'espoir à Phèdre elle-même non moins qu'au spectateur.
Au second acte de YHippolyte, la reine est dans le palais, à demi couchée sur un lit. Ses femmes l'entourent, se demandant la cause de cette langueur. A la fin, le nomd'Hippolyte est prononcé. Aussitôt la reine est debout... semblable en ce moment à la Phèdre de Racine. O cœur brisé, paroles brisées, arrachées une à une, de façon à composer tout à l'heure ce terrible secret! Mais à peine est-il deviné, ce grand crime, le chœur s'agite et s'indigne.
Il résiste à la reine, il la réprimande... Ici s'établit entre la reine incestueuse et le chœur, sur les conseils les plus prévoyants et les plus sages, un
LA TRAGEDIE. IOI
très-long dialogue où la reine raconte ses intimes souffrances. En vain la confidente, Œnone, si vous voulez, se met à flatter de son mieux cette terrible passion, le chœur répond à la reine ce que lui répond déjà sa conscience : Les avis de cette femme sont flatteurs, mais vos sentiments sont plus honnêtes que les siens. Jusque-là tout est bien; cependant la confidente finit par l'emporter, et elle promet de composer un philtre qui doit toucher le cœur d'Hippolyte. Un philtre! cela se passe ainsi dans les odes d'Horace et dans les épigrammes de Martial.
C'est donc ici qu'il faut surtout admirer la grâce et le bon sens du poëte français. Celui-là ne croit pas à d'autres philtres que les passions que l'homme apporte en venant au monde; elles naissent, elles vivent, elles grandissent, elles meurent avec lui.
Jusqu'à présent, l'Hippolyte d'Euripide n'a pas encore rencontré la Phèdre haletante, et le poëte grec s'est bien gardé de nous les montrer face à face. Il ne fallait rien moins que l'habileté et l'art de Racine pour hasarder la déclaration de Phèdre, inestimable et poétique merveille. Oui, le seul Racine pouvait les faire entendre aux oreilles du sauvage Hippolyte, ces touchants et furibonds accents de la passion ; lui seul il pouvait se tenir à la hauteur de ces pathétiques et abominables h 9.
transports; lui seul il pouvait forcer Hippolyte de supporter jusqu'à la fin cette femme abandonnée à tous les désespoirs... Euripide n'a même pas affronté cette immense difficulté; seulement il suppose qu'entre le second et le troisième acte Hippolyte a tout appris par la confidente de Phèdre. Il sait tout, mais déjà le remords s'empare de cette Phèdre. Elle s'agite, elle se perd. Déjà elle accuse à haute voix ce beau jeune homme, tant elle comprend qu'il ne peut pas l'aimer.
Alors, à son tour, paraît Hippolyte, et cette fois encore il vous faut renoncer à la retenue, à la modération, à l'effroi modeste de l'Hippolyte de Racine. Le sauvage héros d'Euripide arrive hors de lui, indigné. Jamais, non, jamais les femmes ne lui ont paru plus abominables, depuis qu'il a entendu parler d'un pareil amour. « Pauvres maris! s'écrie-t-il (ici maître Hippolyte est bien près, malgré toute sa fureur, de parler comme un héros de comédie) ; ah! pauvres maris, allez donc acheter pour vos femmes des robes, des colliers, des manteaux somptueux ! »
Ainsi parlant, Hippolyte fait à l'avance la satire IX de Boileau : « Quelle femme épouser, juste ciel! Si elle est d'une illustre famille, elle est entourée de parents vicieux; si elle est femme d'esprit et de bonne humeur, vous voilà déshonoré
à tout jamais. A-t-elle une confidente, la confidente est votre ennemie. » On dirait aussi d'un passage de VArt d'aimer. C'est donc un grand déclamateur, l'Hippolyte d'Euripide. Au rebours l'Hippolyte de Racine : il écoute, et bouche béante, ces aveux épouvantables ; à peine à deux ou trois reprises s'il laisse entrevoir l'étonnement douloureux de son âme. Il est là pour tout entendre et ne rien répondre. Ainsi l'a voulu Racine, ainsi le veut la nature. En ce moment, c'est Phèdre elle seule qui doit être éloquente; elle seule elle doit s'étourdir de son propre enivrement. Hippolyte n'a qu'à se taire, à frémir, à rougir.
Ici toute comparaison doit s'arrêter entre l'une et l'autre Phèdre. La Phèdre d'Euripide ne sait pas ce que c'est que la lutte ; elle s'avoue à l'in- .stant vaincue; elle est écrasée, elle ne ressent aucune des transes de l'autre Phèdre; pas un seul instant elle n'est possédée de ces beaux rêves de l'amour qui rendent les peines à venir plus cuisantes. Tout ce qu'elle sait faire en ce moment, la fataliste, c'est de mourir. La mort est sa seule défense et son unique espoir. Cependant le chœur se met à chanter, sur l'air Si j'étais petit oiseau, la complainte dont voici la première strophe : « Que n'ai-je les ailes de l'oiseau! Je traverserais la mer Adriatique, le Pô, le jardin des Hespérides,
la mer de Crète. » Oh ! que de temps perdu !
Mais "la Phèdre acharnée à sa proie, la vraie Phèdre, elle se débat contre la honte. Elle apprend enfin que cet Hippolyte adoré n'est pas insensible à l'amour. En même temps revient Thésée, un mari qu'elle a cru mort. Ainsi accablée par toutes ces misères, elle consent à perdre Hippolyte; encore, pour arracher ce consentement funeste, quelle violence ne lui fait-on pas !
Dans Euripide, lorsqu'arrive Thésée, la reine est morte. Elle a laissé, en mourant, un billet pour son mari; dans ce billet, elle dénonce Hippolyte. Comme si la chose était possible, et comme si cette femme, qui aime encore, pouvait renoncer à l'espérance d'un pardon, d'une larme sur son propre tombeau !
Vraiment il n'est pas nécessaire d'assister aux enchantements de Racine pour comprendre que ces illustres poètes grecs ou romains ne connaissaient guère le cœur des femmes. Quelquefois, rarement, ils parlent des femmes comme il en faut parler; mais le plus souvent toutes ces délicates nuances des plus nobles sentiments leur échappent. Les vieillards troyens se lèvent à l'aspect d'Hélène, et par leurs respects muets rendent hommage à sa beauté ; Sapho qui se lamente, le quatrième acte de Y Enéide et la reine éclatante au
sommet du bûcher, quelques élégies de Tibulle, une ou deux odes d'Horace où la coquetterie et la forme féminines sont mises en honneur, ajoutons Properce et ses feux, Ovide et ses amours, représentent tout le langage amoureux de la double antiquité. Les Grecs ont gardé pour leurs drames l'amour filial, l'amour maternel, toutes les saintes amours, excepté ce que nous autres nous appelons amour.
Certes ce n'est pas connaître le cœur de; Phèdre et, disons mieux, le cœur de la femme amoureuse, que de placer dans ses mains inanimées cette lettre funeste. Toute la belle scène entre Thésée et son fils se retrouve dans les deux poètes; seulement le Thésée d'Euripide est plus crédule que celui de Racine. Celui de Racine a devant ses yeux une femme qu'il aime, qui- laisse accuser son fils d'inceste et de parricide; et rien qu'à la voir, cette Phèdre expirante, rien qu'à voir sa pâleur, sa maigreur, son œil hagard, ses mille convulsions, l'immense douleur dont toute sa personne est empreinte, il faut bien croire qu'elle a été violemment irritée.
Enfin, quel surcroît de douleur, pour cette malheureuse créature, en apprenant que ce jeune homme innocent est condamné sans rémission; qu'il va partir, qu'il va partir avec Aricie, et
IOÔ CRITIQUE DRAMATIQUE.
qu'elle-même, la Phèdre expirante, elle va rester seule et face à face avec le père privé de son fils ! Les imprécations de Phèdre contre la destinée sont des plus belles et des plus touchantes qu'ait inventées la poésie unie au drame... A tout prendre, ce qui est difficile dans le drame, ce n'est pas de tuer les gens lorsqu'ils vous embarrassent, comme fait Euripide ; au contraire, c'est de les faire parler comme les fait parler Racine, à l'instant même 0C1 le spectateur, inquiet, agité, éperdu, se demande à lui-même, en voyant cette éloquente malheureuse : Que va-t-elle dire à présent ?
Dans la tragédie grecque, les plaintes du chœur, lorsque le bel et innocent Hippolyte part pour l'exil, sont des plaintes bien senties. « On ne vous verra plus sur un char dompter la fougue de vos coursiers obéissants ; votre luth, suspendu dans la maison paternelle, n'aura plus de belliqueux accords ; les autels de Diane vont être désormais sans couronnes ; les nymphes d'alentour n'auront plus à se disputer votre cœur, difficile conquête. »
Tout cela est triste, ingénu, plein de deuil, et l'élégie a rarement des plaintes si touchantes. J'avoue en même temps que ce beau jeune homme, ainsi pleuré à l'avance par ce chœur antique qui croit à la fatalité, comme c'est son droit et son devoir, ne perd rien de notre intérêt à être
absent déjà. C'est qu'il faut dire aussi que dans la tragédie d'Euripide Hippolyte est le héros favori du poëte; Hippolyte attire à lui tout l'intérêt, toute la pitié; sur sa beauté, sa vertu, ses malheurs, sont réunies toutes les sympathies. Racine est le premier qui ait imaginé de faire passer toutes les transes et tout l'intérêt d'une pareille tragédie de l'Hippolyte innocent à la Phèdre incestueuse. Remarquez en passant ces vers, tout remplis de la mythologie païenne :
Des dieux les plus sacrés j'attesterai le nom, Et la chaste Diane et l'auguste Junon,
et tout le reste de ce passage. Ne dirait-on pas des vers d'André Chénier, et de ses plus beaux vers? Cependant il y a encore des critiques qui vous disent qu'André Chénier est le premier poëte français qui ait retrouvé l'accent même et le son de l'antiquité !
J'ai dit plus haut toute l'admiration qu'il faut avoir pour le récit de Théramène, et combien peu nous devons nous inquiéter des injures banales dont ces beaux vers ont été assaillis. Ce récit-là est, dans Euripide, aussi plein de détails, de regrets et de douleurs. En fin de compte, n'est-ce pas le droit imprescriptible du poëte d'être entièrement un poëte aussitôt que l'occasion s'en présente?
La poésie comme en fait Racine, n'est-ce pas un charmant repos après tant d'émotions violentes, et ne préférez-vous pas, même à Faction, toujours facile à inventer, ces magnifiques détails d'une langue toute-puissante, écrite par un poëte inspiré qui, après avoir parlé pour le compte de toutes sortes d'événements et de passions qu'il invente ou qu'il devine, n'est pas fâché de parler enfin pour son propre compte?
Ainsi fait Euripide, ainsi fait Racine. On voit, dans Euripide, Hippolyte qui revient tout sanglant: il est le héros du drame. Dans Racine, au contraire, c'est Phèdre elle-même qui revient expirante : elle est l'héroïne de la tragédie. Surl'Hippolyte expirant, Diane, sa déesse bien-aimée, vient répandre ses consolations et ses secours; elle promet au bel Hippolyte, écrasé sous ta vengeance implacable, ô Vénus ! la mort du bel Adonis.
Œdipe et Phèdre sont, à tout prendre, les deux plus grandes victimes et surtout les plus touchantes de la fatalité antique. La Phèdre d'Euripide fut arrangée et traduite pour les Romains par un poëte bel esprit, poëte de la décadence qui se souvenait des meilleurs temps poétiques, par Sénèque. Celui-là a joué chez les Romains à peu près le même rôle que jouait chez nous naguère Casimir Delavigne, avec tant de bonne grâce et de
sympathie. Sénèque n'appartenait en propre à aucune école poétique, à aucune croyance. Il admirait l'antiquité, non pas qu'il la trouvât admirable, mais parce qu'il avait été habitué de bonne heure à en copier les formes, les idées, les passions. Amoureux du succès avant toutes choses, peu lui importait de réunir dans la même page toutes sortes d'éléments dissemblables. Il faisait, lui aussi, de très-beaux vers, mais très-ennuyeux; il se plaisait dans toutes sortes de détails étrangers à l'action principale, mais qui amusaient- ce parterre d'un instant. C'est ainsi qu'il se plaît à décrire tous les ajustements de Phèdre avec autant de menus détails que pourrait faire le Journal des Modes. Enfin ce même Sénèque, pour flatter le spectateur blasé, introduit dans le drame ce qu'on appelle de nos jours la mise en scène, la décoration, le costume, ce qui est bien la plus abominable parodie de l'art dramatique. La simplicité du poëte grec lui eût fait peur. Sénèque ne voulait pas de cette aimable simplicité, non plus que le " peuple romain.
Vous avez donc à la fin de la Phèdre de Sénèque, et pour remplacer le beau récit qui charmait si délicieusement toute l'Attique, un hideux spectacle de membres palpitants, de cadavres : jambes de ci, bras de là, la tête mêlée avec les pieds,
chairs pantelantes que le malheureux père remet en ordre, comme font les dieux pour les membres de Pélops, servis en guise de civet à la table de Tantale... un tableau terminé par une magnifique déclamation.
Et, pour que ce grand sujet de Phèdre n'échappât à aucun des accidents qui sont réservés aux plus beaux caractères de l'histoire et de la poésie, il devait arriver qu'après l'inestimable chefd'œuvre de Racine, à l'instant même où le poëte venait de monter sur les grandes hauteurs poétiques où nul désormais ne saurait l'atteindre, une espèce de barbare se devait rencontrer pour arranger ce drame admirable. Le barbare dont nous parlons s'appelait Pradon. Il était né sans esprit, sans génie et sans style, et voilà pourquoi il fut choisi, à l'unanimité de l'envie et des seigneurs de la cour, pour faire obstacle au génie, au succès de Racine. Cet homme osa donc écrire une Phèdre à l'heure où la première Phèdre était palpitante, et, qui plus est, la Phèdre de Pradon, protégée, on ne sait pourquoi, par M me la duchesse de Bouillon et sa compagnie, obtint un succès incontestable et l'emporta sur le chef-d'oeuvre de Racine l
Tant il est vrai qu'il y aura toujours des barbares, que le génie aura toujours ses ennemis impla-
cables. Mais bientôt les barbares font silence, les ennemis passent ou se fatiguent, le génie reste, Pradon retourne dans son néant, et Racine monte jusqu'aux cieux. Pourtant ce fut le succès de Pradon, ce fut la chute de la Phèdre de Racine, qui condamna ce beau génie au silence à l'âge de trente-huit ans. Trente-huit ans ! ïa belle époque pour être un grand écrivain !