‹ Œuvres diversesChapitre 3 sur 69 · SUR L'UTIUTE DE LÀ RETRAITE · texte numérisé non relu

SUR L'UTIUTE DE LÀ RETRAITE

POUa LJKS GBNS DB LETTRES. I

Toi qui , malgré nos mœurs y nos écrits et ton âge , A ton cinquième lustre es déjà vieux et sage , Tendre et fidèle ami , quel attrait dangereux T'arrache à la retraite où tu vivais heureux? Tu vas donc ^ égaré sur Tocéan du monde, Affroqler cette mer ^ en naufrages féconde ; Ah r sou£Pre que . plaignant Terreur où je te vois, La sincère amitié te parle par ma voix.

« Ce monde si vanté que ton cœur idolâtre Est, dis-tu /des talens l'école et le théâtre; Là je médite l'homme, et lis au fond des cœurs; Là je viens , pour les peindre , étudier les mœurs. •

Sans doute , si'tu veux, élève de Tbalie, 1

Crayonner le tableau de l'humaine folie ,

Permets-toi dans ce monde un séjour passager ;

Observe nos erreurs, mais sans les partager. j

Au ton fade ou méchant, qu'onnomme l'art de plaire, !

Y viendrais-tu plier ton mâle caractère ?

Voudrais-tu t'j glacer dans de froids entretiens,

Orner fa médisance et discuter des riens,

EPITOES, 19

Applaudir un roman ^ décrier. une femme , Abjurer le bon sens pour la folle ëpi^ainme?

Dans nos cercles oisifs , dans ce vam tourbillon ^ Transporte Mallebranche , ou Pascal , ou Newton j Vois leur ëtonnement; vois leur sombre silence; Ils regrettent Tasile ouTame vit et pense.

Viendras-tu te soumettre aux petits tribunaux ^ Où y la navette en main ^ président nos Saphos ; Où ce sexe y autrefois content de nous séduire^ Jusque sur les talens exerce son empire ; Eifemine à la fois les esprits et- les mœurs ; ^ Etouffe la nature en la chargeant de fleurs, £t| bornant des beaux-arts la carrière infinie ^ Veut réduire à ses jeux les élans du génie ?

Mets à leurs pieds ton cœur , et non pas tes écrits: L'aigle altiér n'est point fait pour le char de Cjpris»

Je sais que du bon ton le vernis et la grâce Prête même à des sots une aimable surface , Donne aux propos légers ce feu vif et brillant Qui luit sans écnauffery et meurt en pétillant. Mais ces foudres brûlans d'une mâle éloquence^ Ce sentiment profond que nourrit le silence y Ce vrai simple et touchant, ces sublimes pinceaux y Dont le chantre d'Abel ^ anime ses tableaux , Veux-tu le demander à ces esprits futiles?

Sybaris é|ait-il le berceau des Achilles?

Dans ce monde imposteur tout est couvert de fard; Tout, jusqu'aux passions y est esclave de l'art;

CO Gesoner.

Ces transports effrëuës dont le rapide ora^e Bouleverse le cqeur , se peint sur le visage , Sous les dehors troinpeurs de la /sérénité ,

Y cachent leur tumulte e.t leur férocité.

La haine s'y déguise en amitié traîtresse ; La vengeance y sourit , et la rage y caresse ; L'ardente ambition ^ Torgueil présomptueuit^

Y rampent humblement en replis tortueux ; L'amour méme^ ce dieu si terrible et si tendre y L'impérieux amour s'y fait à peine entendre : Tu ne Vy verras pas y plein de joie ou d'horreur^ Palpiter de plaisir , ou frémir de fureur;

Il gémit de sang- froid ^ avec art il soupire

Ya^ fuisj cherche des cœurs que la nature inspire.

Un autre écueil t'attend : ce tyran des esprits j La mode ^ ose régler nos mœurs et nos écrits. Veux-tu subir le sort du bel esprit vulgaire^ Qui dégrade son siècle en vivant pour lui plaire ; Qui consacrant sa plume à la frivolité, four briller un instant, perd l'immortalité?

Oui : du siècle où tu vis respecte les suffrages ; MaiS| placé dans ce point , embrasse tous Tes âges; K assemble autour de toi les Grecs et les Romains ; Sois rémule et l'ami. du plus grand des humains; Allume ton génie au& rayons de leur flamme ; Qu'ils revivent pour nous, reproduits dans ton ame ; Et citoyen savant de cent climats divers , Du fond de ta retraite habite .l'univers.

Mais j'entends à la cour une voix qui t'appelle : Ami, quitteraS'tu ton asile pour elle?

Va , ne sers point les grands ; tu leur feras la loi : Ne descends pas pour eux, qu'ils s'e'lèvent à toi. De l'adulation la basse ignominie , , En avilissant l'âme, énerve le génie.

De nos brillans jardins les stériles ormeaux Courbent servilement leurs timides rameaux.

Vois ce chêne, nourri dans la forêt sauvage, Il porte jusqu'aux cieux son superbe feuillage. Ainsi, loin de la cour, ce Corneille fameux.

Honoré de nos jours dans ses derniers neveux^ , Relevait le théâtre oti son ame respire.

Et, sans flatter lesTois, illustrait leur empire : Tels Homère et Milton foulaient aux pieds le sort , Obscurs pendant leur vie , et'dieux après leur mort. Suis leur exemple, ami; fuis loin de ces esclaves Qui yont,aux pieds des grands,mendier dés entraves.

Plus malheureux encor ces lâches beaux esprits, Parasites rampans qui vivent de mépris , Qui , dépensant leur ame en de froides saillies , Transforment en bouffons les Muses avilies.

Portent des fers dorés à la cour des Crésus , * Et mettent leur génie aux gages d'un Crassus!

Uhomme peut,j'en cbnviens,sans trahir sa noblesse. Sur rhomme son semblable appuyer sa faiblesse. Tout mortel isolé n'existe qu'à demi ; Mais cent rois à tes yeux valent-ils un ami ? Oui I pour te consoler dans le sein de l'étude ,

(I) Lorsque DeliUe écrivait oea vers , la petite-nièce de Corneille venait d*étre recueillie par Voltaire , qui la dota.

Que la tendre aqiitië charme la solitude :

Amitié ! doux penchant des humains vertueux/

Le plus beau des besoins , et le plus saint des nœuds I

Le ciel te iit pour Thomme , et surtout pour le sage.

Trop souvent l'infortune est ton- triste partage :

Ta bienfaisante main vient essuyer ses pleurs.

Trop heureux deux mortels dont tu charmes les cœurs !

Leurs plaisirs sont plus vifs y et leurs maux s'affaiblissent r

En se reunissant leurs âmes s'agrandissent.

Mais ce n'est plus le temps : la haine et la fureur Ont change le Parnasse en théâtre d'horreur; Les arts y prëscns du ciel accordes à la terre , Ces enfans de la paix se déclarent la guerre } Et y tandis que Bellone ébranle les ëlat».

Leur empire est en proie à de honteux combats* Sur les flots agites par les vents et Torage , L'astre brillant du jour ne peint point son image* Viens : sors de ce chaos d'où fuit la vérité'. Où meurent les lalens, l'honneur, l'humanité, Où rampe avec prgueil l'intrigante bassesse : Est-ca là qu'on entend la voix de la sagesse ? Dans la retraite, ami , la sagesse t'attend ; C'est la que le génie et s'élève et s'étend : Là 'règne avec la paix l'indépendance altière ; Là notre ame à nous seuls appartient tout entière. (]elte ame, ce rayon de la divinité, Dans le calme des sens médite en liberté, Sondeses profondeurs, cherche au fond d'elle-même Les trésors qu'en son sein caeha l'Être suprême ; S'échauffe par degrés, prépare ce moment Où • saisi tout à coup d un saint frémissement ^

Sar des ailes de feu , TespritTole et s'elancc ,

Et des Henx et des temps franchit l'espace immense ;

Ramène tour à tour son vol audacieux ,

Et des cieux à la terre , et de la terre aux cieux ;

Parcourt les champs de Piîîr et les plaines de Konde ^

Et remporte avec lui les richesses du monde.

Vous ne connaissez point ces transports ravissans> Vous y h^ros du bean monde, .esclaves de yos sens : Votre esprit ëgar^, sans lumière et sans force ^ N'aperçoit que l'objet^ et li'en voit que Tecorce; L'astre majestueux , dont le flambeau nous luit, N'est pour vous que»le jour qui succède à la nuit : Mais du sage attentif frappe-t-il la paupière? A de hardis calculs il soumet sa lumière :

Déjà le prisme en main il divise ses traits ; De sa chaleur féconde il cherche les effets ; Il voit jaillir les feux de leur brûlante source; Il mesure cet astre ,* il lui marque sa course ; Et , cherchant dans les cieux sou atfteur immortely Sëlève jusqu'au trône où siëge TEternel.

O retraite sacrëe ! ô délices du sage ! Ainsi y fier de penser , loin du monde volage , Il voit des prejuge's le rapide torrent Entraîner loin de lui le vulgaire ignorant ; £t^ suivant des humains la course vagabonde , Jouit ^ en le fuyant ^ du spectacle du monde.

Helas I si des humains les instans sont si courts , .Faut-il dans de vains jeux perdre nos plus beaux jours 7 Faut-il que la langueur de notre ame assoupie ,

2/i EPITRKS.

Même avant notre mort , nous prive de la vie ? Dans l'avenir plutôt dressons-nous des autels. Ami , ce temps qui fuit peut npus rendre immortels.

lY.

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