THEATRE DE VOLTAIRE
iOnc M lle Rachel avait deviné juste; un j secret instinct lui disait que celui-là qui y a bien commencé a déjà accompli la moitié de sa tâche. Bien commencé, c'est le secret des artistes vraiment heureux. L'heureux commencement les habitue à réussir; il leur donne en eux-mêmes une légitime confiance; il les indique à l'estime, à l'applaudissement, à l'adoption du public. . . Pour bien faire, il faut bien commencer. . . il faut bien finir. Le commencement aplanit les sentiers ; mais pour que la tâche enfin soit dignement accomplie, il faut toucher le but facilement, glorieusement. Honte au vieux coursier de Vart poétique arrivant essoufflé, et tombant sur l'arène, au milieu des rires de la foule ingrate et sans pitié ! Le rôle d'Aménaïde fut choisi par le Théâtre- Français pour le troisième rôle de M ,,e Rachel,
LA TRAGÉDIE. I l3
et Tancrède fut annoncé solennellement le 20 août i838.
Un intérêt très-vif s'attachait à cette représentation qui devait remettre en grand honneur le nom de Voltaire, le plus dédaigné, en ce temps-là, et le plus oublié de nos poètes tragiques. Tancrède, en effet, n'est pas seulement la dernière tragédie de Voltaire, Tancrède est la dernière tragédie du Théâtre-Français. Quand l'auteur de Zcûre, de Mérope et de Mahomet eut trouvé, pour son héros tragique, un chevalier français du XI e siècle, quelque chose lui dit en lui-même que la tragédie française venait de faire sa dernière découverte, et que maintenant, Corneille étant mort, Racine éteint, Voltaire épuisé, la tragédie française n'avait plus qu'à parcourir le même cercle d'amours traversées, d'ambitions mal satisfaites, de vengeances assouvies. En même temps, il arrive assez souvent que plus un art est épuisé, et plus il se rencontre de pauvres génies pour chercher dans ces cendres refroidies les parcelles d'un feu éteint. C'est justement ce qui est arrivé aux faiseurs de tragédies après Tancrède: ils ont marché dans le vide, et, parce qu'ils marchaient sans obstacle, ils se sont figuré qu'ils avançaient. Les maladroits! ils tournaient autour de Tancrède!
Mais aussi qu'elle était grande et solennelle,
cette dernière lueur de la tragédie française au siècle dernier! Voltaire, à soixante-quatre ans, avait trouvé ce chef-d'œuvre dans un conte léger de PArioste. Homme singulier et d'un esprit sans égal, je parle de Voltaire, il était aussi habile à regarder les choses légères sous leur côté sérieux qu'à considérer les choses sérieuses sous leur côté bouffon. Soit qu'il fît d'un vrai héros un objet de risée, ou d'un bouffon un héros, soudain il était à l'œuvre, et de cette tâche exposée à tous les périls il se tirait avec un bonheur infini. Combien d'histoires lamentables sont devenues, sous sa main légère et charmante, des contes frivoles! Que de larmes il a su tirer d'un récit burlesque ! C'est ainsi qu'il écrivait l' Orphelin de la Chine en copiant une parade chinoise, et qu'il faisait une chanson à boire des plus terribles passages de l'Écriture.
Eh oui ! c'était toujours le même homme, aux saillies imprévues. Homme heureux autant qu'habile, il a trouvé dans le poëme léger, badin, amoureux et galant de l'Arioste cette tragédie de Tancrède, abondante en grâce, en amour, en héroïsme, en pitié, et vraiment, quand il eut accompli ces enchantements, il avait bien le droit de se féliciter d'avoir le premier retrouvé la chevalerie et de l'avoir jetée sur la scène. O puis-
sance! ô charme! autorité sans limite! esprit vaillant! cœur généreux! grâce infinie! Il avait sous sa main, dans son esprit, dans sa tête, et, s'il eût voulu, il avait dans son cœur cette terrible et solennelle tragédie de Jeanne d'Arc; Jeanne d'Arc, ce grand chevalier, entourée des plus illustres chevaliers de la France et de l'Angleterre. Eh bien, le même homme qui faisait d'Ariodant Tancrède y et de Geneviève Aménaïde, faisait un poëme cynique des labeurs, du martyre et de l'honneur de cette pucelle d'Orléans que la princesse Marie a vengée de son chaste, énergique et poétique ciseau de grand sculpteur.
Et pourtant, comme c'était là une tragédie toute faite pour Voltaire — Jeanne d'Arc (elle a été faite deux ou trois fois et avec succès par deux ou trois esprits médiocres) ! et comme, au contraire, c'était là une tragédie entourée d'obstacles insurmontables — Tancrède ! Cinq actes à composer avec deux amants qui doivent à peine se parler cinq minutes pendant ces cinq actes! Deux grandes passions qui, loin d'être aux prises, comme c'est le droit et le devoir de la passion, vont sans cesse en s'évitant l'une l'autre avec d'autant plus de soin que, si par malheur elles se rencontrent, adieu l'intérêt, adieu le drame! Une tragédie amoureuse, et dont toute la péripétie et toute la douleur
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dépendent uniquement d'une méprise, et pour nouer toute cette intrigue, qui est pourtant une dts intrigues les plus savantes et les plus compliquées du théâtre, un billet dont l'adresse est oubliée... Il n'y a pas d'autre obstacle et pas d'autre souci dans les cinq actes de Tancrède. Aussi bien quelles difficultés immenses pour un homme qui tenait avant tout à rester dans la nature et dans l'unité!
Mais ce qui était, dans ce drame, une grande et heureuse nouveauté, féconde en détails, c'était l'époque, c'étaient les mœurs, c'étaient les héros choisis par Voltaire. Le XI e siècle, guerrier et barbare; la chevalerie, aventurière; Aménaïde, .fille d'une république; Tancrède, enfant d'une monarchie; ici les chrétiens, plus loin les Arabes; l'Orient, l'Italie et la France confondus et mjêlés; et pour théâtre un champ clos, où les chevaliers, armés de toutes pièces, vont combattre sous le bouclier, la visière baissée et la lance à la main : voilà les dignes acteurs de ce théâtre! voilà les héros, voilà les combattants, voilà les vainqueurs !
Un jour qu'il faisait répéter Tancrède : « Or çà, Messieurs, disait Lekain à ses comparses, haut la tête, haut les cœurs; rappelons-nous à la fois notre vœu de chevalerie, et que nous sommes des héros
faits pour marcher devant les rois. » Tant il avait la conscience de ce grand rôle que Voltaire avait composé pouf lui !
Hier encore, Aménaïde, la fille d'Argire, était une des reines de la cour de Byzance, entourée et fêtée par les plus jeunes, par les plus beaux, par les plus braves. A la cour de l'empereur grec, Aménaïde a vu Solamir et Tancrède; Solamir, le chef arabe; Tancrède, le chevalier français. Aménaïde a préféré Tancrède à tous les chevaliers du tournoi. Sa mère, en mourant, lui a permis d'aimer le héros, le proscrit. Aujourd'hui, Aménaïde, rappelée à Syracuse par la volonté d'un père, se souvient, non sans regret, de cette cour orientale qu'elle a quittée, et surtout de Tancrède qu'elle ne verra plus. Le sénat de Syracuse, cette assemblée de républicains, l'a déclaré : Tout Français est à craindre. Donc, plus d'espoir pour Aménaïde.
De son Côté, Tancrède, en vrai chevalier, a suivi sa jeune maîtresse. Que lui fait le sénat de Syracuse? Il veut revoir Aménaïde. Seul et bravant le danger, Tancrède rentre en Sicile. Et maintenant c'est à vous de le protéger, Muses de la Sicile invoquées par Virgile. On l'a vu dans Messine; Aménaïde écrit à Tancrède! Il y a là un mouvement et un éclat de passion que Racine lui-même eût
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envié dans les temps heureux de M Ue de Champmeslé, ses amours.
Mais, hélas ! l'esclave qui portait à Tancrède la lettre d'Aménaïde, l'esclave maître du secret de ma vie, il est arrêté, il se défend, il meurt; on saisit sur cet homme la lettre d'Aménaïde. Ceci se passait aux environs de Syracuse, près du camp de Solamir. Or Solamir a vu la belle Aménaïde aux environs de Byzance; il l'aime... donc cette lettre fatale était envoyée à Solamir. Ainsi toutes les preuves sont contre la fille d'ArgireîO misère! et qui l'eût dit? Aménaïde écrivait à l'ennemi de Syracuse! Il faut qu'elle meure; ells mourra sans rien dire... Tancrède est à Messine, et elle ne veut pas exposer la vie ou tout au moins la liberté de Tancrède. Ainsi Voltaire a si bien noué et préparé son troisième acte, qu'il est impossible de pousser plus loin la vraisemblance et la terreur.
Ce troisième acte est à lui seul une tragédie. Arrive en ce moment, au moment où il faut qu'il arrive en effet, Tancrède... et sa présence a trouvé toutes les âmes en suspens.
Aménaïde est perdue, elle mourra. Nul chevalier ne veut entrer pour elle dans la lice; elle a rejeté le secours d'Orbassan; elle ne peut être sauvée que par Tancrède. Avec Tancrède, en effet, vous voyez entrer sur cette scène héroïque la che-
valerie et l'héroïsme ornés de toutes les grâces : armures, plumets, écharpes flottantes, devise ingénieuse, je ne sais quoi de mystérieux et d'attendri qui devait donner d'étranges regrets à Louis XV et à M mo de Pompadour... Un don Quichotte sérieux, le voilà! La scène est vraiment solennelle. Ce chevalier qui pénètre dans une ville où il est proscrit, cette ville déserte, cette place publique où personne ne passe encore; ce vieillard, Argire, qui sort du temple, suivi seulement de deux serviteurs, lui le maître de Syracuse ! enfin le grand silence de ces murs, et tout à coup l'écuyer de Tancrède qui vient de la ville, et qui raconte à son maître épouvanté toutes ces douleurs : Aménaïde mariée à Orbassan, Aménaïde écrivant à Solamir, Aménaïde condamnée et qui va mourir... on dirait du Sophocle; et, pour finir, ce grand éclat d'amour et de désespoir, de courage et de pitié, cette parole hautaine dont l'écho traversera les siècles :
Il s'en présentera, gardez-vous d'en douter!
Certes, voilà de la passion et de la douleur. Et que Voltaire était fier à bon droit d'avoir transporté dans la tragédie ces armures, ces devises et ces armoiries, toutes les pompes
de ce moyen âge dont il avait brisé les croyances en se jouant!
Malheureusement, la vieillesse du poëte se fait sentir dans ce beau drame, la veille et la hâte. On dirait qu'il est écrit par deux mains bien différentes, par un poëte et par un enfant.
La reprise de Tancrède après ce beau vers n'est pas moins belle. Plus il a d'amour dans le cœur, et plus il faut cacher son amour, et, quand passe Aménaïde allant au supplice , Tancrède détourne la tête. Aménaïde s'évanouit; Tancrède s'écrie : A moi, Orbassan! Ici, pour la première fois, vous avez ce qu'on appelle le spectacle. Les écuyers s'avancent, les chevaliers prennent leur lance et leur casque, la lice est ouverte.
Toute cette pompe, aujourd'hui si futile, était une grande hardiesse au temps de Voltaire, et Voltaire lui-même avait bien peur d'en avoir trop fait. Cependant cette pompe, et ces décorations, ces chevaliers, ces armures, tout cela était du sujet de la tragédie... Avec ce champ clos de Voltaire on a fait la marche de la Juive à l'Opéra.
Et que dirons-nous d'Orbassan défié par Tancrède, et du grand cri d' Aménaïde sauvée, aux pieds de Tancrède son libérateur!
Il aura donc pour moi combattu par pitié!
Aménaïde est une fille noble et fière, républicaine élevée à la cour et servie par des chevaliers. Aménaïde a résisté à son père, le vieil Argire, quand celui-ci a voulu la marier au terrible Orbassan. Aménaïde, accusée, s'est laissé condamner par ce sénat de républicains, sans daigner dire un mot, un seul mot pour sa défense. Aménaïde, qui va mourir, rejette le secours d'Orbassan, et elle lui déclare qu'elle ne l'aime pas. Elle marche au supplice d'un pas ferme, à la façon d'Iphigénie allant à l'autel, avec cette différence pourtant qu'Iphigénie obéit au devoir; Aménaïde obéit à l'amour. De ce caractère ingénu et passionné le grand poëte a fait un mélange heureux de toutes les passions de l'Orient, de toutes les grandeurs delà France; et quel miracle enfin, pour un poëte qui avait alors soixante-quatre ans, d'avoir rencontré un digne pendant à Zdïrel L'ongle du lion se montre encore dans les grands passages de cette épopée, le génie du maître se révèle, éclatant et vigoureux, dans ce vers encore énergique et toujours passionné, et l'on s'étonne, et Ton admire, •en songeant que voilà pourtant le suprême effort d'une ardeur qui s'éteint!
M 1Ie Rachel, jeune et vaillante, avait étudié d'un grand zèle et d'une immense ardeur le rôle d 'Aménaïde; elle en avait bien compris tout le
mélange, un mélange ingénieux de dignité, de résolution, de prudence, de courage et d'orgueil mêlé d'amour. A peine Aménaïde obéit à un moment de faiblesse, et aussi vite elle se relève, et tout de suite après la voilà qui s'indigne et qui ne comprend pas que Tancrède ait soupçonné Aménaïde! Absolument il faut que Tancrède expire en implorant son pardon pour que la fière Aménaïde oublie enfin son injure. Ainsi ce beau rôle est encore empreint de l'énergie et de la volonté des anciennes tragédiennes, de ces femmes à la Clairon. De grandes et hardies créatures, naturellement insolentes et dédaigneuses, reines chez elles et reines au théâtre, reines partout, et toujours flattées, au théâtre, hors du théâtre; entourées, fêtées, honorées, célébrées, adorées ; despotes féminins qui ne respectaient rien, pas même le parterre : telles étaient les tragédiennes de Voltaire, accomplies en toutes sortes de vices et de vertus, qui nous paraîtraient également insupportables aujourd'hui.
Voltaire a dédié cette tragédie, abondante en grâce, en charme, en chaste amour, en vertus guerrières, à M me la marquise de Pompadour ! Voltaire se plaisait à ces tours de force et d'étonnement. C'est ainsi qu'il avait dédié Mahomet au souverain pontife, et qu'il dédie, à Ferney même, une église
au bon Dieu. Dans cette épître à M mc de Pompadour, l'illustre poète, qui était inquiété par l'appui extraordinaire que la favorite accordait à Crébillon, l'énergique vieillard appelle à son aide tout ce que la flatterie a de plus ingénieux et de plus charmant. Jamais M me de Pompadour, cette grande dame, amie et complaisante des beaux esprits de son temps, et qui fut regrettée de tout le monde, excepté du roi son esclave, n'avait été louée avec plus de courtoisie.
En ce moment, M. de Voltaire, à propos des affreuses cabales qui entouraient les gens de lettres comme les gens en place, trouve moyen d'associer à ses tribulations littéraires M me de Pompadour elle-même, cet homme politique. Dans cette épître, la maîtresse royale est laissée de côté pour l'homme d'État, et Voltaire loue celui-ci avec une réserve sans égale :
« Vous avez fait du bien avec discernement, lui dit-il : aussi je n'ai connu aucun homme de lettres, ni aucune personne sans prévention, qui ne rendît justice à votre caractère, non-seulement en public, mais dans les conversations particulières, où l'on blâme beaucoup plus qu'on ne loue. »
Ainsi il parle à M me de Pompadour, et convenez que cette dame est en effet un homme en place bien heureux.
Voltaire a poussé plus loin la flatterie en cette épître dédicatoire. Après avoir traité M me de Pompadour en homme d'État, il la traite en académicien. Il parle avec elle de Fart des Sophocle et des Euripide. Il s'inquiète avec son confrère de la pompé inusitée introduite dans Tancrède* Il avoue que ce ri est pas un grand mérite de parler aux yeux. (Que dirait-il donc aujourd'hui?) Mais cependant « il ose être sûr que le sublime et le touchant portent un coup beaucoup plus sensible quand il sont soutenus d'un appareil convenable, et qu'il faut frapper l'âme et les yeux à la fois... Au reste, Madame, ce sera le partage des génies qui viendront après nous ! » Et vous pouvez être sûr que de cette dernière phrase, Voltaire n'en pensait pas un mot.
Enfin, pour finir par où il a commencé, par Yhomme d!État, Voltaire consacre les dernières lignes de son épître dédicatoire à la louange du gouvernement. On élève en tous lieux des théâtres. Tancrède a réussi en même temps sur le théâtre de Ferney et sur la belle salle française à Paris. Que faut-il de plus au bonheur de la nation? « De bonne foi, tout cela existerait-il si les campagnes ne produisaient que des ronces? » Or cette épître dédicatoire est de 1 760 ! Ce n'était pas tout à fait ainsi que parlaient les philosophes, les
économistes et les penseurs de ce temps-là. En vérité, ce contentement de Voltaire est étrange, et Candide lui-même ne raisonnerait pas autrement.
NEPOMUCENE LEMERCIER